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CHAPITRE IV

jim ORS m^me qu'il ii'eD subsiste plus que des ^SH ruiDes, les aacieas chateaux eonserveut un aspect de puissance, de solidite, on pourrait presqce dire d'iiidestructibilit^, qui etoiine les personnes m6me habilu^cs a voir les grands edifices des capi tales; 11 est lei ch&teau, Isolesurun mameloa au milieu de la campagne, ou bAti au bord dc Teau, qui dans ce cadre semble plus imposaut que bieu des palais, dont rimmensitS des villes et Tiinportance des constructions voisines empScbenl d'apprecier les proportions.

11 n'est pas surprenant que ce sentiment que ressentent les plus civilises, se soit impost avec plus de force encore aux paysans ; ils etablissent,

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saDS trop s'en rendre compte, une sorte de coniparaison enire les mars de terre de leurs chaumi^res ^levees k peine de quelques pieds au-dessus du soi, et les hautes murailles, 6paisses de plusieurs metres, revalues de pierres 6chantilloQnees, des anciens chateaux. Les tours, mieux construites encore, parce qu'elles constituaient les parties essentielles de la defense, les frappent d'un plus grand ^tonnement, etils ne comprennenl pas facilement, k Theure actuelle, comment ces masses de pierres ont pu 6tres amen^es et mises en place dans les lieux, parfois deserts et d'un acc5s difficile, oil elles se dressent encore. "

Le nombre des ouverlures, qui est vraiment considerable, surtout par rapport k celles des maisons rustiques, leurafait attribuer & certains chateaux un chiffre invraisemblable de fenfires; en g^n^ral ils en out autant qu'il y a de jours dans Tannee. C'etait le cas du chateau du Pont-Hus, sur les bords de I'Erdre, et de celui de Laille, en Illeet-Vilaine ; j'ai retrouve cette opinion en mainls endroits sur le versant de la Manche.

Pour monter jusqu'en haul des tours, il faut aussi gravir beaucoup de marches, jamais moins de cent, parfois trois cent soixante-cinq. Les tours sont au reste, de la base au sommet, I'objet d'une consideration analogue k celle qui s*attache aux clochers des ^glises ; dans le bas se cachent des

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sottlerrains myst^rieux, et c'esl assez souvent sur la partie la plus ^lev6e de leurs murs decouronn^s que se montrent les apparitions, k rendroil ou, au temps de leur splendeur, soeur Anne se postait pour regarder si les cavaliers liberateurs n'allaient pas apparattre sur la route qui poudroie, ou madame montait « si haul qu'elle peut monter »

quand son 6poux tardait h revenir de ses p^rilleuses expeditions.

11 n'est pas surprenant de rencontrer un peu partout des l^gendes qui entourent de circonstances merveilleuses la construction de ces Edifices si diff^rents de ceux de notre temps, et qui par la grandeur de leurs proportions et leur solidity ne semblent pas avoir ^te bMis par des masons ordinaires.

Plusieurs pr^sentent une assez grande ressemblance avec celles des ponts ; mais il semble qu'elles sont en moins grand nombre. On y rencontre plus rarement Tintervention de Tarchitecte par excellence du moyen 4ge, le diable, qui (^tait toujours pr^t, moyennant certaines conditions, k venir au secours, des faiseurs d'c^glises, d'aqueducs ou de ponts. Le r^cit qui suit n'est pas localise par les conteurs ; mais, comme il a 6ie recueilli en Haute-Bretagne, dans une region ou les chateaux sont nombreux, il est probable qu'il se rattachait k Tun d'eux ; en tons cas, il caracte-

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rise assez bien certaines des id^es que les paysaas altachcnt aux coastructions feodales.

