LES MARGOT LA FEE
il suffisait de placer devant le feu sur la cendre du foyer, un grand nombre d'oeufs : riotrussemellail k parler et a manifester son elonnement ; on n'avait alors qu'a faire mine de le maltraiter pour voir accourir la fee qui rapportait Tenfant chang6, gros, gras, bien portant, et emportait le sien.
Ainsi que les dames des houles, elles respectaient assez peu le bien d'autrui, et leurs bestiauK se nourrissaient souvent aux depens du voisin ; quelquefois pourtant elles gageaient de petits pMours pour les garder.
Leurs demeures etaient loin d'i§tre aussi grandioses que les houles des falaises : elles s^ouvraient en g^n^ral pr^s des grosses pierres ou dans les fissures que i'on remarque entre leurs assises, et Ton dit que de leur temps elles etaient beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui ; leur entree etroite ne conduisait pas non plus k un monde interieur ; c'etaient plut6t des souterrains, quelque chose comme de grands terriers. II y en avait qui recelaient d'immenses tresors ; les Margot y laissaient p6n6trer k certaines conditions ; parfois elles etalaient leur or au soleil pour tenter la cupidity des gens : ceux qui n'^taient pas trop convoiteux pouvaient en prendre ; mais elles s'amusaient k persuader k celui k qui elles le montraient d'aller chercher un sac ou une charrette pour en emporter davantage ; quand il s'6tait laisse
duper, elles se mettaient h rire de sa d^convenue.
On ne dit pas si elles etaient immortelles : il y en avail qui, pendant une journee entiere, devaient rev^tir une forme animale, ordinairement celle d'une couleuvre, et alors elles etaient sujettes aux accidents et h la mort. *
Au moyen-dge, on rencontre dans les poemes et dans les romans de chevalerie des noms qui semblent apparentes avec celui des Margot ; des f6es se nomment Morgues, Mourgues, Morgain. Au debut du roman d'Ogier le Danois, six belles demoiselles qui etaient f6es se presentent au momentde la naissance du h6ros ; chacune lui fait un don ; la sixi^me s'appelait Morgues, et elle declare que Tenfant ne jouira de ces dons qu'apres avoir 6t6 son mari par amour, et avoir habit6 son clid,teau d'Avalon ; c'est Mourgues-la-F6e, dite aussi Morgain, qui soigne Arthur blesse apres le combat de Cubelin, et elle donne k Ogier le Danois une couronne d'oubli qui, posee sur le front, endormait tons les souvenirs de Texistence terrestre.
En Basse-Bretagne, les Morganes (Morganed, Morganezed) dont le nom se relrouve en Haute- Bretagne, dans les lieux dits, comme le Tertre- Morgan, sont des esprits des eaux, apparentes aux sirenes, qui enl^vent aussi des enfants.
Les rustiques Margot-la-F(5e sont peut-etre des parentes eloign^es de ces fees, dont on leur aurait
LfiS MARGOT* LA FfiE H3
donn6 le nom en le deformaot un pen. La forme meme n'est pas inconnue en dehors de la Brelagne ; au dix-septieme si^cle, on la trouve dans un passage assez obscur des rimes redoubl^es de d'Assoucy, oil il fait parler la Samarilaine :
Je n'6tais pas si d^froqu^e Du temps que messieurs les laquais £t mes paladins sans hoquets Pour moi quitterent Margot la f6e, Cartes et des et bilboquets.
A Luant, dans Tlndre, une sorte de caverne s'appelle la loge de la Margot ; dans la Mayenne, on constate la Cave ct Margot ; des lieux dits ou entre ce nom existent en Champagne et dans TYotne, sans qu'on y ait retrouv6 des Idgendes.
Mais le pays oCi on rencontre le plus fr^quemment, avec un sens bien determine, et toujours en rapport avec les traditions, le terme de Margot-la- Fee, est la partie de la Haute-Brelagne qui correspond ti Tancienne region de Penthi^vre ; au cap Fr^hel, k Planguenoual, des houles s'appellent Salle-ci -Margot, aux environs de Moncontour et de Lamballe nombre de lieux dits portent le nom du Cas-Margot, des Courtieux-Margot, dela Jeannaie- Margot, etc., et toutes les fois que, Tayant rencontre, j'ai pu faire une enquete, j'ai trouve des recils apparentes k ceux du groupe le plus compact, celui du pays du Gouray^ dont il a 6t6 question plus haul ;
il4 LE6ENDES LOCALES DE LA HAUTE-BRETA6NE
h Lamballe et dans le voisinage, les Margot sont Mtisseuses : ce sont elles qui ont construit Notre- Danie de Lamballe, oti une chambre se nomme la chambre h Margot, la chapelle de S'-Jacques-le- Majeur et plusieurs autres Edifices. Ne peut-on voir dans cette partie de leur legende iin souvenir de !a comtesse Margot, Marguerite de Clisson, femme de Jean de Blois, qui fut aussi grande b^tisseuse et dont la vie a ei6 assez mouvemenlee pour rester legendaire ?
Aux Margot-la-F6e se rattache une singuliere legende dont je reproduis ici le d6but, parce qu'elle est la seule de ce genre que je connaisse, aussi bien en Brelagne qu*en dehors de cette province.
II y avait une fois un homme qui se plaisailkse nioquer des fees et qui ne parlait d'elles qu'avec mepris. Un de ses voisins lui dit que tel jour, a telle heure, les f^es disaient leur messe. L'homme lui declara qu'il n'existait pas de fees, et que s*il y en avait il se moquerait bien d elles en face.
En ce temps-l^ les Ues ne disaient point leur messe le jour, mais la nuit ; Thomme se rendit, un pen avant minuit, h leur eglise qui existe encore et qu'on appelle TEglise des Margot *. En s'appro-
1. La pierre qui porte ce nom est pos6e sur une autre qui a la forme d'un commencemeQt d'arcade.