LA FEODALITE
Les Anciens Seigneurs
4^^ I la tradition populaire a pour les coDstruc- '^p tions feodales une sorte d'adiniration, qui n'est pas sans un certain melaugc <le crainte, elle ne traite pas avec indulgence ceux qui les ont bdties ou habitees, et elle les connail surloiil par les mauvais cotiis de leur hisloire. La l^gendc, commu le roman, siiiteresse plus aux violents el aux vicieux qa'h ceux qui furent bons ou braves : les seigneurs donl elle parle le plus volontiers sont pillards, cruels, luxurieux, mechanist regard , (les paysans, et ils ne respectent meme pas loujours
les gens d^^glise, surtout les moines. II est ires rare qu*elle se souvienne de ceux qui d^fendirent le pays contrc les invasions ou les pillages, qui furent secourables aux pauvres gens ou qui iirent d'utiles fondations.
Le r^cit qui suit est le seul qui entoure de circonstances legendaires les actes de charite des possesseurs de chateaux ; il s*agit d'une epoque assez moderne, et Th^ro'ine est une femme. A Sainte-Anne-sur-Vilaine, le peuple garde encore le souvenir d*une charitable cMlelaine qu*il designe sous le nom de la bonne dame du Port-de-Roche. C'etait Marie Dollier, fille du seigneur du Portde-Roche, qui mourut en 1758. Suivant un r^cit populaire dans ce pays, lors d'une annee de disette qui avait ruin6 la paroisse du Grand-Fougeray, celle dame avait donne tout le grain que contenaient ses greniers ; le lendemain quand les pauvres se pr^senterent, les serviteurs vinrent dire qu'il n'y avait plus rien. La dame ieur ordonna d'aller voir s'ii ne reslait pas quelque tas de ble, et elle se mit en prieres. Quand ils lui eurent ob6i, ils virent avec etonnement un grand monceau de bl6 au milieu du grenier, et sur le tas, il y avait, bien qu'on Mt en hiver, une guirlande de roses.
Des r6cits assez nombreux reprochent aux anciens seigneurs d'avoir ^conduit ou maltrait^ les pauvres qui veiiaient Ieur d^m^nder Thospitalit^ j
il est vraisemblable qu'ils ont 6t6 conserves par les mendianls, qui ne manquent pas d'ajouter que souvent ce defaut de charite a 6le puoi, parfois k bref delai. Cost parce que saint Marcoul fut mal re^u k la Ballue que ce eh§,teau fut d^truit ; celui de Saint- Jacques-la-Lande s'abima dans un etang parce qu'on y avail repousse un chercheur de pain ; on maltrailait les pauvres gens qui se presentaient au chateau de la Motle-Brulon, dont on voit les mines pr6s de Baulon ; il fut maudit, et peu apr^s d^truit. Le seigneur du Tertre-Volant en Pl^nee etait aussi tr^s m^chant ; il forgait les mendianls qu'il renconlrait sur les routes k s'agenouiller devant lui, et il tirait des coups de fusil sur ceux de ses fermiers qui avaient eu le malheur de lui deplaire.
On trouvera plus loin, au chapitre des guerres civMes, d'autres actes de cruaut6 altribu^s k des seigneurs ; mais comme ils semblent leur etre reproches en raison de leur qualite de huguenots ou de ligueurs, j'ai cru qu'ils seraient mieux k leut place k cette section.
Les l^gendes qui suivenl ne sont plus de simples sommaires : elles ^numerent avec quelques details des actes de cruaute et surtout de d(5bauche, qui font plut6t penser k des seigneurs relativement modernes^ qu'^ ceux du moyen Age ; k c6le du crime, la tradition populaire mentionne lapunition.
Les ruines du ch&teau du Val Saint-Rieu se voieot ppil's du bourg de Saint-Cast. Oq raconte que le recleur n'avait pas le droit de commencer sa messe le dimanche avant que le ch^telain et la chatelaine fussent arrives i Teglise. Le seigneur offrait k ses amis de grands repas, il invitait les plus jolies filles des environs el elles 6taient obligees au dessert de danser loutes nues ; eelles qui refusaient ne reparaissaient jamais. Maintenant on voit la nuil dans lavenue appel6e aujourd'hui la rabine du Val Saint-Rieu, quatre fanlomes noirs reunis par une grosse chaine, etunejeune 611e qui n'aplus de bras les conduit en les faisant passer par les ronces et les epines. Ces quatre fant6mes sont quatre seigneurs qui reviennent faireleur penitence pour avoir maltraile les filles et les femmes . lis supplient la jeune fille de leur pardonner ; mais celle-ci, k qui Tun d*eux a fait couper les bras, ne semble pas entendre leur priere, et jusqu'au Jugement dernier, elle continuera de les promencr k travers les ronces et les Opines.
Les barons de la Fonchaye out laisse dans le pays de Saint-Malo de Phily, oti 6tait leurchSiteau, une detestable reputation. On remarque dans un pan de mur de ses ruines, un trou sombre qu'on appelle la chambre a la fille, C'est une sorte de cachot oCi fut enfermee et oil est morte, dit la legende, une jeune fille qui, vers 17n, refusa
d'etre la maitresse de Tun de ces seigneurs ; celuici peril plus tard, victime d'une autre entreprise amoureuse ; il avail coutraint5,lesuivre une jeune fille de Loheac, qu'il enferma dans une chambre d'auberge, ge promeltant de I'emmener le soir au chateau. La jeune fille apergut par la fenfire de sa prison un petit couturier auquel elle etait fiancee, et elle lui raconta son malheur. Le couturier enlra dans Tauberge qui 6tait pleine de rouliers, et finit par trouver le moyen de rejoindre sa promise. II changea de costume avec elle, et elle put s'echapper. Le baron arriva k dix heures avec deux chevaux, dont Tun etait monte par son domestique, el il fit monter en croupe le petit couturier qu*ii prenait pour sa captive. Arrive pres du manoirde la Melatiere, il descendit et ordonna k son domestique de remmener son cheval a Tecurie, et de ne pas s'inqui^ter s'il entendaitdescris. Le baron voulut prendre la taille du couturier ; celui-ci qui tenait un solide gourdin sous sa jupe^ lui en assena un coup sur la tele, et le baron tomba en poussanl de grands cris ; mais le domestique, suivant Tordre qu'il avail recu, ne s'en inqui6la pas, et le couturier continua k frapper. Le lendemain le baron, respiranl k peine, fut emporte chez lui, et ne tarda pas a rendre le dernier soupir.
