LES MARGOT LA FIBE
chant, il entendil des voix et vit des dames a genoux qui priaient. Comme il n'avait point peur d'elles, il voulut se placer k c6te des femmes agenouillees. Alors la f^e qui 6tait de garde lui dit de se retirer ou qu'il lui arriverait malheur. L'homme, au lieu de lui obeir, se mit k jurer et a traiter les fees de la mani^re la plus injurieuse, leur donnant tons les noms par lesquels on d^signe les personnes de mauvaise vie. Les fees furent troublees et irrit6es, et celle qui disait la niesse s*interrompit et le Iransforma en cochon.
II n'est peut-^tre pas temeraire de voir dans ce recit un souvenir lointain et presque efface des ceremonies que les druidesses faisaient autrefois. La colline de Crokelien, sur laquelle le narrateur placait cetle scene, est fort (5levee, el couverte d'enormes blocs dont plusieurs ont descupules; il est possible que les pr^tresses gauloises y aient autrefois accompli des rites qui, lorsque le christianisme eut chasse I'ancienne religion, ont ete assimiles k une messe.
Paul Sebillot. Contes popidaires, t. I, n. 24, t. 11, n. 15 bis, 33, 37 ; Traditions et Superstitions t. I, p. 105-120 ; Les Margot-la-Fcc, Soc. d'^mulation des Gdtesdu-Nord (12 legendes), 1886-87 ; Revue des Trad, pop.^ t. IV, p. 517.
'^^^jJSC^ %^ ^4^ "^ tJ^/'^Ji^^^Ji^/^JL^^-^JlJ^^^ '^
Les fordts
Q^ A Brelagne a 6le autrefois un pays extr^me- ^ 3ZSll ment bois6 ; on y voyail un peu partout, jus-
que sur le bord de la mer, de grandes for^ts, et celles qui subsistent encore ne sont que des debris bien mutiles d'un vaste ensemble forestier. Vers le centre de la p6ninsule, k peu de distance de la limite des deux langues, se tirouvait la for^t, c616bre entre toutes pendant le moyen age, Broceliande, le sejour de Viviane et des autres fees, dont les poetes onl h Tenvi c^lebre les enchantements.
BrecheliaDt Dune Bretunz vont sovant fablant, Une forSt mult lunge et 16e Ki en Bretaigne est mult lo^e.
Des d^frichements successifs out fort r^tr^ci cette mer d'arbres dont le trouvere nbrmand Robert Wace, echo des croyances de son temps, parlail en ces termes au XP siecle ; toutefois, sous le nom de for^t de Paimpont, elle occupe encore un grand espace ; mais si Ton y retrouve la fontaine
LES FORETS iH
de Barenton — bien dechue, — M*erlin et Viviane, le Yal sans retoiir el les autres merveilles semblent ignores de la tradition populaire acluelte ; elle ne parait plus meme se souvenir du privilege que, d'apres un texle cite par Baron-Dutaya, une ancienne charte (1467) attribuait expressement k Tun de ses cantons :
« Item entre autres brieux de ladite foret, ii y a un Breil nomm6 le Breil au Seigneur, oii qu'il jamais n'abitte et ne pent habitter aucune b^te venimeuse ne portant venin, ne nulies mouches, et quand on y apporteroil au dit Breil aucune bete venimeuse tantost est morte et ne peut avoir vie, et quand les bestes pasturantes eu ladite forest sont couvertes de mouches, et en se mouchant, s'elles peuvent recouvrer ledit Breil, soudainement lesdites mouches se departent et vont hors icelui Breil *. »
Ceux qui, de nos jours, ont essaye de rctrouver la trace des anciennes legendes, y ont fait si maigre recolte qu'ils auraient pu s'^crier comme Robert Wace :
La alai-jo merveilles querre, Vis la foret et oti la terra, Merveilles quis maiz nes trovai ; Fol m'eo revins, fol i alai, Fol i alai, fol m'en revins, Folic quis, por fol me tins.
J. Ancienne charte de Paimpont, art. 66 (1467).
its L^GENDES LOCALES DE LA HAUTE-BRETAGNE
Cependant M. Grain y a recueilli la l^gende que je donne ci-apr^s, tres abreg^.e, et qui est apparent^e k divers recits de TEurope centrale :
Dans la Crezee ou clairi^re de Trecelien,on voit un vieux petit arbre rabougri que Ton nomme I'arbre du charbonnier ; voici la legende que Ton racoute k son sujet. Un jeune charbonnier, auquel sesdeux aln^savaient confi6 la gardede leurfouee, s'endormit et la laissa s'^ieindre. Comme il se desolait, il apergut au-dessus des arbres des flammes qui s'elevaient k une hauteur prodigieuse ; il pensa que d'autres charbonniers avaient allum^ un grand feu pour se preserver de laros^e, et il se dirigea de ce cote pour leur demander quelques tisons. En approchant, il vit que les flammes etaient de diverses couleurs, bleues, blanches, jaunes, rouges^ elcMinuitsonnaaTeglise de Paimpont et il s'aper^ut qu'il 6tait lout pres de la Crezee deTrecelien^ oulesdivinitesdes bois se r^unissaient chaque nuit pour s'eballre et pour danser. Plusieurs nymphes le saisireot el rentraioerent dans la Crezee en face d'un immense brasierdevant lequel se chauffait le dieu des chenes. Le charbonnier lui raconla sa m^saventure, et le dieu des chenes lui dit : « Pique dans le feu, prends une b6che, n'y reviens pas et fais-en bon usage ». Le petit charbonnier retira du foyer une biiche enflammee, et arrive k son fourneau Ty plaja. Le feu reprit
LES FORfeTS 119
comme par enchanlement. Le lendemain il trouva sous les cendres un ^norme lingot d'or, qu'il alia vendre k Paris ; avec le produit il achetaun cMteau aux environs de Pl61an, ouilmenajoyeuse vie. Mais un incendie d^vora son chateau et le ruina. Mors il eutridee de revenir klaCrezee ; il raconta au dieu des chdnes que sa fouee s'^tait eteinte, mais celuici se mit ci rire, et lui dit : « Nous verrons tout k rheure si tu dis vrai, enfonce la pique et t&chje d'en retirer une bilche. » Le charbonnier obeil, mais il essaya vainemenl de la retirer, ses mains y semblaient riv6es ; les flammes montferent le long de la pique, puis devorerent le malheureux : au matin ce n'etait plus qu'un monceau de cendres sur lequel poussa le ch6ne que Ton voit encore.
