LES MONTAGNES ET LES COLLINES
Dans la commune de Bain deux mamelons sont appel^s les fesses de Gargantua.
Ainsi qu'on le verra dans plusieurs legendes, certaines collines, g^neralemenl assez d^nudees, presque toujours parsemees de grocs blocs, passaientpour 6tre la residence de f6es indigenes: elles n'avaient gu^re de commun que le nom avec celles des contes, dont les merveilleuses aventures se deroulent dans le royaume indetermine de « II etait une fois ». Celles-ci sont pour le peuple des esp^ces d'heroines d'un roman que Ton sail bien qui n'est pas arriv6, mais qu'on aime h raconter, pour Tamusement des auditeurs et qu'ils prennent grand plaisir k entendre.
Les gens du voisinage ont k regard des f^es des
collines des idees toutes diflf^rentes, et qui se rap-
prochent de celles qui s'attachent aux dames des
grottes des falaises. A une epoque qui n'est pas
bien eloign^e de noiis, ils croyaient que nombre
d'endroits etaient habites par des etres surnaturels,
apparentes aux nymphes de I'antiquite, et que Ton
d^signait sous le nom generique de fees. Sans
doute I'influence chr^tienne avait fait disparaitre
en grande partie le culte que Ton rendait jadis k
ces divinites champetres, sans empecher toulefois
certaines offrandes clandestines ; mais elle n'avait
pu d^truire radicalement Tantique sympathie pour
les mysterieuses « bonnes dames ». Pourtant leur
102 Ll^GENDES LOCALES DE LA HAUTE-BRETAGNE
souvenir s'effagait peu k peu, on les voyait de plus en plus rarement, et d^s le XVI' si^cle, un des personnages de Noel du Fail s'exprime k leur 6gard en ces termes, d^j^ un peu scepiiques:
« Le bonhomme Robin commen^oit le conte... du Moyne bourr6, des fees et que souvenlesfois parloit k elles familierement, mesme la vespree passantpar le chemin creux, et qu'il les Yoyoit dancer au bransle, pres la fontaine du Cormier, au son d*une belle veze couverle de cuir rouge, ce lui estoit advis : Disoit (en continuant) que en charriant le venoient voir, afTermant qu'elles sont bonnes commeres, et voluntiers leur eut dit le petit mot de gueule, s'il eust os6, ne se defliant point qu'elles ne lui eussent jou6 un bon tour. Aussi que un jour les espia, lorsqu*elles se reliroient en leurs caverneux rocs, et que soudain qu*elles approchoient d'une petite motle elles s'6vanouissoient ». {Propos rustiques et facetieux^ IV).
Dans un autre passage du m^me auleur, 11 est encore question de fees locales, a propos d'une farce rustique qui avail terrilie ceux qui en avaient die Tobjet et leur avait fait croire k une apparition : « Le lenderaain il ne couroit autre bruit par tout, que ceux de Places avoient rencontre le loup-garou. Autres alTermoyent que c'estoient les Feescourouc6es de ce que les fiUes alloyent la nuit ». [Conies et disc, XI, i2).
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J'ai reside assez longtemps, au chdteau du Bordage, k quelques kilometres seuleroent de celui de La Morlaye ou habita Noel du Fail, et je me siiis enquis de mon mieux des souvenirs que les fees locales y avaient laisses. Une seule fois Ton m'a parl6 de leur residence presque contemporaine dans ce pays : un des maris des fees qui habitaient la Roche aux f6es, pres de T^tang de Biennais en Gosn^, qui fut depuis emport6e quahd la chaussee se rompit, vint chercher la grand'mere de ma
conteuse et la conduisit de force dans une grotte
od une f6e etait en mal d'enfant.
D'apres M. de la Pilaye, il y a une soixanlaine d'ann^es, aux environs de la Rocheaux fees d'Ess^, les paysans croyaient encore aux f^es : elles prenaient, disent-ils,soin des petits enfants dont elles pronostiquent le sort futur ; elles descendaient dans les maisons par la cheminee et ressortaient de m^me pour s*en aller.