Au temps oil il y avail encore des seigneurs,
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vivait k TAngevinais en Calorguen^ un seigneur si mauvais que dans le pays on dit encore de quelqu'un qui est mechant, c'esl un mauvais TAngevinais. Tous les soirs il monlait h cheval et se faisait suivre d'un paysan aussi k cheval, pour se rendre au Tarais oil il allait faire des choses ^hontees qu'on n'ose seulement pas dire. Un soir, comme il 6tail k peu pr^s k moiti6 chemin, il vit devant lui sept grands levriers blancs, dont le plus grand seul avait une tache noire au collier ; les sept 16vriers se jet^rent sur lui, comme s'ils avaient voulu le devorer, et il ne pouvait contiuuer sa route. II appela le paysan et lui dit d'essayer de passer ; les levriers ne lui firent rien ; mais quand le seigneur voulut le suivre, les levriers recommencerent a se jeter sur lui, et ils sautaient j usque par-dessus son cheval. II arriva au Tarais, oil de la peur qu'il avait eue, il fut pris de mal-clsaint, etil mourut au bout de trois jours sans avoir pu recouvrer la parole. Depuis ce temps, les sept levriers blancs, qui ^taient des r^prouv^s, revenaient tous les soirs au chateau de TAngevinais, ils arrivaient avec un grand bruit de chaines par laporte de la cave pour manger de la soupe ou du lait qu'on leur laissait sur la table dans sept ecuelles, et si on les oubliait, ils faisaient un tel tapage qu'il n'y avait pas moyen de dormir. Leurs visites n'ont cess6 que lorsqu'on demolit le chSi-
LES ANGlENS SElONfillRS 93
teau, et il n'y a pas de cela bien des ann^es. On troava des t^tes de inort dans les fosses et les paysans disaient que c'6laient celles des gens que les seigneurs y avaient fait jeter.
II est rare que les chatelaines soient accusees d'avoip eu le coeur dur. Le ch^tteau de la Loyere, en Loutehel, fut poss^de par mademoiselle Jeannette de la Biffardifere, belle fille en son temps, mais aussi mechante qu'elle ^tait belle. Elle s'en allait toujours escort^e de deux chiens, grands comme des genisses, qu'elle excitait et lancait sur les gens qui lui deplaisaient et qui ne tardaient pas k 6tre devores par eux. Les 6lrangers ou les malheureux qui se permettaient d'entrer au chateau sans la permission de mademoiselle de la Biffardi^re, ne reparaissaient plus dans le pays, lis etaient manges par les chiens ou jet^s dans les etangs quand les animaux etaient repus.
A une lieue de la Loyere, se trouvait le chateau de Querbiquet, habits par une autre demoiselle, soeur de la pr^cedente, mais qui 6tait, elle, une veritable sainte. Elle invita un jour la belle Jeannette k diner chez elle. Celle-ci s'y rendit, emmenantavecelle nombreuse etbrillante society; mais lorsqu'elle vit que les invites de Querbiquet etaient tons les pauvres du pays, elle entra dans une colere extreme, injuria sa soeur et partit pr^cipitamment en jurant de ne plus la revoir.
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A quelque temps de 1^, la m6chante fiUe mourut, h la grande satisfaction de tous ; mais comme sa vie avail 6t6 trop courle pour faire le mal qu'eile avaitprojet^, elle continua encore longtemps apres sa mort, k faire de la misfere au pauvre monde. Elle est revenue pendant des si^cles sous Routes formes d'animaux, etc'esl elle qui est connue sous le nom de Bete de la Loy6re. Jeannette se promenait aussi dans les appartements de la Loyere 0(1 elle 6teignait les lumi^res, enlevaitles couvertures des lits, jelait les dormeurs par terre, frappait ceux qui le jour s'etaient moques d'elle, ou allail m^me les plonger dans les 6tangs. II y avail cependant un moyen d'6viter ses mal6fices, et pour cela il suffisait de lui adresser des compliments. Si au lieu de Tinjurier, on lui disait bien gentiment : tf Te voil^, belle Jeannette, laisse-moi, ne me fais pas de mal, je I'aime hien, je suis ton ami^ etc.,» alors elle s'en allail Iranquillement, ou m^me s'employait h, voire service si vous en aviez besoin. LedocteurFouquetquiaracont^ aussi, avecmoins de details, cette Iradition, ajoute que lorsque le chSiteau fut abandonne, la Piphardi^re descendit au village, erra par les chemins, el se hasarda m^me souvenl h se glisser le soir dans les maisons, mais alors elle ^tait limide, el quand les m^nag^res et les enfanls la frappaient sur le nez en lui criant : « Hors d'ici, la Piphardi^re ! », la b^te s'ea
LGS ANCtENS SEIGNEURS 9S
allait aussit6t la queue basse ; mais elle se vengeait de ces mauvais Iraitements en maltraitant plus rudemenl encore les paysans attard^s qu'elle reneoQtrait par les chemins.
On rencontre en piusieurs pays de France des legendes qui rappellent T^pisode de la Belle au bois dormant, dans lequel la vieille reine ordonne ^son cuisinier de lui faire manger le coeur de ses petits enfants ; en Auvergue, la comtesse Bray^re et la reine Margot, en Vendee madame de Talmont sontaccus^es par la tradition d'avoir mang6 les enfants de leurs vassaux. Cette legende existait aussi dans le pays de Gu^rande. D'apr^s un rdcit romanesque et fort arrange, une princesse, ^ laquelle I'auteur donne le nom de Rhema, avait envie de manger de la chair humaine. Un jour, elle ordonna h son cuisinier d'aller lui chercher dans la campagne un jeune enfant, le plus tendre qu'il pourrait trouver. Celui-ci, croyant <i une bizarrerie de sa maitresse, sortit, et lui amena une jolie petite fille blonde. La princesse k sa vue, hors d'elle-m6nie, lui cria de la tuer, en lui disant que s'il n'obeissait pas, elle ferait 6gorger sous ses yeux son propre fils. Elle s'habitua h ces horribles festins, et depuis, une dizaine d'enfants disparurent du voisinage ; on soupgonna si bien la princesse qu'un jour que le cuisinier sortail pour chercher une nouvelle victime, il vit des
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paysaDS en sealinelle qui criaient au loup ! Ce jour- 1&, il lui servit un petit chien, mais la princcsse reconnut qu*ii I*avail trorop^e, et elie ordonna au cuisinier de lui apporter de la chair humaine, fiHtce celle de sou fiis. Le cuisiaier alia prendre la fille de la princesse, el la tenant renverst^e sur ses genoux, 11 lui dit qu'il allait la tuer. La princesse demanda grhce ; ie cuisinier lui reprocha ses crimes, et par m^garde, tout en parlant, il blessa la petite fiUe. La princesse, la croyanl morle, poussa un cri de douleur et mourut.
Je n'ai jamais recueilli de t^moignage bieu precis constatant le souvenir du droit de jambage en Haute-Bretagne ; on m*a dit pourlant qu'aux IfTs (Ille-et-Vilainej on en parlait encore au milieu du si^cle ; mais on en accusait les huguenots plut6t que les anciens seigneurs, et Ton a vu, p. 37, une tradition d'apr^s laquelle les moines du Guildo Tauraient pratique.