Cette foret possedait un arbre, dit Ch^ne-au- Vendeur, qui etait Tobjet d'une sorte de culte. Au milieu d'un carrefour de la foret de Loudeac, oil avaient lieu des rendez-vous de chasse, se voyait le Ch^ne ros6. Un jeune homm« des environspromit h une jeune fille de I'epouser et de lui donner une paire de beaux souliers si elle consentait k aller k minuit crier quelque chose sous le Gh^ne ros6. La jeune illle partit pour y aller. Le lendemain on trouva au pied de Tarbre sa coiffe, tachee d'une goutte de sang, et sa paire de sabots. Depuis on ne Ta jamais revue, mais on assure que Ton entend
parfois ea plein midi sortir du ch6ne une voix qui crie : « Rends-moi mes souliers ! »
Je ne connais qu'une seule 16gende ou il soil question de Torigine des forets : lorsque les fees eurent construit le chateau de Montauban (Ille-et- Vilaine), elles semferent, en s'en allant, la for^t qui I'avoisine, pour lui donner de Tombre.
On dit que dans les bois du Val de TArguenon, les arbres n*ont jamais repousse k Tendroit ou Gargantua a passe, en les arrachant pour se frayer un chemin.
Je n'ai retrouve en Haute-Brelagne que des traces bien effacees des anciennes divinites foresti^res : assez rarement les conteurs y localisent des f6es et des lutins, et ils se distinguent fort pen de leurs congeneres que Ton rencontre. dans les chemins creux, au bord des ruisseaux et dans les autres endroits isoles.
Voici le r6sum6 du seul recit que je connaisse, oil figurent des fees foresti^res : Tune d'elles, sous la forme d'une belle dame vetue de blanc, se montra dans une clairi^re de la for^t de la Nouee, k un bonhomme qui venait d'y faire des fagots ; elle se mit a causer avec lui, et com me il se plaignait de son malheureux sort, elle lui demanda s'il serait content d'avoir de Tor plein son petit pot, Elle le lui remplit, mais Thomroe Youlut aller chercher un vase plus grand ; quand il
LES FORfeTS 121
revint, la fee avail disparu, et il ne vit qu'un peu de mousse jaun^tre qui garnissait la pente d'un rocher que depuis on a appele le Pertus dore;il n'y avail plus dans son pol qu'un reste de soupe.
Dans les forets de I'llle-el-Viiaine, on croil que des hommes peuvent acqu6rirdu pouvoirsurles loups et se faire obeir par eux comme par des chiens dresses ; sur ialisiere de la for^l de Haule-S6ve, on raconlail qu'un de ces meneurs avail ete, k la morl de son p6re, oblige de conduire la nuit, les loups k sa place, comme autrefois le bourreau devail forc6ment succeder k son p6re. Ces « meneurs de loups » seconraient parfois les voyageurs egares et leur donnaient deux de leurs sujets pour les remettre dans leur chemin ; maisil fallailbien se garderde tr^bucher en route, car ces singuliers conducteurs n'auraient pas manque de se jeler sur le maladroit, et de le devorer. 11 semble que cctte obligation de courir la nuit prenait fin au bout d'un certain temps. Parfois Thomme pouvait, au moyen d'une bouteille que lui avail donnee le diable, se transformer en bete ; c'etail alors une sorle de loup-garou ; pour lui, comme pour les garous ordinaires, la metamorphose cessait lorsque son sang avail coule.
Dans le pays de Gennes, desindividus elevaient
secrMement des bandes de loiips ; destines k ravagerles lerres el kdetruire les troupeaux de ceux qu'on leurd^signait, ces animaux se montraient tr6s fiddles h leurs maitres : pour se venger de quelqu'un, ils n'avaient qu'^ les lecher sur ses lerres, s6rs que dans une nuit tout aurail ete devast6. On raconte qu'un cur6 qui allait porter le bon Dieu, fut menace par un de ces meneurs, parce qu*il ne voulait pas lui promeltre de garder le silence sur la rencontre ; le cure le condamnaa rester immobile avec ses loups ; et le lendemain en allant h. la messe tout le monde put les voir.
Plusieurs recils representent les for^ts comme etant, pendant la nuit, le sejour d'esprils condamn6s k des penitences posthumes. II est vraisemblable que ces croyances sont soigneusement entretenues par les braconniers.
Souveslre parle d'une de ces hantises de la for^t du Gdvre qu'il visita vers 1835. Voici son recit, dont j'ai supprime quelques passages qui n'y ont pas un rapport direct : « Bruno m'a avert! , dit la boisiere, qu'il venait de renconlrer vers les fourres de THomme mort, le mau-piqueur qui faisaitle bois )). II y eut k ces motsun mouvement general, toutes les conversations furent interrompues. c( Bruno Ta vu » ? demanderent en meme temps plusieurs voix. « Comme jevousvois, dit la boisiere : il tenait a la chatne son chien noir et avail Tair
LES FORfeTS 123
de chercherdes pistes. Au premier moment^ Bruno a cru que e*etait un forestier : mais quand « Taverlisseur de tristesse » s'est tourn6 vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des flammes, il Ta entendu qui prononcait les mauvaises paroles :
Fauves par les paas^es, Gibiers paries fouI6es, Place aux ^mes damnees !