Mais le plus souvent, si Ton montre la demeure « des bonnes dames » si Ton raconte leurs gestes, il s'agit d'une epoque lointaine, et, parait-il, assez indelerminee, comme dans la legende qui suit, recueillie, bien loin des precedentes, k quelque distance de Redon,par M.Regis de rEslourbeillon :
Un tres ancien village d'Avessac, situe sur les bords du Don, k la limile de celle paroisse et de celle de Guemeue-Penfa6, en la frairie de Linsac,
lOi L^GENDES LOCALES CE LA HAUTE- BRET AGNB
porte le Dora de Rohouan (en breton Roc*h hoanek la buite aux f6es) qui est d'ordinaire pronoDc6 Rohan par les habitants. A premiere vue cette derni^re denomination semblerait plus rationnelle, etant donne surtout qu'une grande partie des tenanciers de ce village relevaient jadis des seigneuries de la Violaye et de Cliczon, appartenant aux Rohans ; mais une 16gende locale vient montrer au contraire que Tune comme Tautre ont 6t6 appliquees a ce village.
On y raconte en effet que des fees bienfaisantes, protectrices de la contree, se r^unissaient souvent jadis sur leTertre deRohouan qui domine le village, pour y danser la nuitau clair de lune ; mais comme elles huchaient (chantaient) fort en dansant, elles reveillaient les habitants qui, fatigues d'etre ainsi sans cesse deranges dans leursommeil, resoiurent de les chasser. Pour cela, ils allerent en grand nombre detruire les maisons de pierre qu'elles habitaient sur les coteaux du Don et de Tlhel son affluent. Mais ils en furent punis, car il survint aussil6t dans le pays une grande famine qui dura de longues annees, et dont, selon la prediction des f^es, ils ne furent delivres qu'apr^s etre devenus les tenanciers de Rohan.
a Vous avez grand tort de nous chasser, leur avaient dit en effet leurs protectrices ; vous n'auroz d*aise que quand vous nous aurez retrouv^es^ et
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Sans Rohan a Rohouan,
Mouture et grains
Defaudront (manqueront) tons Fs ans.
Ce qui fut vrai ; car les Rohan qui ^taient riches et descendaient des f6es, devenus possesseurs de ce territoire, prot^gerent les pauvres gens, firent defricher les landes, et b^tirent enfin sur les c6teaux un grand nombre de moulins k grains qui donncrent depuis naissance au dicton :
Tant que les Rohan rohaoneront Pour les petils nioulius moudront.
Thomas de Saint-Mars, Mem. de VAcademie Celtique, t. V, p. 395. Paul Sebillot. Gargantua , p. 8, 97. M. DE LA PiLAYE, Memoives de la Societe des Antiquaires, nouvelle s^rie, t. II, p. 95. Revue des traditions populaires, t. IV, p. 412.
Les Mar got la t6e
OUR retrouver, encore tr^s vivanl, le souvenir de fees terrestres qui n'ont disparu qu'k une ^poque assez r^cente,' il faut se transporter aux abords du massif montagneux qui forme le plateau central de la Haute-Bretagne, et se prolonge ensuite, k travers le pays bretonnant, jusqu'^ Textr^mite de la p^ninsule. C'est sur ses pentes et dans ses contreforts que Ton constate, surtout \ers Tendroit oh convergent les arrondissements de Saint-Brieuc, de Dinan et de Loudeac, Texistence d*un groupe presque aussi important, presque aussi bien conserve que celui des f6es des houles: il lui est du reste, par certains points, assez ^troitement apparente, et comme elles les Margot la Fee habitaient des lieux pitloresques, qui ont un caract^re tres particulier.
La region qui avoisine le Mene est tres accident6e, et Ton y voit fr^quemment des collines assez 61ev6es, dont le sommetd6nud6, ^ peine reconvert dg quelques pouces de terre v6g6tale, ne produit
tes MAtlGOT LA F^G 107
guere que de la foug^re, des ajoncs rabougris et des bruy^res; il en est qui, vues de loin, rappellent d'une facon frappante les falaises du bord de la mer. De leur sol Emergent de gros blocs, aux extremit^s g6n6ralement arrondies, aux aspects bizarres ; les parties les plus friables se sont creusees sous Taction des pluies et se pr^tent h de singuliers jeux de nature : Timagination populaire y a vu tons les ustensiles d'un manage et leur a souvent donne des noms conformes k cetle destination supposee ; d'autres ensembles qui, k distance, ressemblent assez k des restes de constructions, sont connues sous des denominations empruntees k cet ordre d'id^es. Des rochers d'un aspect analogue gisent ^ mi-coteau, on se voient assez pres du bord des petites rivieres ; eux aussi ont des formes qui font quelque peu songer k des habitations humaines, d'une architecture primitive. II n'est pas impossible, au reste, que quelques-unes aient servi, aux 6poques pr6historiques, d'abris sous roches, et que le souvenir s'en soit conserve, avec la deformation legendaire, parmi les gens du voisinage. Une partie de la population qui habite ces hauteurs differe assez sensiblement de celle qui vit au-dessous, k une altitude inferieure k 200 metres, dans un pays plus fertile. Ceux qui la composent, plus petits, plus bruns de cheveux et de peau que Icurs voisins d'au-dessous, sont desi-
gn6s par eux sous le nom de « Menauds » ou habitants du Mene, et ils sont un peu consid6r6s comme apparlenanti une race inferieure. Ce soot peut-6tre les descendants des peuplades les plus anciennes fix^es sur le sol armoricain, de celles qui ont v6cu sur ces hauteurs, ou qui, etablies jadis dans des regions plus favorisees, ont et6 refoul^es vers le centre lorsque le littoral et les plaines furent pris par les envahisseurs.