Voici un recit du pays de Dol, qui est le seul conte vraiment populaire en ce pays, d'apres M. Frangois Duynes, qui I'y a recueilli. Dans le vieux temps les seigneurs avaient des droits bien elranges. Jean s'est mari6. Ala ferme Ton danse et Ton rit. Enfin sonne la clochette du soir qui r6p6te I'heure du repos. Les convives s'en vont, Tout-^coup on f rappe rudemeut h la porte. C'esl le baron qui vient reclamer son droit. « Tu le sais, Raou-
letle, il peul t'exiger pour — Ami, ne crains
rien, mon p^re a doon^ b. sa fille un petit brin de cervelle.)) Plus mort que vif, le pauvre Jean descend quatre k quatre pour ouvrir k son seigneur. « Manant, oh est la belle ? — Raoulelte, crie Tepoux, Raoulette, noire monsieur qui te demande 1 »
Deux minutes d'attente. Le baron s'impatiente. Enfin une porte s'ouvre. Apparaissent des guenilles, un visage tatou6, et de cetle laideur humaine sort une voix rauque : « Mon doux maitre, me voici. » — « Oh, oh, la fille, tu peux rester chez toi. » Et le seigneur s'en va en riant tr^s fort, mais le fermier riail plus que lui.
II y avait des seigneurs qui 6taieut si riches que Ton disait, pour expliquer leur immense fortune, qu'ils avaient fait un pacle avec le diable ; Tun d'eux 6tait tellement familier avec lui que Satan venait tons les soirs le voir dans une tour, que Ton appelait k cause de cela la Tour Maudite. A la fin du r6cit, oil le seigneur n'est pas le principal personnage, il rend Targent au diable en lui disant qu'il ne veut plus avoir affaire avec lui ; aussitot le chateau est renipli de flammes et le seigneur n'a que le temps d'en sortir.
A Dourdain on raconte la Idgende du sire de
Change qui se vendil au diable. Rest6 de bonne
heure maitre de son heritage, lejeune seigneur du
Plessis-Pillel mena une vie si joyeuse et si prodi-
gue, qu'il ne tarda pas k etre ruin6 ; ses cr^anciers le poursuivaient, et, au moment ou du haut d'une dft ses tours, il alJait se pr^cipiter dans i'^tang, le diable lui proposa de le tirer d'affaire. Aprds quelque hesitation, le jeune seigneur accepla d la condition d'avoir quinze ans de vie, et le meilleur cheval de Tenfer pour le transporter oii il voudrait. Le diable lui donna un trt^sor immense, que le sire de Change, qui ne le croyail pas en silrci6 dans son chUiteau, alia, neuf nuits de suite, transporter dans un trou qu'il avait creuse luim^me, dans la lande de Clairay, h neuf huch^es du chMeau. Grdee k son cheval noir, le seigneur du Plessis-Pilet accomplissait de lointains voyages d'ou il avait rapporte beaucoup de curiosites. Mais il s'ennuya enfin de courir lemonde, et resta dans son ch^iteau, ot il recommenga ses orgies et ses desordres, exasperant ses voisins par ses insultes et ses bravades. II Qt si bien que ceux-ci vinrent Tassieger; il se defendit vaillamment, mais dans une sortie presque tous ses serviteurs furent tu^s, et il n'echappa que gvkce h son cheval. II s'aper- ?ut alors que les quinze ann^es de vie que le diable lui avait accordees finissaient le lendemain. Alors, amassant dans les caves tout ce qu'il put trouver d'objets inflammables, il mil le feu ix son chMeau. II ne resta du Plessis-Pillet que le portail et la pierrc 0(1 avait 6te sign(^ le pacte ; on la voit
encore dans une des meurlrieres du portail ; elle est marquee de trois laches rouges, larges gouttes de sang tombees de la plume de Satan. Les habitants montrent aussi une lete surmontee de deux comes, sculptee dans lapierre, et qui rappelle, disent-ils, la figure du d6mon. La chemise que le sire de Change portail quand il se coupa le bras pour signer le pacte, fut maculee de sang ; il paya une m^re mitaine (sage-femrrTe) des environs pour alter la laver k la nuit noire et en faire disparailre les laches. La malheureuse lave encore h Theure pr^senle, sans pouvoir faire disparailre la tache, et les gens qui passent k minuit prdb du doue du chdleau enlendent le bruit de son baltoir. Sur le haul de la lande de Clairay, on apercoit Tempreinle d'un pied de cheval qui nes'efface jamais. L'herbe ne croil pas h, celte place, el les pierres que Ton y depose disparaissenl la nuil suivante. Le lr6sor est toujours 1^, mais le diable le garde ; il envoie, chaque fois qu'on essaie de Tenlover, le sire de Change, monle sur son grand cheval noir, pour chasser les personnes assez tem^raires pour s'a-venturer ^ fouiller la lande.
Les lieux oti s'clevaient autrefois les fourches palibulaires passent pour 6tre hant^s et maudits.
II ne pousse pas de grain sur la iande dc la Justice oQ etait 61ev6e la potence du Bordage etTon y entcnd des plaintes la nuit.
Dans la commuae de Poligne, sur la lisi^re du bois de Ferchaud, se Irouvent d'antiques vestiges de fortification. Ce lieu est nomme IdiPenderie, et il s*y (^levait, dit-on, un chateau, aujourd'hui disparu, habile par un seigneur qui avait en horreur les « blasphemateurs ». II trouva un moyen aussi exp6ditif que radical pour gu^rir leur mauvaise habitude. II fit construire une butte entour^e d'un fosse pour y placer un gibet, « sa penderie » comme on dit dans le pays. Tons les charretiers qull enlendait juirr en montant la c6te de Mandon^ le gibet les attendait : autant de charretiers k passer, autant de pendus. « Mais k ce compte-1^, lui dit son domeslique, vous allez depeupler le pays ». Reconoaissant la justesse de cette observation, il eut recours k un autre expedient : il etablit, dans le bois de Mandon que traverse la route de Nantes, une forge perpetuellemenl allum^e et un fer toujours chnud avec lequei on pergait la langue des pauvres charretiers. On rencontre encore beaucoup de scories de fer dans les bois environnants, debris de Tancienne forge des bois de Mandon .
GoiLLOTiN DE CoRSON, Trad, de la Haute-Bretagne, p. 75, 92 ; Padl Sebillot, Petite Legende doree, p. 200 ;
Rcviie des traditions populaires, t. XII, p. 335 ; A. Grain, Le Folk-lore de VIlle-et-Yilainc, t. II, p. 106 ; Paul Sebillot, Trad, et superstitions^ t. I, p. 35^ ; A. Grain, CuriositeSy etc. de I'llle'et-Vilaine, 1887, p. 7 ; Fodqdet, Legendes du Morbihan, p. 89 ; Blanloeil, ticcits hretons, p. 243-275; Paul Sebillot, Trad., t. I, ji. 359; Revue des Traditions populaires, t. VIII, p. 371 ; Paul Sebillot, Contes de la Haute-Bretagne, t. II, p. 281, 285 ; A. Grain, Le sire de Change, . Rennes, 1890, p. 11-14 ; Memoires de la Societe arch, d'Hle-et-Vilaine, t, XXVll, p. 283 et comm. de M. L. de Yillers.
Les guerres fdodales
lEN que I'epoque oCi les seigneurs 6taient assez independants pour scanner les uns contre les autres soil fort eloignee de nous, la tradition populaire en a gard(5 quelques souvenirs.
C'est ainsi qu'un seigneur de I'Espinay, serr6 de pres par un des barons du voisinage, son ennemi, fait vceu, s'il lui 6chappe, de b^tir deux cbapelles k Champeaux ; le sire de Change dont on a pu lire la fantastique l^gende, p. 97, est poursuivipar ses voisins ligu6s contre lui h cause de ses m^chantes actions.