Puis il a disparu dans les vents en faisant gresiller les feuilles. Les femmes avaient cesse de filer, les hommes se regardaient et les gardes eux-m^mes semblaient saisis. Moser, un vieux garde alsacien, leur demanda ce que cela voulait dire. L'un d'eux repondit, avec un peu d*embarras, que selon la croyance du couvert, Tapparition du mau-piqueur annoncait la grande chasse des reprouv^s. « Tous ceux qui sont ici ont entendu la trompe de Tavertisseur de tristesse ; la venue du raau-piqueur est un m^chant signe ; mais quiconque rencontre la chasse, n'a qu'^ faire preparer sa bifere, car ses jours sont comptes ».
En Bretagne, comme ailleurs, on croit k des chasses surnaturelles que Ton entend la nuit ; j'aurai plusieurs fois Toccasion d'en parler. II y en avait qui, comme les deux qui suivent, avaient pour principal th^jlitre des for^ts.
Au temps jadis un merchant seigneur habitait un
manoir aujourd'hui disparu, et qui elait siir le haul du coteau de Pierre-Taillee^ au centre de ses propri6t6s qui comprenaient la for^t de Tanouarn et loutes les terres environnanles. La chasse n'etait plus pour lui un amusement, mais une passion, dont rien ne pouvait le distraire. Un jour qu'il chassait en for^t, il vint k traverser la grande ligne, juste au moment oii le recteur de Dinge portait le Viatique fi un mourant. 11 ne s'arr^ta point, et ne se decouvrit meme pas, trop excite qu'il 6tait a entrainer ses chiens. II passa comme la foudre ; mais ou alla-t-ii ? Personne ne le revit jamais, ni dans la for^t, ni chez lui, ni ailleurs. II fut assurement puni de son impiete, et c'est lui qu'on entend depuis des si^cles, traversant les airs poursuivi par ses chiens. C'estla Chasse afhumaine que tons les habitants des forets de Tanouarn et de Bourgoiiet ont entendue pendant la nuit au-dessus de leurs tetes.
L'^me damnee du sire de Coeten-fao est dans la for^t de Teillay. C'etait un fort mechant homme, et un tres mauvais sujet que ce seigneur huguenot. Quoiqu'il etit fait peur k bien du monde pendant sa vie, il devint un objet d'efFroi pour bien plus de gens encore apr^s sa mort. Combien ne Tout pas vu et entendu dans la foret de Teillay, tantot k pied, tant6t k cheval, ou en voiture, chassant, appelant ses chiens et passant devant euJi
LES forAts 123
comme T^clair ! Quelquefois on n'entend que le bruit de la bride de soq cheval ou le son de sa voix. Tons l*ont vu sous tant de formes qu'il faudrait un livre pour raconter les aventures nocturnes de Thorrible fan tome.
Baron Dutaya. Broceliande et quelques legendes. A. Grain. Excursion dans la foret de Paimpont, p. 20-36. Paul S^.billot. Traditions et superstitions, t. I, p. 61, 296, t. II, p. 110 ; Revue des Trad. popuL, t. XII, p. 360; Gargantua, p. 25 ; Contes populaires, t. II, p. 204, 271. Ch. Fougeres. Annates de Bretagne, t. XI, p. 662. E. Sou- VESTRE. Les derniers paysans, p. 279. A. Grain. Curiositest etc, de rille-et-Vilaine, 1884, p. 4. Goude. Histoires et legendes de Chdteaubriantj p. 255.
Les arbres l^gendaires
N dehors des forets, certains arbres, en general remarquables par leur grand Age et leurs dimensions pen communes, avaient, h des litres divers, une^ petite c616brit6 locale ; il s'y attachait des recits l^gendaires, ou bien ils etaient I'objet de croyances ou de coutumes singulieres. Voici dans cet ordre d'idees ce qu'on a relev6 jusqu'ici : suivant toute vraisemblance ce n'est qu'une faible partie de ce qu'on aurait constats si Ton s'en etait occupy serieu^ement.
A Textr^mite de la rabine du Boschet en Bourgdes-Comptes, un vieux ch^ne est appel^ le Ch^ne au Loup, parce que jadis un loup yfutpendu; on disait que le diable venait s'asseoirla nuit sous la branche oii se balan^ait le cadavre de son compare. Une fille paria d'y aller la nuit ; mais on ne la revit jamais ; le lendemaiu on aper^ut dans le haut de Tarbre sa coiffe et des lambeaux de ses v^tements ; depuis on assure que Ton voit encore
LES ARBRES LEGENDATRES 127
parfois sa coiflfe se balancer sur la branche la pluselevee.
On raconte k Ploermel qu'il existait, autrefois, une bete fantastique qui logeait dans les arbres voisins de Qu6hon. Quehon est un tout petit village, tout proche de Ploermel et oil, depuis longtemps, habitaient, de g^n^ration en generation les « sonnoux » du pays. Les « sonnoux » ce sont les violoneux ; mais on les appelle toujours les « sonnoux », bien que dans les noces, le violon ait remplace deji depuis longtemps, la bombarde et le biniou. Or, quand, au relour des noces, tard dans la nuit les sonnoux de Quehon rentraient chez eux, lis etaient toujours suivis par la b^te de Quehon. L'etrange b^te, qui ressemblait assez k un gros ecureuil, sautait de branche en branche, leur ricanant au nez. Et les pauvres sonnoux tremblaientdepeur, longtemps encore apres s'^tre blottis, au fond de leurs lits-clos.