Quelle que soit la valeur de ces hypotheses, que je me contente d'indiquer ici, il est certain que des l^gendes assez nombreuses, tres precises, font ^
de ces collines la residence d'etre surnalurels qui porte le nom g6n6rique de Margot la Fee. Elles les ont habitees autrefois, et leurs demeures s'ouvraient sous ces gros blocs ; d'apr^s les anciens, il n'y aurait pas fort longtemps qu*elles y vivaient encore, et m^me dans la region qui avoisine le groupe le plus caracterise peut-etre de ceux qu'on leur assigne comme residence, la butte de Crok6lim, en la commune du Gouray, et les monticules voisins, de constitution geologique analogue, certains ne sont pas 6loignes de croire que toutes les Margot ne sont pas parties, et qu'il en reste encore quelques-unes ; d^chues de leur ancienue puissance, elles font longer plutdt k des sorci^res qu'^ des fees. Bien des gens ne passeraient pas volontiers, k la nuit close, pr^s des endroits oti
tES MAhGOT La fee loo
^laient leur « h6t6s »^ dans la crainle de Ics voir apparaitre tout-Si-coup derri^re Tune de ces grosses pierres!
La legende n'attribue pas pourtant aux Margot d'autrefois des actions mechantes, et ce n'est pas par anliphrase qu'on les appelle encore presque amicalement la « bonne femme Margot » ou « ma commere Margot ».
Gn les represente comme plulot bienveillantes : elles venaient dans les maisons et y rendaient de menus services, bergant les enfants et faisant une partie de I'ouvrage en echange d'un peu de lail : elles donnaient des remedes, et, comme les f6es des houles, elles accordaient aussi des presents, parmi lesquels figure en premiere ligne le pain qui ne diminuait point, si on avait la precaution de n'en faire part k personne et de ne pas reveler ce privilege. Elles pretaient aussi leurs boeufs moyennant certaines conditions, mais elles exigeaient qu'on ne les fit travailler ni avant le lever du soleil ni apres son coucher, parce qu'ils crevaient aussitot. ^
Quelquefois elles etaient aussi marraines, ou elles priaient des hommes d'etre parrains de leurs enfants ; ceux qu'elles emmenaient dans leurs demeures souterraines y trouvaient le temps moiti6 moins long qu'il n'etait reellement. A certains elles communiquaient leurs secrets^ et
parfois elles se mariaienl avec eux. G*6laient en general de belles personnes, values d'habils splendides ; mais quelques-unes 6l.aient fortlaidcs et ressemblaienl a des pauvresses ridees et couvertes de vieux v^tements. Toutes etaient habiles aux divers ouvrages: elles boulangeaient, tissaienl, filaienl, rien ne leur 6tait impossible.
Les Margot-la-Fee paraissent n'avoir point eu d'hommes de leur race k demeurer avec elles ; dans un seul recil il semble ^tre question de Margot m^iles, mais il n'est pas assez precis pour qu'on puisse Taffirmer : en lout cas leur r6le etait encore plus efface que celui des feetaudsdes houles, qui, eux du moins, sont express^ment nommes et dont on raconte quelques gestes. L'on pent m^me dire que les legendes representent ces Margot comme vivant en soci6t6, entre femmes ; certains groupes avaient k leur tete une Margot superieure ; c'etait quelque chose comme un convent de fees, non cloitrees toulefois, et qui n'avaient pas fait voeu de virginite.
Lorsqu'elles devenaient meres, elles venaient implorer le secours des sages-femmes, et elles ^levaient leurs enfants, presque loujours des filles, sans qu'il soit question de leurs peres. Quelquefois elles substituaient aux enfants des Chretiens d'etranges rejetons mMes, des esp^ces de gn6mes qui avaient I'air vieillot ; pour decouvrir la fraude,