Pros de Ploubalay sont les ruines du cMteau de Rais. Deux seigneurs se battirent sur les coUines qui avoisinent Tetang. Le vaincu fut jete dans un puits qui existe encore ; il est si profond que lorsqu'on laisse tomber une pierre dedans, on ne Tentend pas toucher le fond. Avec lui sont enfouisses tresors, son argenterie et ses armes.
Les sieges des chateaux out laisse plus de traces dans les legendes que les rencontres en rase cam-
LES GUERRCS fEODALES 103
pagne, parce que les mines sonl 14 pour conserver Je souvenir des fails de guerre, vrais ou supposes, qui se sonl passt^s autour de leurs muraiiles.
On raconlc k Orgeres que le sire du CMlenay se voyant menace par quatre seigneurs, ses vassaux, et n'ayant que peu de troupes pour leur rfisisler, fit couper 4 hauteur d'liomme pendaut la nuit les arbres qui croissaient auiour du donjon, et les fit habiller en guerriers, Quand Ic lendemain les assiegeants se presenterenl et qu'ils virenl le donjon si bien dfifendu, ils reculerent, et le sire de Chftlenay, qui s'^lait cachS dans une chitaigneraic tout pr&s dc la, tomba dcssus & la t^te de ses gens et les tailla en pieces.
Mais Tepisode le plus Trequenl est cclui oii les assaillants corrompenl un serviteur, qui, la nuil, loup indique par un signal comment il pourra s'emparer de la fopleresse,
Le cbaieau de Lohiere en Loutehel (llle-et-Vilaine), etait repute imprenable; il faiUit pourtaiil une fois lomber entre les mains des assiegeants : I'ennenii avait gagne Tun des gardes et lui avait fait promettre de placer une lanterne sur lu faite de la plus haute lour; le jour indiqut^, li' garde pris de remords, usa d'un slralageme qui eul un plein succes. II alluma la lahlerne, mais an lieu dc la mettre ft la place indiquec, il la hissa ;iu haul d'un ulizier qui reyut tons les coups. Quand
le flambeau fut ^teiot, les agresseurs, croyaat etre les mattres du ch&teau, se disposaient k y eatrer, lorsque tout-^-coup les assi6g6s les attaqu^rent par derridre ct les jet^reot dans les etaags.
Cette legeade est la seule, k ma coaaaissaoce, qui pr6te au Iraitre un scrupule tardif qui profile aux assi^ges ; le plus habituellement les assi^geants, gr^ce k la trahison, s'emparent du chateau, dont jusque-1^ la force seule n'avait pu les rendre maitres. A Guipry, une motte feodale est le dernier vestige du chateau de Baron qui fut d^truit par celui de Beuvres, situ6 sur Tautre rive de la Vilaine. Un serviteur infidfele pla^a la nuit une lumiere sur une fen6tre pour guider le tir des ennemis, et au point du jour il ne restait pas pierre sur pierre de I'antique demeure; la meme tradition s'applique k beaucoup d'autres chMeaux, notammont ^ celui du Frelay en Panc6, ou le traitre est une servante. La plus curieuse, comme aussi la plus detaillee, est celle qui raconte la prise du cMteau de Montauban. Depuis un jour d^jk, ses ^paisses muraiiles ^taient ebranlees par les gros boulets de pierre * que lui lancait Tennemi. Desireux d'en finir, on employa la trahison. Une des servantes du chMeau, moyennant quelques pieces d'or, promit de mettre
1 . L'usage du canon fut employ^ ici pour une des premieres fois en Bretagne.
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Qne lumifere & la fenfitre de I'apparlement habite par le seigneur La iiuit venue, elle posa la lampi; sur un des bancs de pierre de la chambre du sire de Honlaubao, Quclques instauts apr^s, un coup de canon reteutil dans le silence de la null. Le lendemain le chftteau se rendait k la suite de la mort du vieux baron.
Le barun de la Motte-du-Parc ^lait souvcnl en guerre avec ses voisios, surtout avec le seigneur du Pare, en Sainl-Jacut du Men^ ; il 6lait mSme assez puissant pour assi^ger des villes closes. Au temps jadis, il y eut guerre entre lui et les habitants de Moncontour. Celte ville 6tait regard6e comme imprenable et Ic seigneur qui la dSfendait se moquait du baron. Celui-ci, voyaiit qu'il ne pourrait s'en rendre maltre par la force, fit Taire des mannequins de paille qu'il babilla comme des soldats, el les plaga sur le terlre de Bel-Air, bien en vue de Moncontour, pendant qu'il allait se etcher avec ses hommcs dans un des nombreux vallons qui sout aux environs de la ville. Les gens de Moncontour se rel4ch6rent de leur surveillance, et, un jour que les ponts-levis ^taient baisses, le baron de la Motte-du-Parc en Ira dans la ville ul massacra toute la garnisou.
Paul S^biliat, Petite Legende doree, p. 92 ; Tradition.'' et superstitions, t. I, p. 3S0 ; Revue des provincen d<:
VOucst, I. VI, p. 118; A. Grain, Curiositcs de Vllle-et- Yilaine, 1887, p. ; P. Bezier, Mdgalithes de I'llie-et-Vilaine. Supplement, p. 104 ; Guillotin de Corson, Traditions dc la Hautc-Brctagne, p. 61 ; Revue des Trad, pop, I. XII, p. 361; Paul Sebillot, Trad, et sup.y i, I, p. 350.