Dans sa Geographic des Cdtes-du-Nord, B. Jollivet parle d'un arbre du cimetiere de Saint-Cast au pied duquel on exposait autrefois les enfanls Irouves. Paul Feval y a plac6 une des scenes de son roman le Paradis des femmes, ou cette region est decrite d'une fagon parfois si fantaisiste et si pen conforme k la realite ; le chene n'existe plus, et la tradition a dA disparaitre avec lui, car je n'en ai jamais trouv§ meme le souvenir k Saint-Cast,
lieu voisin de mon pays natal, et oti j'ai s6journ6 pendant quatre ou cinq etes. Voici le passage de Jollivet : Jadis on avail pratique dans le tronc d'un vieux ch^ne place h Tun des coins du cimeti^re de Saint-Cast, une niche oil se trouvait Timage de la Vierge. Les pauvres filles m^res que le desespoir et la honte decidaienl k recourir au suicide, allaient deposer leurs enfants sur celle sorte d'autel. Les orphelins trouves 1^, disait-on, avaient tons du bonheur ; mais le choix de cette place consacree «5lait une muette et solenneile promesse de mourir, k laquelle aucune de ces maiheureuses m^res n'avait jamais forfait. Aussi le monde prenait toujours sous sa protection la fille de la pauvre martyre. Nous disons la fiUe, car jamais on n'exposait de gargon sous le grand chene.
II y avait dans T^tang aujourd'hui dess^che de Ligouye, pres de Becherel, un ch6ne qui avait pouss^k quelque distance du bord sur une petite butte de terre ; jadis les gargons ou les filles qui voulaient se marierdans Tannic, allaient se frotter contre ce ch^ne ; pour y arriver il fallait se mettre dans Teauau moins jusqaaux genoux.
Dans les landes entre Ding6 et Lanrigan (Illeet-Vilaine) on voyait autrefois trois chines places on triangle assez pr6s les uns des autres; pour etre gueri de la fievre, il suffisait de passer entre ces arbres ; I'op^ration ^tait assez difficile, si le
L£S ARbHES L^GENDAttlElS 129
patieat etait un peu gros, et il fallait que des personnes charitables se missent k tirer fortement sur lui.
Pendant la puissance de Tordre de Malte, les habitants du Temple k Carentoir jouissaient de divers privileges. Un arbre que Ton nommait le Ch^ne de la Liberie, etendait ses bras protecteurs sur les innocents et les coupables qui se r^fugiaient sous son ombrage et pouvaient embrasser son tronc avant d'etre atteints.
II y avait sur les bords de la Loire un grand chene oti les plaideurs allaient s'asseoir par un grand vent, et en presence de temoins ; celui au c6te duquel tombait la premiere feuille aux oraeles gagnait tout bonnement son proces. Dans la saison ou I'arbre 6tait depouille, les plaideurs apportaient sur une eminence, pres de Nantes, des gMeaux qu'ils posaient separ^ment, puis s'eloignaient k certaine distance ; celui dont les corbeaux venaient gouter Toffrande avait gain de cause, au dire des temoins.
A. Oraix. Curiosites, etc., 1887, p. 4; Revue des Trad, pop., t. XII, p. 684. B. JoLLivET. Cotes-dU'Nord, t. II, p. 251. Paul Sebillot. Additions aux coutumes, etc., p. 23, 30. DucREST DE ViLLENEUVE dans Ogee, Diet, E. Richer, Voyage de Naiites a Paimhceuf, p. 38.
CHAPiTftE III LES EAUX DOUCES
Les fontaines
M^ A tradiLioD populaire assjgne<ipliJsieursron- ^Sll taines de la Haule-BreEagoe une origine raerveilleuse. J'ai d6ji parle dans ma Pelile tigende dorec, p. 48, 63, 67, 197, J02, de quelqiies- lines d'entr'elles ; je me contenle de rappeler sommairemenLici les circonstances miraculeusesqui accompagn^reot leur oaissance. A Chelun, saint Roch a fait jaillir une source en piquant danslatcrrerextremilg de son Mton ; saint Mccn agit de mgnie lorsque I'eau manquait pendant la construction de I'abbaye qui porte son nom ; k Loutehel, le hour-
l32 LEGEIfDES LOCALES bE tA tiAUTE-^RETAGN^
don de saint Armel fut tout aussi efficace ; saint Quay opera un semblable miracle en enfoncant son doigt dans un rocher ; un des moines qui portaient le corps de saint Guingalois en frappant le roc avec son pied; le cheval de saint Martin en donnant un coup de sabot, et, k une 6poque presque contemporaine, I'eau se mit (i sourdre spontanement k I'endroit oil se repos^rent ceux qui transportaient la ch^sse de M^^* de Volvire, la sainte de N6ant.
On raconte aux Iffs que saint Fiacr^ passant un jour dans une prairie, vit dans une mare du lin qu'on avait mis h rouir sans prendre la precaution de poser des pieux dessus pour le faire tremper dans Teau. Le saint eut pitie do J'ignorance de ces gens, et ne trouvant pas de pierres aux environs, il s'assit lui-m^me sur le lin ; il y resta plusieurs jours, et quand le propri^taire du lin vint k sa prairie, il vit saint Fiacre qui tremblait la fievre. II le chargea sur son dos pour le reporter a son ermitage ; mais comme le bonhomme passait k Yendroit oti est aujourd'hui la fontaine miraculeuse, il s'6cria qu'il avait grand soif. Le saint lui fitsigne de le d^poser k teri*e, puis, prenant une b^che, il frappa le sol, et il en sortit aussit6t une eau abondante k laquelle le paysan put se desalt^rer.