II elait une fois un maitre-macon qui avail entrepris dc construire pour ua seigneur puissant, une tour qui aurait autant de marches qu'il y ade jours dans I'ann^e. Mais- il ne put Tachever, car ses ouvriersavaientpeur de tomber et ne voulurent plus y travailler. Le seigneur, voyant que le maitre-maqon abandonnait les travaux, vint lui dire que si ia tour n'6tait pas achev6e au bout d'un an et un jour, il le tuerait d'un coup de fgsil. Le maitre-magon se desolait aupr^s de la lour inachev^e, lorsqu'un grand monsieur se presenta et lui dit : « Qu'est-ce que tu as k te d^soler ainsi ? » — C'est, repondit le macon, que j*avais entrepris de faire celte tour; mes ouvriers ne veulent plus y travailler, et le seigneur du chateau m'a menace, si sa lour n'etait pas achevee au bout d'un an el un jour, de me tuer d*un coup de fusil. — Si tu veux, lui dit le beau monsieur, qui 6tait le diable, je te la b^tirai en une nuit el je la couvrirai de tres belles dorures, mais k condition que quand elle sera faile, tu m'enverras, sur le haul, un de les ouvriers que j'emporlerai. — J'y consens, repondit le maitremacon, mais des qu'il sera sur le haul, il redescendra aussilot, et si vous ne pouvez Tatlraper du premier coup, il ne sera pas k vous. — Je le veux bien », repondit le diable, et il disparut. Au soir.

le maltre-macon alia du cote de la tour etilentendit remuer des pierres, scier du bois, comme s"\\ y avail eu plus de mille ouvriers (i y travailler, mais il avail beau regarder, il ne voyait personne el il alia se coucher. Le lendemain, il se leva au point du jour el il vit la tour achev^e ; il etait si content qu'il dansait de joie en la regardant. Mors il courut prendre son chat, puis il appela un de ses ouvriers auquel il dit : « Mon chat va monter sur la tour el tu A as le suivre, mais aussit6t que lu seras arriv6, redescends de suite. » II attacha une corde au cou de son chat, qui 6tail Ires mechant, et la mil dans la main de Touvrier. Comme ils arrivaient en haul, le diable, croyant que c'etait un ouvrier qui montait, ^tendit les mains sans regarder et c'est le chat qu'il attrapa. Aussit6t, Touvrier redescendit Tescalier en toule h^te et il fut bien recompense par le maitre-macon ; le chat se debarrassa des mains du diable, puis il lui sauta k la figure, lui arracha un ceil et descendit Tescalier aussi vite qu'il put. Le diable etait bien en colere d'etre devenu borgne ; il se rendit chez le mattre-magon et lui dit : « Tu m'as tromp6, mais je vais d^faire cette belle tour que j'ai bdtie. » Quand le diable fut parti, la femme du maqon lui dit : « Va-t'en dire k Monsieur le cure de venir benir la tour. » Le mari courut au presbytere, et quelques instants apres le cur6 arriva avec une douzaine d'etoles et

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de Teau b^nite, et d^s qu'il entendit travailler k la tour, il courut la b^nir. Aussit6t le diable et ses ouvriers se mireot k jeter des cris et k descendre ; lis s'en all^rent comme s'ils avaient eu des ailes et ils ne revinrent jamais. Le seigneur du chateau fut bien content d'avoir une si belle tour, que tous les autres seigneurs venaient voir de plus de cent lieues k la ronde, et irr^compensa bien le maitremagon qui v^cut heureux avec sa femme le resle de ses jours.

Les fees qui ont bdti en Haute-Bretagne des dglises et des chapelles, qui y ont 6rig6 des niegalithes et des croix, ont aussi, moins souvenl il est vrai, contribu^ k la construction des chdteaux. Si Ton ne dit pas expressenient que la Hunandaye leur doit son origine, c'^lait k elles qu'on attribuait le sou terrain qui reliait cette forteresse k Notre- Dame de Lamballe. Pour la tour de Cesson, la 16gende est plus formelle, eton la raconte h Saint- Cast, k Jngon, et k Lamballe. Ge sont bien les fees qui TontbMie ; mais elle n'ontpas voulu Tachever. Pendant que la fee qui avait la direction des travaux s'y employait de son mieux, elle apercut une pie crev^e sur la route : « Pourcjuoi cet oiseau ne bouge-t-il pas? » demanda-t-elle. — C'est qu'il est mort, lui repondit-on. — Ah ! puisqu'on meurt,

cessons I » dit la fee. Et c'est Torigine du nom que porta cetle ruine imposante.