Les hantises des ch&teaux
A croyance populaire entoure presque lous 1 les anciens chdteaux d'un peu de merveil-
leux, et il n'est pAs en g6n6ral d'une nature agr^able. Qu'ils soient en mines ou assez bien conserves pour dtre habites, « il y revient » dans cerlaines pieces oCi Ton ne pent demeurer sans voir, et surtout sans « entendre de quoi. » 11 n'est que juste de dire que, dans ces vastes constructions, on observe k endroils determines, surtout au milieu du silence de la nuit, des bruits dont on ne pent toujours se rendre bien exaclement compte. En 1881, j'avais choisi parmi les chambres k coucher du chdteau de la Saudraie en Penguily (C6les-du- Nord), une pi6ce qui me plaisait mieux que les aulres, et comme jusqu'alors elle avait H6 d6laiss6e, je Tavais fait peindre k neuf, tapisser et meubler. Mes fermiers en furent tres surpris, et Fun d'eux crut devoir m'avertir que j'etais le premier qui etit ose y demeurer, parce qu'on y « oyait », et il ajouta : « Voyez-vous, not' mait*, v' avez tort ; vous me donneriez pour ren toule votre lerre que
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je n'y coucherais pas une nuit^e. » Malgr6 cet avertissement, je Os continuer les travaux, et pendant une dizaine d'ann^es, j*y ai couch6 plusieurs mois de suite sans (5prouver de d^sagrement. Je dois cependant avouer que la cpoyance des habitants du pays n'^tait pas absolument d^nu^e de base. On y entendait trois bruits differenls, dont deux n*6taient pas perceptibles dans les autres pieces, ainsi que j'ai pu men assurer. L'un consistait en un cliquetis de chalnes, qu'il 6tait facile d'expliquer : il 6tait produit par une girouette, placee k I'intersection de deux ailes, dont le vent faisait grincer la tige rouill^e, et par le frottement sur la toilure d'une chaine de cloche. Certaines nuils, quand le vent etait un pen fori, on entendait sous ces fenfires quelque chose de tr6s analogue au bruit qu'aurait fait un cheval qui se serait promen6 ; pen apr^s, il semblait qu'il y avait plusieurs chevaux. Une nuit je descendis, et ni'assurai qu'aucun cheval n'^Lait dans la cour, et cependant madame S^billot, rest(5e dans la chambre, entendait parfaitement marcher des chevaux. II est probable que c'etait un simple phenomene d*acoustique, dA au souflle de Touragan venant se heurler contre plusieurs murs de diverses hauteurs qui, dans cette partie de la cour, formaient des angles irr^guliers. Un troisi^me bruit se produisait, h peu pr^s toutes les nuits, vers dix
LES ilANtlSES DE^ CtlATEAtX ' ^Oft
heures du soir, parfois aussi vers quatre heures da matin ; il ne pouvait ^tre mieux compare qu'aux coups de bMon par lesquels les regisseurs annoncent au Ih^toe le lever du rideau. Pensant que des chats ou des rats pouvaient faire basculer dans le grenier des objets places en equilibre ou que des rongeurs 6taient pris dans des ratieres, je supprimai celles-ci et je fis deplacertouslesobjels qui pouvaient ^tre remu^s facilement ; les coups continu^rent k se faire entendre, au nombre de cinq ou six , comme d'habitude. Une nuit , je montai au grenier k Theure ou d'ordinaire on les « oyait w, et je recommandai h ma femme de regarder k sa montre et de noter la minute exacle ou elle entendrait les coups : tout se passa comme les nuits prec6dentes, alors que moi qui etais dans le grenier je ne percevais aucunson. Je n'ai jamais pu me rendre compte de Torigine de ce singulier bruit qui, d'ailleurs ne nous eflfrayait nullement. On m'a doun^ depuis, k propos d'un bruit analogue que Ton entend dans un chateau de Champagne, I'explication suivante : quelquefoi* les chevaux s'eveillent la nuit k des heures assez rdguli^res^ et frappent quelques coups de pied ; le son en se r6perculant sur le terrain pent se transmettre par les caves voisines jusqu'aux corps de chemin^e, et ainsi, il semble que le bruit vient d'en haut.
110 L^GENDES L0ULE3 DE LA nAL'TE-BRETAGNE
Madame Vaugeois, dans un article tr^s curieux sur les traditions de Nantes, a racont6 par le menu les bruits que Ton enlendait 4 la Barberie, uqc belle campagne situde h quelque distance de Nantes, et qui appartienl aujourd'hui au Grand-S^mlnaire. II y a 80 on 90 ans, sa propri^taire uyant flni par se ruiner eo d^penses exaR^rSes el en Ktes, la Barberie fut achetiSe par un riche nSgociant de Nantes, qui vint s"y installer avec sa famille pour passer lY't^. II est probable que les « bruits » existaient avanl leur prise de possession, car un monsieur demanda un jour k M. J'" si la maisoo n'^tait pas hantee. Les « bruits » qu'on entendait 6taienlde differentes natures. Au rez-do-chauss6e, il y avait une vaste salle de billard ; quand on avail firii d'y jouer, toutes les queues etaient soigneusement remises en place, et les billes serr^es dans do grandes Dames-Jeannes, (5laient placees dans r^norme clieminiie. Or, de temps en temps, le soir, on enlendait tons les bruits d'une partie do billard : les pas des joueurs qui changeaient de place en tournant aulour ; les carambolages, Ic roulement dcs billes sur le tapis, et jusqu'au bruit qu'elles produisenl en tombant dans les blouses,., mais jamais un seul mot, Si Ton entrait dans la salle, rien n'^tait derange. Le billard tiL&it reconvert de toile, les queues etaient t l^ur place habitoelle, et les billes reposaient
LES HANtlSfiS DeS CHAT£1AUX 111
dans les Dames-Jeannes otx on les avait remis^es. Une autre fois, la cuisiniere accourut tout effrayee, dire k une jeune filliB qui avait pass6 la journ6e ti, la Barberie : a Oh ! mademoiselle, venez vite, je vous en prie ; je dois avoir enferm6 le chat dans la cuisine, en defeservant le diner, car je viens d*entendre tombef toute ma vaisselle, qui doit ^tre en . pieces. » Elles entr^rent toutes deux dans la cuisine ; les piles d'assiettes 6taient intacles ; rien n'avait boAig6 depuis le diner, et pas une soucoupe n*avait remu6, quoique la cuisiniere edt entendu le fracas des assiettes qui s*6croulaient et semblaient se briser en mille morceaux, Parfois, quand les domestiques montaient au grenier, leurs chandelles s'^teignaicnt brusquemenl, coipme si d'invisibles bouches les avaient soufflees ; elles se trouvaieiit dans Tobscuril^, mourant de peur, et entendant pr6s d elles des fr61ements, pareils k ceux d*une robe de soie.
Deux jeunes ouvri^res, qui etaient venues travailler en journ^e, entendirent un jour une voix qui disait : « C*est elle, oui,c'est bien elle I » mais ce fut la seule fois qu'on enlendit parler.
Le public fut bient6t inform^ de tout cela, et Ton parla beaucoup h Nantes de ces bruits myst6rieux, si bien que la famille J*** finit par se degoiiter de cette campagne. La Barberie fut done mise en vente, et rachetee par le Grand-
112 L^GENDES locales DE la BAUTE-BRETAGNfi
St^minaire, k qui elle apparlient encore ; k partir (le ce momeut, on n'entendit plus parler de rien. On chuchola dans le public, que ces bruits avaient etc produils « par la physique^ » et que c'etaient les messieurs du S6minaire qui les avaient faits pour effrayer la fanaille J*** el la d^goAler d'une propri6l6 qu'ils coovoitaient. On ajoutait m6me que les fermiers de la Barberie savaient parfaitement k quoi s*en tenir sur le myst^re des bruits dont ils ^taient complices. Ce qu'il y a de certain, c'est que lorsqu'on les interrogeait sur les « bruits » ils r^pondaient invariablement qu'ils n'avaient jamais rienentendu, et que tout ce qu*on en racontait 6tait de pure invention. Les lutins figurent assez rarement parmi les h6tes nocturnes des ch&teaux de la Haute-Bretagne. Les deux r^cits qui suivent sonl les seuls qui en parlent, Une tour k moiti6 ruin^e de Tancien chateau du Bordage conserve encore une salle basse voAtee ; une partie du sable qui 6tait m^l6 k Tenduit des voAtes est tombee sur le sol et a form6 une sorte de petite greve sableuse, couverte d'eau en hiver ; mais qui, en 6t6 est compl^tement s^che ; on assure dans le pays d'Erc^ que Ton voit toujours sur ce sol des empreintes de petits souliers k mailles qui se croisent comme k la danse : c'esl la trace des lutins qui viennent y danser la nuit.