L'auteur de Tarticle Saint-Aignan, dans la nouvelle edition d'Og^e, avait recueilli dans ce pays
une tradition, d'apr^s laquelle les Poitevins et les Manceaux en seraient venus jadis aux mains sur les landes de Gauchon. Au plus fort du combat, Tune des deux armies manquant d'eau, son chef leva son 6pt§e vers le ciel en disant : « Grand Dieu, signalez ici votre puissance, comme vous la signa- ISttes autrefois en faisant jaillir I'eau d'un rocher «. II enfonca alors son ep6e en terre, et quand il la retira du sol, il en jaillit une fontaine qui existe encore.
A Saint-Gereon (Loire-Inferieure), la Vierge a mis le doigt dans une fontaine qui, depuis celte 6poque, a des vertus guerissantes.
Bien que je ne retrouve pas en Haute-Bretagne le nom de fontaine des fees, assez r^pandu en d'autres provinces, les legendes qui associent les bonnes dames h la creation de sources guerissantes ou miraculeuses, ont dA y ^tre assez nombreuses autrefois ; il en subsiste encore quelques-unes ; parfois, comme dans celle qui suit, le culte Chretien remplace celui des anciens dieux. D'apres Bizeul, au-dessous de la vieille chapelle de N.-D. de Larre en Pless6, aujourd'hui detruite, est une fontaine qui attirait de nombreux pelerins. Son eau gu^rissait de diverses maladies et augmentait le lait des nourrices, commq celles des fontaines de Plante en Campbon et de Riaoven Guenrouet. La
tradition du pays dit que ces trois fontaines doivent
134 L^GENDES LOCALES DE LA UACTE-BRETAC.NE
leur origine k la baguette de trois fees qui etaient soeurs, et qui les dot^rent de qualil6s bienfaisantes.
Dans un autre recit, on voit au contraire une source, probablement autrefois Tobjet d'un culte paien, qui, sanctifiee par la construction d'une chapelle, relombe, apr6s que celle-ci a et^ desaffect^e, sous Tinfluence de la divinite primitive, qui y fait sa demeure, se montre parfois sous une forme animale, et conserve encore aux yeux des paysans un certain pouvoir.
A Saint-P6tan (C6tes-du-Nord), pr6s des mines d'une ancienne chapelle dedide jadis h saint Maudez, et maintenant convertie en ferme, se trouve une fontaine qui a, dit-on, le pouvoir de prdvenir les outrages du temps. Ceux qui ne boivent que de son eaurestent jeunes de corps et d'esprit jusqu'^ Textr^me vieillesse. EUe doit ce privilege, non au bienheureux saint Maudez, mais h une anguille qui se cache dans les *herbes qui en tapissent le fond. Cette anguille est une fee qui a choisi cette retraite ; au-dessous elle s'est construit un splendide palais. La nuit lorsqu'il fait un beau clair de lune, la fee anguille 6leve sa tete mignonne au-dessus des eaux, et elle fait entendre un chant si melodieux que toutes les grenouilles d'alentour se taisent pour ne pas la troubler. Si au lieu de Tdcouter sans mot dire, quelque passant attardd se met h chanter aussi ou
presse le pas, ses pommiers ne lui rapporieront aucun fruit.
Une fontaine dans la falaise du cap Frehel a une eau, non seulement excellente, mais tres efficace pour la guerison de cerlaines maladies ; c'est une fee qui Ta douee de cette propriete et nagudre encore on venait d assez loin y remplir des bouteilles ; sur ses bords pousse aussi la mandriale, sorte de fougerolle qui gu^rit plusieurs maux : elle y croit en abondance depuis qu'une des fees de la Teignouse, marraine d'une fdle de Plevenon, a frappe le bord de sa baguette.
Entre Cr^hen et Saint-Lormel (C6tes-du-Nord), se trouvent les mines d'un chateau qui fut jadis habit6 par un prince ; aupr^s est une fontaine d'od sort un petit ruisseau qui va se jeter dans TArguenon. Cette fontaine etait sous la protection d'une fee que le prince rencontra un jour ; comme il la trouvait tres belle, il lui fit la cour ; la fee, apres avoir d'abord resiste k son amour, finit par se rendre, et ils echangerent pres de la fontaine des serments d'amour. En souvenir de leur bonheur, la f^e voulut que Teau de la fontaine etit la propriety de rendre fideles les amoureux qui la boiraient. On dit que les jeunes (illes des environs en font encore boire aux gargons. Mais il est de toute n^cessite que le jeune gars ignore la nature du liquide qu'il absorbe. Cette fontaine
a encore une autre propriety, bienconnue, assuret-on, cles pecheuses de Saint-Jacut. Lorsqu'on y plongc des poissons, fussent-ils sortis de la nier depuis quatre jours, ils redeviennent aussi frais que lorsqu'on les pecha ; mais cette fraicheur ne dure que huit heures : ce temps ecoul^, le poisson tombe en decomposition.
On rencontre parfois dans nos traditions le th5me, familier h Tantiquite classique, de personnes qu'une intervention surnaturelie change en divers objets inanimes ; on en a vu un exemple p. 80.-
Voici une autre legende qui se rattaciie au m6me ordre d'id^es, et qui a ^te recueillie par M"* Lucie de V., une de mes amies d'enfance, dans un pays ou les Metamorphoses d'Ovide sont k coup sAr inconnues :
Au temps jadis, il y avait a Saint-Potan, des fees bienfaisantes qui se plaisaient h rendre service aux hommes. L'une d'elles, la plus gracieuse et la plus jolie, rencontra un jour au bord d'un ^uisseau un jeune homme qui lui plut, et pendant trois mois, ils gouterent le bonheur le plus parfait. Mais au bout de ce temps, le jeune homme parut la delaisser, et un jour que la f6e s'etait assise pour pleurer sur le bord de la route, elle entendit une querelle, et comme elle comprenait le cri des betes, le chant des oiseaux, et meme lelangage des fleurs, elle entendit un genet d'or qui s'adressait ainsi k
la douce et rose bruyere qui 6tait k ses pieds : « Toi, toujours toi ! tfu es bien charmanie ; mais h la longue, ta compagnie devient monotone, et Dieu me pardon ne, maintenant je te prefere Tortie ».