Le chateau de Montauban (Ille-et-Vilaine) est aussi Touvrage des fees : un soir qa'elles se promenaient, elles vinrent se reposer sur un petit tertre, et Teadroit leur plut tellement qu*elles vou- ' lurent y construire un chdteau. Aussit6t elles se mirent k Toeuvre. Sous la puissance de leurs baguettes magiques, des murailles, des tours sortirent bient6t de terre. Cependantlanuits'avan9ait et d^j^ les ^toiles commengaient h pAlir ; mais leur oeuvre elait presque finie, seul le portail elait encore incomplet; aussi les fees redoublferent d'ar* deur, el il ne restait plus qu'une pierre k poser lorsque le coq chanta. Les f^es pouss^rent un grand cri, et s*enfuirent en disant : « Adieu, gentil chdteau, il ne manque qu*une pierre h ton portail mais sois sans crainte, il ne tombera jamais. » A ces mots elles disparurent dans le brouillard. Le portail est en, effet, la partie la mieux conserv^e de celte antique forteresse.

Presque tons les anciens chateaux passent pour avoir eu des oubliettes ; dans les parties basses de simples manoirs, comma celui de la Morlaye en Saint-Aubin d'Aubign^, qui fut une des residences de No^l du Fail, on montre encore les lames de

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fer qui herissaient le fond el les parois de la pi^ce k laquelle on donnait colte attribution, Je n'ai pas relrouve d'oublietles dans les (biiilles et reconnaissances que j ai failes h Tancien chi^iteau du Bordage ; mais la tradition affirme nettementleur existence; elle ajoute que lorsque les seigneurs voulaient y enfermer quelqu'un, ils se gardaient bien de le prevenir ; ils Tinvitaient k visiter leur chateau et ils les promenaient partout ; a un certain endroit, une planche basculait au moyen d'un m6canisme que le seigneur connaissait, et Thomme etait pr6cipite dans les oubliettes. Longtemps on entendit, apr6s le depart des Montbourcher, dans les chambres au-dessus de Tancienne prison, des cris et des g6missements pareils k ceux que poussent les personnes qui soufFrent ; on disait que ceux qui etaient morls dans les oubliettes revenaient se plaindre la nuit, et pendant plus de cent ans, ces chambres furent inhabitees.

Lorsqu'il arrive en faisant des fouilles, de rencontrer des debris humains dans des parties basses des tours, il n'est pas rare de voir se former aussil6t une legende qui explique leur presence par des circonstances dramatiques. Au chateau du Ch&telier, dans le Morbihan fran^ais, on d^couvrit sous une trappe, un r^uit profond et humide, sans porte ni fen^tre, et dans lequel gisaient des ossements disperses ; un squelette etait assis dans

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un coin ; on raeonta alors qu'un sire de Maleslroit 6lant en guerre, il y a de cela bien longtemps, avec un seigneur dont il 6tait k la fois Tennemi et le rival, Tavait fait prisonnier et Tavait plonge vivant dans cet affreux cachot, oii il avait d(L iDOurir de froid et de faim.

D'apr^S la tradition, tous les anciens chateaux avaient au moins un souterrain qui se prolongeait bien loin sous la campagne, et dont la sortie elait parfois eloign6e de plusieurs lieues ; celui de la Hunaudaye allait jusqu'a Notre-Dame de Lamballe ; celui du Bordage aboutissait a Saint-Aubin du Cormier, comme celui de Lehon sous la tour de Coetquen, h Dinan. Le chateau de la Villeneuve en Saint-Donan a un souterrain qui s'etend jusqu'a la fontaine de la Moroche ; il se compose d'appartements remplis d'or. Un habitant de la Villeneuve, conduit par un etranger, a pris quelques poigners de cet or^ comptant bien y revenir, mais depuis il n'a jamais pu retrouver Tentr^e.

Souvent ces soulerrains sont hantes ; les personnes assez audacieuses pour y pen^lrer avec des lumieres ne tardent pas k sentii^ des souffles qui leur paraissent surnaturels, et qui les 6teignent.