A.U cMteau de Callac (Morbihan) r^sidait unfollet qui se permettait bien des malices ; il lutinait surtout une vieille femme qui, I'hiver, gardait le logis en Tabsence du mailre ; quand elle s'endormait, il roulait de grosses boules dans la pi^ce au-dessus pour la reveiller ; il brouillait son fil, flambait sa filasse k la chandelle de resine ou mettait force sel dans sa soupe au lait. D'autres fois il d^rangeait sa coiffe, nouait ses cheveux ou lui tracait au charbon de belles moustaches noires ; il se permit m^me un soir de lui rire au nez, en lui passant au cou un grand tripled de fer.
Les apparitions les plus fr^quentes sont celles des morts qui sortent du tombeau pour revoir les lieux oti ils ont aime ou souffert. Leur aspect n'est ni effrayant, ni lugubre ; mais plutot melancolique. Presque tous ceux de celte categoric sonl des femmes, que la tradition d^signe sous le nom de dames blanches, parce qu'elles sont v6tues de longs vetements de cette couleur. Ceux qui les voient semblent n'avoir rien k redouter d'elles, k moins que, ainsi qu'on Ta vu pr6cedemment, ils ne veuillent s'emparer des tresors qu'elles gardent.
On raconte aux veillees dans les chaumi^res voisines du chateau de la Belliere qu'habita la premiere femme de Duguesclin, qu'une femme en longue robe blanche vient aux lueurs pAles de la lune, durant les nuits d'automne, se promener
r^veuse dans les sen tiers jonch6s de feuilles mortes des bois de la Belli^re ; c'est rombre attrisl6e de Tiphaine, regrettant au ciel merae les verts abris de son berceau. D'apres le chanoine de Garaby, qui ^tail originaire de Pleudihen, la belle chatelaine revient chaque soir visiter la Belliere el ses environs, cherchanl encore des veuves et des orpbelins k soulager. Non loin de 1^, dans le pare de Chiliteauneuf, Renee de Rieux se montrerait la nuit sous la forme dune grande dame, et Ton dit qu'on entend sur les dalles le fr61emenl de sa robe do soie.
Durant les longues nuits, d'apres une tradition rapport^e par J. Bazouge, mais que je n*ai pas constatde, une noble dame vienl mouiller des larmes du souvenir les pierres du chateau de Guildo ; elle s'asssied pensive au pied des tours ; puis elle s'cn va dans les eauxde I'Arguenon, laver un tissu sanglant ; c est I'ombre de la jeune femme du prince Gilles, la riche et belle Frangoise de Dinan, qui vient d^plorer le sort affreux fait h son 6poux .
Sur le haut de la tour de TEbihen on voit le matin k Taube la Dame blanche qui s'envole bien vite comme une grande mouelte^ Cette dame blanche qu'on appelle aussi la « Mourioche », n'est autre que I'^me d'une ancienne proprietaire de TEbihen qui revient le soir, voilee de brouillard,
LES UANTISES DBS CHATEAUX 115
pour coucher siir sod antique domaine de granit, et s'envole avec les mouettes, au matin, lors de la maree. On dit aussi qu'elle vient pleurer, sans changer de forme, sur le haut de la tour, et qu'une pierre est souvent mouill6e de ses larmes ; elie se couche sur un lit de fleurettes roses, ou Ton voil son empreinte le matin ; Therbe qu'elle a foulee porte bonheur.
Bien plus nomhreux el plus effrayants sont les revenants qui manifestent leur presence par des bruits terribles, et qui se montrent sous la forme de squelettes, de morts drapes dansleurslinceuls, ou vetus d'habits k Tancienne mode. Quelquefois m^me, ils empruntent la figure d'un animal. La plupart de ces Ames en peine^ qui ne sont pas essentiellement malfaisantes, sont des hommes.
Le D' Fouquet a 6crit un curieux passage k propos des hantises d'un chateau du Morbihan, le ChSitelier, qui bien que restaur^, etait le theatre de nombreuses apparitions.
C'est le soir h la veillee, au milieu des filandieres retrecissant leur cercle sous Timpression de la terreur qu'il faut entendre les vieillards qui redisenl, pleins d'une vive emotion eux-memes, ce qu'ils ont vu ce qu'ils ont entendu.
J'ai connu, dit un vieillard, un des anciens fermiers de Beaumont qui, s'6tant apergu de la disparition d'un de ses moutons, s'^tait mis en qu^te
116 l6gendes locales de la uaute-bretagne
de lui aux alentours du ch&teau. C'etait le soir, mais on y voyait encore : il aper^ut b. une fenctre deux messieurs en costume de nuit, paraissant causer ensemble. Sa surprise fut grande, car il avail lui-meme ferm6 les porles du cMteau et depose les clefs dans son cofiFre, oil elles 6taient encore, il en etait sdv. II osa pourtant s'approcher et demanda avec politesse cl ces messieurs s*ils n'avaient point vu son mouton. Ne recevant pas de reponse, il osa s*approcher encore, mais apr^s s'^tre signe devotement, et renouvela sa deroande en haussant la voix. Aussit6t les deux messieurs disparurent et le fermier ne les a jamais revus.
Le Ch^telier, dit un autre, a passe par bien des mains, et tous ses proprietaires ont cherch6 a rhabiter; mais tous ont bien vite renonc^ k cc projeL La mere de la proprietaire actuelle a eu aussi cette idee. Elle ne croyait ni aux revenants ni aux fantomes, et trailait de contes k dormir debout tout ce que Ton disait de son chateau. Elle le fit reparer et meubler, mais elle n'y resta qu*une semaine, et dans celte semaine ses cheveux ont blanchi, car tous les jours et toutes les nuits, elle entendait les gonds grincer, les portes s'ouvrir et se fermer d'elles-memes avec fracas ; on feuilletait' du papier pres de son lit ; on eteignait sa lumiere, on gemissait autour d'elle. La bonne dame, epouvant6e, se refugia h la maison de ferme, en cachant
avec soin sa terreur. En quittant le pays, elle permit k ses fermiers de loger leur boissoa dans les caves du cMteau. On n'allait k ces caves que le jour ; mais un soir que le garden du moulin etait vehu rendre les poch^es, et qu'il r^clamait le coup de cidre d'usage, le fermier lui mit dans la main une lumiere avec la clef du cMteau et dans Tautre un pot vide, en lui disant : « Va le remplir; mais prends garde aux revenants ». Le gargon meunier qui ne craignait ni allant ni revenant (car k titre de sacrislain et de fossoyeur de Saint-Laurent, il etait familier avec les mort's), partit muni d*un tison pour rallumer sa chandelle que le vent pouvait eteindre. Rendu au chMeau, il ouvre la porte, la fixe avec une grosse pierre, descend ti la cave, pose son pot sous la cle de la barrique et tourne cetfee cle. Un souffle qu'il entend bien distinctement ^teint sa chandelle. « Diable de vent ! » dit-il sans s'^mouvoir. Puis il la rallume et mit sa main k demiferm6e devant la lumiere. Un second souffle, plus distinct encore que le premier, ^teintsa chandelle, et cette fois par dessus son 6paule. « On n'a pas besoin de voir pour boire ! » s'ecrie le sacristain, mais d'une voix un peu 6mue, car il se sent mal k raise. Comme il porlait le pot a ses levres, il entend la porte se fermer avec violence, et des
fires etranges se font entendre autour de lui. Pen-
sant que les mauvais plaisants de la ferme veulent reffrayer en renfermant, il s'6lance vers la porte qu'il trouve ouverte et loujours fix^e par la picrre posee par lui-m^me. Aussit6t les rires deviennent plus bruyants, et le gargon meuniercroit voir mille ombres dans la nuit : alors la peur le prend ; il court a la ferme, se jette sur son cheval et regagne au grand trot son moulin.