La pauvre fee comprit pourquoi elle etait d^laissee par son amoureux ; elle se mit pourtant k sa recherche, et ne tarda pas k le voir, au bord du m^me ruisseau oQ elle Tavait aime, et il contail fleurette k deux grossieres villageoises. Outree de colore, elle frappa le ruisselet de sa baguette, et aussit6t il devint un torrent impetueux qui menacait de tout engloutir sur son passage. Mais presque aussit6t elle se rappelle que si elle le laisse ainsi couler, il va causer la mort et la mine des gens qu'elle se plaisait autrefois a combler debienfaits. Elle touche Tinlidele du bout de sa baguette, et aussit6t il est change en un chene majestueux, dont les racines enormes endiguent le torrent, et les deux villageoises sont transformees en deux claires fontaines.
Ce sont elles qui ont donn6 leurnom auhameau
des Froides Fontaines, et dans la prairie qui leur
fait face, on montre, presque dans le ruisseau, un
6norme ch^ne, dont le tronc a quelque ressem-
blance avec un tronc humain. Aux veillees, on
assure que si jamais on deracinait cet arbre, la
paroisse de Saint-Potan serait engloutie sous les
138 LilGENDES LOCALES DE LA HAUTE-BRETAGNE
eaux, et avec elle tout le pays, h cent lieues k Tentour.
D'apr^s une autre version, Tamant infid^le a ete transforme en une pierre que Ton voit non loin de 1^ ; et c'est elle qui emp^che i'inondation.
11 n'est gu6re de Fontaine qui ait 6le plus c^lebre que celle de Barenton, dans la foret de Broc^liande. Un passage du Roman de liou^ du vieux trouv^re normand Robert Wace, decril les proprietes merveilleuses qu'on lui attribuait de son temps, et dont pendant tout le moyen-5ige, les poemes et les romans conservent souvent la trace :
La fontaine de Berenton Sort d'une part lez le perron ; Aler i solent veneor A Bereoton par grant chalor, Et lor cors I'ewe puisier, Et li perron de suz moillier, Por CO soleint plu6e aveir :
Issi soleit jadis pluveir, En la forest tut envirun ; Mais jo ne sai par kel ralsun La polt Pen li i€es v^ir, Se li Bretunz disent veir, Et altres merveilles plusors.
line ancienne charle de 1467, dont la copie se trouvait, d'apres Baron-Dutaya, aux archives de Paimpont, constate que le privilege do produire la pluie figurait parmi ceux du suzerain de la for^t :
« Item aupres du dit breil il y a un breil nomm6 le breil de Bellanton, et aupres diceluy il y a une fontaine nominee la fontaine de Bellanton. Item joignant ladite fontaine, il y a une grosse pierre qu'on nomme la pierre de Bellanton, et toutes les fois que le seigneur de Montfort vient a ladite fontaine et de I'eau d'icelle arouse et mouille le perron, quelque chaleur, temps ou de pluie, quelque part que le vent soit ; soudain et en peu d'espace plut6t que ledit seigneur n*aura pu recouvrer son chasteau de Comper, ains que soit la fin diceluy jour plera en pays si abondammeijt, que la terre et les biens estant en icelle en seront arousees et moult leur profite ».
Souvestre qui, vers 1840, visita la foret en quete de legendes, et qui n'y en trouva guere, apprit de son guide que le recteur de Concoret avait herit6 de cette portion des droits feodaux du seigneur de Montfort : il lui sufTisait de se rendre a la fontaine, d'y puiser uq peu d'eau et de la verser sur la mardelle pour faire pleuvoir au moins vingt-quatre heures dans toute la paroisse ; le guide assurait aussi que la fontaine ^tait sorci^re, et que si on y jetait un morceau de metal, I'eau se mettait 'ti frissonner comme si elle allait bouillir. Aussi les enfanls s'amusaient^ y lancer des epingles en lui disant : « Ris, fontaine de Baranton ». On m'a dit que cet usage n'etait pas tombe en desuetude,
et que des garcons ou des filles allaient encore consulter la fontaine pour connaitre leur destinc^e : si lorsqu'ils y jettent une ^pingle Baranlon rit, ils sont assures de se marier dans I'annde.
Toutefois les merveilles d'anlan paraissent aujourd'hui oubliees des gens du pays ; Baranton n'est plus qu'une pitloresque fontaine sous bois, et Brizeux semble avoir <5crit son oraison fun6bre legendaire dans ce passage du poeme des Bretons,
Est-ce vous, Baranton ? Sur sa pelouse verte Que la fontaine sainte est aujoud'hui d^serte ! Les plantes ont fendu les pierres de ces murs ; Et lea joncs, les gla'ieul.H et les chardons impurs Enlour6 son bassin, d'ou ses eaux 6touffees De ravins en ravins coulent au Val-des-Eees, bois d'enchantemeut, foret de BKcilien Ou dans son fol amour s'est cndormi Merlin, Oil rois et chevaliers sur leurs bonnes moulures*, Venaient de tous pays tenter les aventures, Bravant les nains hideux, les spectres, les perpcnts, Tous les monstres ail6s, tous les monstres rampants, Bravant (autre p^ril) les doux regards des f6es Qui, leurs voiles au vent, leurs robes d^grafees, Suivaient dans le vallon, les sons errants du cor, Et peignalent leurs cheveux autour du perron d'or; bois d'enchantements, vallon, source f^conde Oh se sont abreuves tous les bardes du monde, Est-ce V0U9 ? est-ce vous ? terre morr:e et sans voix. Qui vous reconnaltrait sous vos noms d'autrefois ?