II n'est gu^re de cMteau qui ne contienne des

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tresors enfouis, soil daa3 Igpaisseur de ses murs, soit aux environs ; souveat les paysaas sont persuades que teurs possesseurs out des papiers qui les renseignent k peu pres exaclemeal sur Vendroit oil lis sont caches. Daus le jardia du i^hiLLeau de la Saudraie en Penguily, est enlerr^e une tiarrique d'argent, et k un moment ob j'y faisais faire des travaux de terrassement qui remu^rent assez profond^ment le sol, de vieux ouvriers du pays me dirent que sOrement j'allais la trouver, d'aprds rindicalion que devaienl me donner mes tilres de propriel6. En lUe-et-VilaiDe, on m'a dlt la mSme chose quelques ann6es apr^s, quand je faisais des fouilles pour determiner exactemenl les parties rashes de I'aucienne enceinte du Bordage. Mais ce soni surlout les chfileaux eux-m6mes qui recfelent des Iresors caches dans des puila, des souterrains ou des cacheltes. Cclles-ci ont ^le construiles par des macons qui, la besogne achevee, ont 6te tu^s par les seigneurs, afin qu'eux seuls en possMent le secret.

Qaelquefois I'ombre des anciens mailres hante le voisinage des tresors; le seigneur du Chesnay- Piguelais en Guipel vient errer la nuit pres d'un ai.'liii h tous les regards, dans lequel 11 a enfoui, uvant de pariir pour I'^tranger, ses barils pleiiis dor et d'argent; h Dourdain, le sire de Change, inocte sur son grand cheval noir, se pr6-

les constructions fSodales Vi

sente devant ceux qui veulent prendre ses richesses. j

D'aulres fois, ce sont des animaux fanlasLiquos J

qui les gardent : k Gourmalon, un bouc horrible j

se dressa devant un paysan qui fouillait, la nuit, la buLle de cet ancien chS.teau. A MTonlafilant, le tresor se trouve dans un appartement sou terrain que recouvrent les eaux du puits ; mais il est sous la garde de deux dragons ; par les nuits sombres, on apergoit distinctement une ombre blanche qui se penche sur Touverture de ce puits. On crail qu'elie y descend ; car on assure que peu apres, Ton entend compter des pieces d'or. Cetle ombre est celle d'une dame de la raaison de Dinan, que son ecuyer vendit pour une sommc d'argent, et elle vient reclamer cet argent a Tecuyer infid^ln. Quand on jette une pierre dans Teau, elle produit un son metallique en heurtant ce tresor.

Tons les tresors de la Motle du-Parc, commune du Gouray, ne sont pas engloutis dans Telang : dans le fond du puits du chateau so trouve une portc qui conduit it un souterrain oil sont toutes les richesses et toutes les armes du baron ; mais jusqu'ici personne n'a el6. assez hardi pour aller les chercher.

En H(5ric, pres Notre-Damc-des-Landes, le chateau de la Motte, enceinte circulaire, cernee de

fosses et de rejels de terre, conlient de grandcs

7i L^GENDES LOCALES DE LA DADTE-BRETAGNE

richesses. M. Bizeul raconte la malheureuse tentative (I'uD magister qui essayade fouiller le relranchoment k Taide de ses el^ves ; on pretend que des flammes sorties de terre le devorerent avec ses compagnons. Le chciteau de la Cuve, enceinte en forme de cercle, assez bien conservee, qui couronne un des points culminants du Mene, en la commune deTredaniel, contient une tonne d'or. Deux gars de la Roche, village voisin, Tavaiont trouvee, en suivant des indications quelque pen diaboliqnes. On leur avait surtouL recommande d^ garder, pendant I'operation, un silence absolu ; m/lis au momeni 0(1 la tonne, peniblement remont^e, touchait les bords de I'excavation, I'un deux s'ecria : « Je la tenons ! » aussitot la corde ecouria et tout dispaiul ; depuis ils ne purent meme la revoir, quelque effort qu'ils iisscnt.