Le dernier fermier de Beaumont, dit un des assistants, avait pris pour valet un beau et brave jeune homme qui sortait de Tarm^e. Quand ce valet entendit parler des apparitions et des revenants, Tenvie lui prit d'aller coucher au Chatelier, pour desabuser, disait-il, les bonnes gens assez simples pour croire h toutes ces fadaises. Une nuit done, il s'y rend, muni de son sabre et de plusieurs chandelles. II choisit la plus belle chambre, allume un grand feu et se jette tout habille sur son lit. Comme il voulait bien entendre et bien voir, il r^sista au sommeil. Pourtant, au point du jour, il allait s'endormir, quand un bruit de portes lui fait tendre I'oreille et ouvrir les yeux bien grands. II voit alors deux hommes, tout vetus de noir, qui entrant dans sa chambre, s'avancent lentement vers une table, et s'asseyent devant, en se saluant silencieusement. L'un deux tient h la main un rouleau de papier qu'il se met k feuilleter, et Tau- Ire verge sur la table un gros sac d'ecus qu'il se
met k compter et h recompter. II y en avait tant que le gargon de ferme fut bientot lasse de ce remuement d'argent qui n'avait point de fin. II se leva sur son s6ant, pril son sabre en main, et, de sa plus grosse voix s'ecria : « Ah ga 1 vous allez finir, je m'imagine ; en voil^ bien assez de compt6 comme cela I » A peine a-t-il dit ces mots, que le malheureux se voit saisir par quatre poignets de fer, jete hors du lit, et trainer sur le plancher ; puis il ne voit plus rien, la douleur et la frayeur lui ayant fait perdre connaissance. Comme il ne sortait point au matin, on courut au chateau, et on trouva notre valet plonge dans un ^vanouis; sement dont on eut beaucoup de peine k le tirer.
Dans le Morbiban, le chateau de Bauvrel etait renomme pour ses apparitions : une nuit de Noel, pendant que tons les gens de la ferme assistaient h. la messe k Saint-Guyomard, la fermiere vit entrer un grand et beau jeune homme, d'une pMeur extreme et qui portait un costume tout de noir et de forme iuconnue de nos jours. Grave et silencieux, il vint pres d'elle prendre place au foyer, et, sans paraitre Tapercevoir il approcha ses pieds du feu, prit un livre de messe depose sur la cheminee, lut quelques lignes a voix basse, puis inclinant son front sur sa main, il se mit k mediter et a soupirer. Enfin le jeune homme, toujours grave et tonjours
silencieux, replaca le livreoQil Tavait pris, seleva ct disparut.
Chateaubriand raconte dans ses Memoires dOu- Ire-lombe une curieuse 16gende qui s'etait formee, vers le dernier quart du xviii'siecle, aussil6tapres la mort d'un chSitelain : Quand M. Livoret f ut nomm^ regisseur a Lascardais, le comle de Chi^teaubourg le pere venait de mourir. M. Livoret, qui ne I'avait pas connu, fut installe gardien du castel. La premiere nuit qu'il y coucha seul, il vit entrer dans son appartement un vieillard pAle, en robe de chambre, portant une petite lumidre. L'apparition s'approche de T^tre, pose son bougeoir sur la chemince, rallume le feu et s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. Apresdeux heures de silence, le vieillard se leve^ reprend sa lumicrc et sort de la chambre en fermant laporte.
Le lendemain, le regisseur conta son aventure aux fermicrs, qui sur la description de la lemure, afTirmeront que c'elait leur vieux maitre. Tout ne Unit pas let: si M. Livoret regardait derriere lui dans une foret, il apercevait le fantome ; s'il avait a franchir un echalier dans un champ, I'ombre so meltait h califourchon sur I'dchalier. Un jour, le miserable ubsede s'etant hasard6 a lui dire : « Monsieur de ChSiteaubourg, laissez-moi ! » le revenant r(5pondit : « Non ». M. Livoret, homme froid et positif, tres peu brillant d'imagination, racontait
lant qu'on voulait son histoire, toujours de la meme mani^re, et avec la meme conviction.
Champion de Cice, qui vivait au xvii® siecle, ayant mene joyeuse vie, fut oblige de vendre son chateau ; on dit qu'il revient de Taulre monde gemir sur les mines de son<;h^teau ; c*est lui aussi, qui sous forme deloup,se pr^cipita surlacgmtesse de Villeneuve en 1693, furieux de voir qu'elle poss^dait son chdteau, et la blessa si fort qu'elle mourut. II revient encore aux environs tant6t sous cette forme, tant6t sous celle d'un chien, d'un lion, on d'un animal fantastique qui n'a pas sa ressemblance sur la terre.
Vers dix heures du soir lorsque la nuit n'a ni lune ni etoile, on voit sortir de Tavenue de la Ville Even, un prelre qui lit son breviaire ; on entend le bruit de ses os. II prend la route du Guildo, et ne s'arrete qu'a la Croix-aux-Merles. Lorsqu'ily arrive, il se retourne vers les imprudents qui Tout suivi, et qui voient k la place de son visage une t^te de mort dont les yeux sont remplaces par une lumiere, puisil disparait. Personnen'aeulecourage de I'interroger ; si on lui parlait, il faudrait avoir soin de le tutoyer ; sans cela on eprouverait quelque malheur.
Dans la rabine du Val Sainl-Rieu en Saint-Cast on entend la nuit des chevaux galoper et un bruit de ferrailie insupportable k entendre. Ce sont les
anciens seigneurs qui reviennent k cheval visiter, leur propriete.
On assure qu'il y avail jadis au cMteau du Guildo un passage secret qui aboutissait au manoir du Val en passant sous la riviere TArguenon. Aujourd'hui plusieurs personnes croient que ce passage existe encore et elles disent que, k certains jours, une vieille femme en sort, rentre dans le vieux chSiteau en tenant dans ses mains une pot^e de soupe, un morceau de lard et un morceau de pain d'orge. C'est Tombre d'une domeslique du manoir du Val qui, ayant d^couvert le passage, s'en servait pour aller porter k manger h Gilles de Breta^ne, prisonnier dans son chdteau.
Au temps de la Revolution, le chateau du Vaurouault en Pleh^rel avait une garnison de bleus qui y menaient joyeuse vie> et ils avaient avec eux une femme nommee Catherine, dont le nom se retrouve encore trace avec le crayon ou le couleau, avec des inscriptions amoureuses ou badines, en quelques parties du chdteau. Mais il arriva que Catherine ful tu6e, peut-^tre pendant une dispute entre ses nombreux soupirants ; on Tenlerra sous un des chines de Tavenue, et Ton croit que c'est son squelette que Ton y a trouve il y a quelques annees. Depuis on voit souvent comme un feu qui, apr^s avoir erre dans les marais voisins,vient mourir au pied de cc ch^ne ; c'est Catherine qui revient
rfemander des prieres aux vivants ; mais, si par malhetfr, cette flamme apparait k un fiance pendant le temps des bannies, c'est un presage certain que celle quMl va 6pouser lui sera infidele.