La fontaine de Mortfrais se trouve sur la lisiere
du bois de Bonniere, aupres du chateau de la Rouerie, commune de Saint-Ouen-la-Rouerie ; les jours desgrandes fetes, on entend, au-dessous de ses eaux, le son des cloches : ce sont celles d'une grande ville qui existait autrefois dans cette region, et qui a disparu : un village voisin s'appelle la Ville perdue.
Fontaine de Montfrai?, Fontaine d 'Aaron, Quatre barriques d'or aux environs
Dit un dicton du pays : la source est entouree de quatre pierres qui portent des caract^res indechiffrables ; celui qui pourrait les lire saurait ou se trouvent les immenses tresors de la ville engloutie.
Dans le bois du Pare, pr6s des Iffs, est une fontaine pr^s de laquelle tons les ans, la nuit de la Mi-Aoiit, une jeune fiUe qui y fut tu6e pendant la Revolution, revient chanter I' Ave maris Stella.
Bien que les fontaines qui passent pour ^Ire hantees paraissent pen nombreuses, depuis que la plupart d'entre elles ont 6te placees sous Tinvocation d'un saint, dont parfois Timage se trouve dans une petite niche sur la parol du fond, une sorte de crainte quasi-religieuse, qui vraisemblablement tient ci une survivance inconsciente de I'epoque ou Ton croyait qu'une divinite locale presidait a chaque source, semble encore s'attacher k
quelques-unes d'enlre elles, surtout quand leur isolement pr^le au mystfere.
Pres de la chapelle de Sainl-Armel, en Caden, au fond d'une valine e^troite, solitaire el mar^cageuse, est une fontaine presque inaccessible ; on n'en approche qu'en tremblant, m^me pendant le jour, et Ton raconte qu'un habitant, appel^ la nuit pour affaires pressantes, ayant 6t6 contraint de traverser ce lieu maudit, en revint aussitot, pMe de frayeur, et mourut, au bout de peu d'heures, en proie auplus affreux delire.
Sur la route qui conduit de Saint-G^rand, oil Ton parle brelon, k Gueltas, commune de langue fran^aise, la fontaine de sainl-G^rand, od Ton se rend en procession, est hant^e la nuit par un esprit malfaisant, qui ne manquerait pas de faire du mal aux passants s'il n'en etait emp^ch6 par la protection du saint. Ceux qui passenl par \k la nuit aper^oivent un gros chien qui les accompagne ; s'ils viennent du c6t6 du bourg de Saint-Gerand, il les suit, jusqu'^ Tendroit ou le jour de la fete on briile la fouee ; s'ilsvont vers Gueltas ou Saint- Gonnery, il leur fait la conduite jusqu'i ce qu'ils aient pass6 le pont du Resto. Quand ilsont franchicet endroit, le mauvais genie n'a plus de pouvoir sur eux ; alors le chien les quitte et retourne k la fontaine ; il est, assure-t-on, envoye par saint Gerand pour proteger les voyageurs.
LfiS f^ontaines 143
Les doues ou lavoirs se trouvent d*ordinaire a peu de distance des fontaines ; en Haute-Bretagne, comm© en pays brelonnanl, on pourrait presque poser en priricipe, que tons ceux qui sont situ^s dans un lieo isole sont le the&lre d'apparitions dont la nature n'iest pas ordinairement gracieuse. C'est sur les pierres qui en garnissent les bords que les lavandieres de nuit frappent k grands coups de battoir leur elrange lessive ; celles des Guerches pres de Matignon, qui avaient parfois pour voisine une dame blanche, invitaient les passants k leur aider k tordre leur Huge ; Timprudent qui se trompait de c6t6 en le tordant ^tail sHr de mourir. Ces lavandieres accomplissaient une penitence posthume, parce qu'ellesavaienllav6le dimanche, -ou commis des mefaits plus graves, parfois parce qu'on les avait ensevelies dans un suaire malpropre. Quelquesunes avertissaient chariiablement ceux qui passaient par 1^ de continuer leur route et de ne pas les deranger. EUes 6taient maigres et d^charnees, comme des personnes de I'autre monde : au lavoir des Noes Gourdais, non loin de Dinan, revenait m^me une laveuse nocturne qui avait une t^te de mort.
Les f6es sont aussi en relation avec les lavoirs ; une tradition, isolee il est vrai, fait jouer k Tune des Margot-la-Fee du Limbe pres du Gouray, uu
Hi LEGKNDES LOCALES BE LA UAUTE-BRETAGNE
r6le assez analogue k celui des lavandieres de nurt : elle lord si forleraent les bras d'une femme qui, sans savoir qui elle etait, lui avail propose de Taider, qu'elle la laisse presque morte. On n'accuse de rien de pareil celles qui veuaient laver la nuit au Doue-des-Fees, pres du Guildo ou h celui des Couailles en Crehen ; ii ce dernier on voyait toujours du monde, de jour comme de nuit. Parfois en pleine lumiere, lorsque la f6e, semblable 5. une lavandiere ordinaire, etait agenouill^e sur sa pierre, Teau 6tait couverle de pieces de six francs qui reluisaientau soleil ; ailleurs, c'etait sur un drap que les f6es 6talaient leurs richesses, pour s'amuser k tenter les convoiteux. Au temps jadis, des f(5es d'une nature essentiellement bienveillante venaient blanchir, k la clarte des 6toiles, k certains douesdes environs de Matignon, le linge qu'on y avait depose en pronongant une formule ou en laissant k cote un present.