Quelquefois, les chercheurs de tr^sors ont plus de chance, et Ton cite des personnes qui se sonL fortuilement enrichies, en d6truisant d*anciens murs. En d^molissantle chateau de la Ville-Avran, pros de Louvign6, on trouva une poule d'or et ses douze poulets, qui fut portee et vendue a Rennes etqui fit la fortune de celui qui I'avait decouverte.

On remarque aux alentours des chMeaux des particularites qui ont tellement frapp<3 Timagina-

tion populaire qu'on les explique par des l^gendes. Le peuple croit que la puissance des seigneurs etait si grande que lout devait c6der k leurs caprices, el ils en/avaient parfois d'assez 6lranges. C'est ainsi que, pour mieux voir le pays, la duchesse de Rohan fit couper, k cinq pieds de hauteur, tous les chines qui avoisinaient son chateau.

Une tradition fort ancienne attribue h Barbe- Bleue la construction de Taqueduc de la fontaine Bonnet. Une jolie fille du bourg d'Arlon lui ayant dit qu^elle pourrait Taimer quand il aurait amene dans le bourg les eaux de la fontaine Bonnet, Barbe-Bleue fit faire I'aqueduc en une nuit.

A Saint-Ganton, un r^cit populaire, oti figure lepisode de Toiseau mort que nous rencontrerons plusieurs fois, apprend pourquoi les murailles du vaste pare de la Th6baudaye ne furent point achevees. Leur construction avail el6 entreprise par une dame du lieu qu'eblouissait T^tat de sa puissance. Un jour qu'elle visitait ses ouvriers, elle apercut au bord du chemin, h c6t6 du mur d6jd, assez avance, le cadavre d'une pie morte. Cette vue la surprit etrangement; elle prit Toiseau, le tourna el le Vira d'une main k Tautre, puis, s'adressant k ses ouvriers, elle leur dit : « Quelque puissant qu'on soil, meurt-on en ce pays-ci ? » — « Oui, madame,r6pondirent-ils,touthommedoitmourir)). Ces paroles achev^rent de deconcerter la dame de

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la Th^baudaye : « Ce n'est point la peine de continuer mes travaux, dit-elle avec tristesse, puisque la vie est si peu de chose ! » Et aussit6t elle renvoya ses ouvriers, et ne pensa plus qu'^ se preparer k la mort.

Sutvant une l^gende du Morbihan, que le docteur Fouquet a rapportee sous une forme non populaire, voici pourquoi le chMeau des Aulnais poss^de la plus belle avenue qu'on ait jamais vue au pays, et pourquoi aussi beaucoup d'arbres y ont laiss^ des vides. Le seigneur des Aulnais venait de parier contre celui de Tr6vran qu'avant un an et un jour il aurait une avenue longue d*une lieue, lorsque survint un inconnu ; ii d^clara quMl tenait le pari, et que Tavenue serait plant^e en une heure, k la condition qu'apres le diner et Tavenue tertnin6e, le seigneur des Aulnais lui donnerait une signature sans condition. Le seigneur accepte, et aussit6t le diable muni d*un b^ton courut de ci, de 1^, frappant la terre de tons c6t^s, et criant : Un ch^ne ici, un h^lre Id, un ormeau la !*11 allait comme Ic vent, et derri6re lui les arbres d^signcs sortaient de terre et poussaient a vue d'oeil. Tout alia bien, jusqu^au moment oii un vieillard qui disait son chapelet dans le coin d'un fossd, le voyant venir, le menaga de lui jeter son chapelet j5l la figure. Le diable recula, et pendant la dispute, le seigneur des Aulnais arriva, mont6 sur son meilleur cheval,

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et lui declara que son pari 6lait perdu, puisquMl n'avait pas fini avant la tin du diner. Satan se mil alors k renverser les arbres qu'il venait de faire pousser ; mais le seigneur emprunta au bonhomme son chapelet, et le diable s'enfuit k cette vue, sans avoir pu detruire Tavenue, mais aprds y avoir fait toutefois quelques vides.

Le souvenir des Romains se rencontre assez rarement en Haute-Bretagrfe, et ce n'est pas h eux que les paysans font remonter Torigine des voies assez nombreuses qu'ils y ont ouvertes ; de meme que dans la plupart des provinces de France, leur construction est attribuee h des femmes, et lorsqu'elles se trouvent k un certain endroit interrompues, sans raison bien apparente, on explique cette disparition par un r^cit legendaire qui est populaire en beaucoup de pays de Bretagne assez eloign^s les uns des autres. Presque toujours intervienl Thistoire de la pie morte que nous avons deja vue. II est m^me assez curieux que la redaction la plus ancienne de cette melancolique l^gende se trouve precisdment dans un poe'me du moyen ^ge, le Roman d'Aquin^ dont Taction se passe en Bretagne.

La dame est la femnie « d'Oh^s le vieil barbe ».

M^s celle damme ot uog moult foul penc^

Qui cuidoit vivre toujours en geune a^ !

£1 fist fere un^ grant chemta ferrd

Par ou alast a Paris la cit6,

Quar le pays estoit de bouays plante,

A Quarab^s, ce sachez de vert6

Fut le chemin commence et fond6 ;

Par celie dame fut maint cbesne CDup6

Et abatu maint grant arbre ram6.

Quant cc cbemin fut fait et compass^,

Pius de vignt leues fut le cbemin ferr^ ;

Moult y ot Ten en poay de temps oupvre,

Decy au terme que ge vous ay cont6

Que la damme ot ung merlle mort trouv^.

De Tun (e) main en I'autre I'a tourn^ et vir6 ;

Lors a la damme ung soupir gect6 :

Que ycest secle n'est (tout) que vaults...

Lors a la damme moult grandement plour^.

De maintenant avoit ung clerc mand^

Et luy avoit enquis et demend^

Si Ton povoit mouriz sans estre tu6

Ou mebaygn6 ou plai6 ou naffr6 ?

11 luy a dit : « Ouil pour verity !

Touz celx mouront qui sont de mere n6,

Que (pas) ung soul n'en sera trestourn6... »

Lors a la dame ung soupir get6 :

« H6Ias ! dist-elle, pourquoy fumes-nous n6 ?

Or ne me prise ung denier monnay6.

Ne ma richesce ne ma grant po(e)ste ;

Ja ne sera par moy le chemin achev6,

Moult me repens don g'y ay tant oupvr6. »

Au milieu de ce si^cle, M. Bizeul dans ses recherches sur les voies romaibes, rencontrait cette tradition sur plusieurs points de la Haute-Bretagne.

Dans les deux tiers de la route romaine, de la

Vilaine au Pont de Flandre, distant de 4000 metres, la voie est si remarquablement belle, qne les paysans y trouvent quelque chose au-dessus dcs forces humaines, et ils y ont attache des id^es de faerie. Ils ont fort bien remarqu6 Tespece de disparition de la voie en approchant dii Pont de Flandre et ils en donnent une explication legendaire. Cest une dame, une princesse, une f^e qui a fait construire la voie de Rieux. Pendant qu'elle surveillail elle-m^me les travaux, ellaaper^ut une pie morte. Elle demanda k Tun des ouvriers ce que c'^tait que cet oiseau. « Madame, repondit-il, c'est une pie, elle est morte, et nous mourrons tons comme elle. » La dame, frapp^e de cette id^e de notre instabilite, fit cesser le travail et la route demeura inachevee. L'histoire de la fee et de la pie se raconte sur la voie de Blain, vers Ch^teaubriant, et sur celle connue sous le nom de Chaussee-Ahes, allant de Rennes a Carhaix. On la retrouve h la Ch^ze, mise sur le compte de Madame Aleno, qui n'est autre qu'Ali^nor, femme d'Alain V de Rohan, au XIII® si^cle.