Parmi les hantises des lavoirs figure celle du Teurtous ou tordeur ; quand on lave Irop tardla nuit, il vient aider Ik tordre le linge et il casse les bras de celles qui tordent avec lui. Le Houpoux, qui n'est qu'un lutin moqueur et non pas mechanl, se contente de contrefaire la voix claire et fraiche des jeunes filles pour attirer les gargons sur le bord des mares et des doues.
A. Grain. Le Folk-lore de Vllle'et-Vilaine, t. I, p. 74,
LeS t'OiNTAINfeS i4o
287, 274, Ogee. Nouvelle Edition ; L6on Stoif.. Contcs et fitjures de mon paySy p. 221; Bizecl. Votes romaincs, p. C6 ; Revue des Traditions populaireSy t. XII, p. 141 ; Paul Sebillot. Conges de la Haiite-Bretagne, t. 11, p. 23 ; llevue des Traditions populaires, t. XIII, p. 302, t. XII, p. 141 ; Baron du Taya. Broceliande et quelques legendes, p. 173 ; E. SouvESTRE. Le foyer Breton, M. ill., p. 160; Brizeux. Les Bretons, ch. XIV ; E. Herpln. Bevue des Traditions populaires, t. XII. p. 359 ; Grain, I. c, t. II, p. 316 ; RosENzwEiG. Les fontaines du Morbihan ; M6in. de la Sorbonne, 1866, p. 23^; Revue des Traditions populaires, t. XI, p. 660 ; Paul Skbillot. Traditions de la Haute-Bretagne, 1. 1, p. 124, 249, 251; Contes de la Haute- Bretagne, t. II, p. 571.
wM
Les Rivieres
EUSiELRS des rivieres qui se jeltent dans la ^W5 Manche doivenl leiir origine a Gargantua : Unjour qu'ilsortaitd'un diner oil il avail beaucoup ba, il urina si copieusement qu'il fit coiiler TArguenon ; ce fut k la suite d'un repas analogue qu'il donna naissance au Femur qui se jette dans la baie de la Fresnaye, et k un ruisseau vers la limite de Saint-Cast et de Matignon. Ce dernier acte a 6te modernise par ialegende, puisque Ton raconte que la peur du cholera^^roduisit sur lui cet effet physiologique, et qu'il eut meme la dyssenterie ; c'est a cette derniere eirconstance que le cresson, auparavant insipide, doit le goiit qu'il a aujourd'hui et qu'il est devenu un depuratif.
A Tepoque lointaine oii vivait le geant, la Ranee n'etait qu'un faible ruisseau, forme des larmes que sa soeur avait vers^es apres son veuvage ; on conserve encore dans le pays le souvenir des temps ou cette riviere, aujourd'hui si large, n'6tait « qu^une
LES RIVIERES l4l
pissee de chien » que les dnes de Rigourdaine n'avaient pas de peine h traverser pour venir brouter les pdturages et les vignes du monastere. Saint Suliae irrite de leurs depredations, les rendit immobiles, la tete retournee vers le dos. Lorsqu'il'eut consent! 5,les ddlivrer de cette position incommode, ils firent en s'en aliant avec leur maitre un tel vacarme que le saint, pour ne plus ^tre k Tavenir etourdi de leurs braiemenls, s'avanga sur le ruisseau qui coulait a la base du mont Garot, et, lorsque le dernier dne eut pass6 Teau, il^tendit sa crosse et prononga k genoux quelques prieres : la Ranee, elargie k I'instant, devint une riviere navigable, grossie des eaux de la mer, et telle qu'on la voit aujourd'hui.
Aux environs de Moncontour, on explique ainsi la direction assez particuli^re d'un cours d'eau de cette region. Pour se venger de Gargantua qui leur avait fait peur, les fees qui ont bdti la chapelle de Saint-Jacques en Saint-Alban, detournerent vers Lamballe la riviere qui passe a Saint-Jacques avant de se Jeter dans la mer. C'est pour cela que, seule entre toutescelles desC6tes-du-Nord, elle coule vers le midi. Une petite riviere qui se jette dans la mer h Dahouet, va en effet sensiblement du nord au sud, dans une partie de son cours.
La tradition populaire raconte la formation d'une des baies interieures deTErdre, qui passe pour avoir
148 LEGENDES LOCALES DE LA IIAUTE-UKETAGNE
remplac6 une foret d^truite. Une jeune fille poursuivie dans la for^t de Mazerolles, on ne dit pas a quelle ^poque, et craignant pour sapudeur, conjura la saiate Vlerge de proteger son innocence ; Teau se r^pandil tout aussit6t dans la for^t; elle ne laissa au-dessus que Tile du Ch6ne de Magerolles, 0(1 la jeune fille trouva un asile, et celle de Saint Denis oCi ceux qui la poursuivaient furent renferm^s.
Aux environs de Dinan^ les maires des communes riveraines font, k un certain moment fouiller la Ranee, et la fange qui provient de ce curage est employee k fumer les terres. Les anciens assurent que ce n'est pas l^ leur veritable but, et qu'ils essaient de retrouver les cloches de I'abbaye de Saint-Samson dont le son se fait encore entendre sous les eaux.
Les rivieres ne paraissent pas etre comme les fontaines et les ^tr.ngs le Ihedtre de hantises ; quelquefois des menhirs vont s'y d^salterer, ainsi que je Tai rapports plus haut, et dans le ruisseau qui coule au pied du menhir de Kergoff en Boqueho, les gens du pays pr^tendent qu'ils entendent, quand il fait clair de lune, le bruit de chevaux mysterieux qui viennent y boire.
A I'endroit 011 le Gouessant prend sa source, rherbe ne change jamais de couleur ni de hauteur. On assurei qu'il y a dessous un bras de mer. A c6t6