A Lusanger, une voie romaine porte le nom de Chaussee k la Jouyance ; c'etail une princesse qui voulait faire le tour de la terre en tons sens, et, k mesure qu'elle avangait le peuple s'empressait de lui preparer de belles routes ; celle-ci en est un 6chantillon. Elle remarqua de son carrosse un

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oiseau mort sur le chemin, et elle demanda a son cocher ce que c'ctait. Le cocher lui dit : « Madame c'esl un oiseau mort, et nous devons lous mourir ainsi. — N'allons pas plus loin », dil la Jouyance. L'auteur anonyme d'une curieuse plaquette inlitul6e : Notns sur la Chdtellenie de la Touche Saint" Joseph de fVyrcac^ La Touche, 1801,rapporte encore une histoire de pie morte bt propos d'une singuliere fantaisie de chAtelaine. A une certainc ^poque, le manoir de la Touche 6lait possed6 par une dame de haul parage qui tenait princierement sa maison. Jeune, belle, elevee dans la richesse, elle n'avait jamais formule un souhail sansle voir sur-le-champ s'accomplir. Un dimanche toutefois, qu'elle n'avait pas entendu la messe a la chapelle Saint-Joseph, elle voulut se rendre a la paroisse. Sa monture fut biontot prele ; elle se mil en route ; mais le mauvais temps la surprit. Atieinte par une pluie violonte que le vent fit ponotrer dans ses vetements, la grande dame concut alors le projet bizarre de couvrir la route d*une lungue hallc qui lui permit de faire, ^ Tabri du mauvais temps, le trajet qui' separe le manoir de la Touche de Teglise de Fe- ^reac. La chatelaine eut a peine arrets son projet qu'elle vit dans I'air agit(5 une pie, tournoyant sur elle-m6me, comme frappee de la foudre, venir tomber sans vie sur la route, a ses pieds Surprise de cet incident, elle se mit 6, reflechir sur la fragilite

de tout ce qui respire. A compter de ce jour, elle deviot active, charitable et soucieuse d'assurer le bonheur de tout cc qui I'entourait, et elle fut aussi compatissante qu'elle avait et6 fantasque et orgueilleuse. Elle s'eleignit dans un ^ge avanc^, emportant dans la tombe la benediction d'une bonne population dont la post^rite, k travers les ^ges, a garde le souvenir de sa conversion et de ses bienfaits.

Lorsqu'on demande aux gens du pays du Grand- Auverne, quel est le vieux chemin — c'est une voie romaine — qui traverse leurs pieces sans conduire k aucun bourg, ils racontent qu'autrefois une duchesse de Rohan voulut avoir un chemin de chez elle jusqu'5, Paris ; mais qu'arrivee aux terres de la Motte-Glain, le seigneur de ce domaine ne voulut pas laisser passer la route sur son terrain, et qu'ainsi les travaux n'ont pas ete plus loin. Voici a ce sujet une legende plus complete, et ou se manifeste une intervention surnaturelle,

La dame de Rohan voulut dans le temps avoir un chemin pav6 pour aller tout droit de son chateau jusqu'^ Paris. Elle fit venir des Lamballes *, qui se mirent k Toeuvre, et la route avancait grand train. Quand elle fut rendue vers le Grand-Auverne, le marquis de la Motte-Glain s'avisa qu'elle vien-

1. Les Bretons des environs de Lamballe sont encore tr^R employes au loin comme terrassiers ; on les appelle ^oujours les Lamballes,

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drait passer au ras de son chateau. II ^tait bien f/ichu, mais il nc savail comment fairc ; il fit veoir Ic sorcier dc la Gr6c, qui lui dit que s'il voulait lui donner une pleine barrique d'argent, il se chargcait d'arr^ter la route. Le marquis prend une barrique, pas trop grande ; il y met tous les ^cus qui ^taienl dans son coffre, tous les plats, toutes les cuill^res de son vaisselier, et la barrique n'(^tait pas encore pleine. Voyant ga, il s'en va dans sa chapelle prendre sur Tautel un grand chandelier d'argent, ou il restait encore un peu de cierge beni, ct il le met k rcmplir la barrique. Alors, le sorcier dit qu'on n'avait plus qu'^ partir au devant de la route, et d'emporter la barrique d'argent. Quand on fut arrive au chene a la gland, il fourra sa main dans le creux de Tarbre et en retira une grande corne de bcruf perc^e au bout.. Arrive au chene an marteau, il se met k couper de la fougere, en rx)nd, tout autour de Tarbre, puis il prend sa corne et se met k corner. On entendait galoper dans les champs, mais on ne voyait rien parce que la nuit tombait. C'6taient les biches, les chevreuils, les chcvaux 6chappes qui sortaient de la forot, des bois de Bonnoeuvro, des bois des Moines et de Vioreau. Comme ils arrivaient tout d'une masse, que la terre en Iremblait, le bonhomme prit la fougdre qu'il avait coupee, ilen fit une grosse bouchonntfe qu'il langa devant lui ^

d^valer, et voil^ toutes les b6tes qui se meltent h courir apr6s. Le bonhomme prend sa corne ; il soufflait k sa force, et plus il soufflait, plus les betes galopaient, toujours eu tournant en rond apres la houchonnie de fougerc. Toule la nuit ils galop^rent ainsi, [et on les entendait qui s'enfongaient toujours plus creux. Enfin, quand le petit jour parut, le sorcier s'arr^ta de souffler et les b^tes se sauverent dans les bois ; mais elles avaient si bien pietin6 que plus do trois cents journ^es de terres elaient effondrees, si creux qu'on n'en trouvaitpas le fond, puisque c'est desormais le Loc.

Le monsieur de la Motte-Glain dit alors au sorcier qu'il pouvait prendre sa barrique d'argent. Comme le bonhomme s'avangait, le premier coup de TAngelus tinta k TAbbaye, et la barrique s'enfonga de deux pieds dans laterre. Au second coup, elle en avait jusqu'^ la bonde. Le bonhomme eut beau secouer, tirer, rien ne bougeait. Enfin au troisieme coup, la barrique fit son trou et on ne vit plus rien. Si elle s'enfongait ainsi, c'^tait k cause du morceau de cire qui etait dedans, et qui ne voulait pas se laisser toucher par le sorcier. Le marquis riait en voyant que le sorcier n'aurait pas son argent, mais voil^ le bonhomme qui ramasse une motte de lerre et qui dit au marquis : « Si je n'ai pas la barrique, vous ne Taurez pas non plus. » Et il 6miette sa terre sur le trou 0(1

Si LEGENDES LOCALES DE LA nAUTE-BRETAGNE

6lail la barriquc d'argent, et jamais depuis on n*a pu la retrouver ct c'est pour ga qu'oa appelie Tendroit la Butte au lr6sor. Quand la Roliaime vii que sa route ne pouvait pas continuer tout droit k cause du Loc, elle la laissa en plein champ pour qu'ellc ne piit servir t personnc.

On remarque encore sur les pentes les plus rapides du Men6, aux environs de Moncontour, des sillons reconverts d'herbes et de bruy^res, mais dont, surtout ^ distance, on distingue fort bien la forme. Les paysans diseut que ce sont les Anglais qui ont jadis opere ces defrichements, k moins quails ne les attribuent k la duchesse de Rohan ; il ne serait pas impossible que le nom des Anglais ait ete substitue r^cemment^celui de la duchesse, la lande de Fonton qui n'est pas 6loignee ayant ete defrich^e par une compagnie anglaise.

Revue des Traditions popidaircSy t. VII, p. 207 ; Paul Sebillot, Traditions et superstitions, t. I, p. 87 ; Revue des traditions populaircs, i. XII, p. 360, t. XIII, p. 543 ; D"" FouQUET, Legendes du Morbihan, p. 122; Revue des traditions populaires, t. XII, p. 436 ; Pitre de l'Isle, Diet, archeologique de la Loire-Inferieurc : Saint-Na- Zaire, p. 98 ; Revue des Traditions populaircs, t. Xll, p. 309 ; Soc. des Antiqmires, t. IV, p. 34 ; Bizedl, De Rezd et dupays de Rais, p. 87 ; Guillotin de Corson, Traditions historiqueSy p. 176 ; Societe polymatique du Morbi-

lES CONSTRUCTIONS ftODAtRS

han, 1860, p. 137 ; Le Roman d'Aquin, p. 35 et 36, 6d. Jouon des Longrais ; Bizecl, Voies romaines, p. S7-ii8 ; PiTRE DE l'Isle, 1. c, p. 32, 23 ; in hevue des Trad, popvl, I, XII, p. 291 ; Paul Sebillot, Lcs Heros populaires, p. 13.

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