II est d'autres chateaux oCi revienneat les anciens propri6taires condamnes, en raison de leurs mefaits, t une penitence posthume, qui est surtout d^sagreable pour leurs successeurs ; quelquefois ils se presentent en compagnie de leurs victimes, parfois celles-ci seules reviennent visiter les lieux ou elles eurent a subir la souffrance ou la mort.
Chateaubriand raconte d'dnssesMemoiresd'Oulreiombe que les gens ^taient persuades que la jambe de bois d'un certain comte de Combourg, mort depuis trois si^cle, se promenait toute seule avec un chat noir dans le grand escalier de la tourelle ; d'apres un article de la Revue de Paris^ 26 avril 1834, EdgarQuinet, qui venaitd'entendre aTAbbaye aux Bois la lecture de cette partie des Mdmoires^ donne une version un pen differenle ; la jambe etait celle de M. de Coatquin (Coetquen) qui lous les ans la veillede Noelsortaitscule ; elle monlait, elle descendait, elle s'arretait devant les portes ; elle frappait, elle ouvrait, elle fermait, elle pietinait et s'engouffrait avant le jour dans les caveaux.
Personne ne pent habiter un vieux chateau qui est pr^s de Tremblay (llle-et-Vilaine), bien qu'il ne soit pas en mines. On y entend des bruits toute
la nuit, ct )*on dit qu'il est plein de diables et de revenants. Les seigneurs 6taient des gens cruels, et les revenants sont les personnes qu'ils ont tuecs. Le chAleau du Tertre Volant en Pl^nee-Jugon 6tail aussi inhabitable, parce qu'un ancien seigneur, fort m^chant de son vi\ant, y revenait.
Pres de Matignon, le chateau des Fondebonds, dont on lira les m6Faits au chapitre de la Ligue, ^tait hant6 la nuit : on entendait jouer aux boules dans le grenier ; mais les bruits cessaient quand la gardienne frappait le plafond avec 6on balai.
A Gennes-sur-Seiche, Birette est Vkme damnee d'un seigneur huguenot de la Motte. Lorsque les huguenots quitt^rent le pays, ce seigneur ayant commis un crime dont la 16gende ne donne pas le detail, fut condamne k courir en b^te jusqu'^ la fin du monde. C'est une sorte de garou perpetuel qui a le privilege de se transformer k son gre en n'importe quel animal ; Birette tode un peu partout, en se tenant plus particuli^rement aux environs de la Motte. Quand on ne la provoque pas, . ellc se contente de jouer les tours malicieux habituels aux lutins ; si on la menace elle se manage des vengeances parfois terribles. Le detail de ses m^faits n'occupe pas moins de six pages dans le memoire de M.Fougeres.
Pres de Guer, il y avait avant la Revolution, un vieux chateau en mines, ou vecurent deux vieille§
LES HANTISES DES CUATEAUX 12d
filles. L'une etait aussi charitable que sa sceur elait dure, pingre et avare. C'est celte dorni^re qui mourut ia derni^re sans s'^tre converlie et dut sftreraent etre daninee. Son kme « revenait » dans les ruines du chateau, sous la forme d'une chevre, d'un cheval, d'un bouc, et se plaisait ^ jouer mille tours aux villageois de Lutel. Un jour, elle se logea dans le corps d'un cheval que montait un brave paysan et, prenant aussit6t son galop, elle allait, avec son cavalier, se jeter dans Tetang voisin, qjuand le paysan sut la calmer en lui disant tres doucement par trois fois : « Belle Jeannette I » Si, au lieu de dire « Belle Jeannette, » on avait eu le malheur de dire : « Bete Jeannette 1 » alors ses mauvais tours redoublaient. Tant6t, elle soufflait le feu , tantol elle renversait les bassines pleines de lait, culbutait les vach^res, jetait des sorts. Les ruines de la Loy^re onl disparu aujourd'hui. Un beau chMeau neuf s'elfeve sur leur emplacement. Avec les ruines du vieux chdteau a disparu aussi la « Mie de la Loy^re » dont ccpendant les mauvais tours sont encore racontes, dans les veillees dUiiver.
L'ame damn(^e du sire de Coelcn-fa6 est condamnde k mener une chasse dans la for^t de Teillay ; mais \k ne se borne pas sa penitence, et on le retrouve ailleurs dans le pays. Le malheureux sert mtoe de monture au diable qui le
120 LtGENDES LOCALES DE LA DAUTE-BRETAGNE
metamorphose suivant ses besoins Une nuit, que Simon-le-Bigre s'en revenait du march6 de Chkteaubriant, oQ il s'elail altarde pour li vrer un boeiif, il Irouva VkmG damnc^e de Coete%fad atlachee a un buisson, sous la forme d'un cheval. L*eviter etait impossible. Au moment oQ il passait pres de lui, voili que Tanimal se met k parler : « Tu vas bienl6trencontrermonmattre, lui dit-il d'une voix qui semblait sortir de terre ; je vais te donner un conseil. II ne manquera pas de te demander ton couleau ; si tu veux eviter la mort, presente-lui la lame et non le manche. » Simon-le-Bigre, tr6s peu rassur6, continua sa route. A peine avail-il fait cent , pas que Satan parut : « Ton couleau ! » lui demanda le roi des Enfers. Simon, tout tremblant, se h&ta de lui en presenter la lame. Satan fit la grimace et passa. Mais en abordant son cheval, il lui cria d'une voix terrible; « Tu as parle, maudite bete, malheur k toi ! » Aussit6t il Tenfourcha ets'dlanca k travers Tepaisseur de la foret, avec un tel vacarme que les arbres craquaient et semblaient se briser sous ses pas.
La croyance k Tapparition d'esprits qui annoncent la mort prochaine de membres de certaines families est assez repandue en Europe; on la retrouve surtout en Ecosse et en Irlande, od le
LE8 IIANTISES DBS CHATEAUX 127
fanlAme porte le nom (Je « banshee i. Quelques chfkteaux de la Haute-Bretagnu ont aussi ce privilege : voici un recit que jo liens d'une dame de mes amies, qui habile )e manoirdonl jlestqucs<ion; 11 apparllcnt depuis plii^ieurs si^clcs h. sa famille, daas laquelle s'esl conserv^e la tradition, ainsi que la circonslance qui I'explique.
il y a un peu plus de Irois siecles, le seigneur de la Ville-Even, m^conlent des assiduit^s auprfes de sa femme d'un de ses voisins et parents, le provoqua enduel, et une rencontre eut lieu pr6s d'une pi&ce d'eau qui, depuis, est connue sous le nom de " Mare aux Messieurs ». Lesdeuxhommes s'enfcrrferenl et raoupurent de leurs blessures, el ils furent inhumes dans le chteur de I'^glise paroissiale, sous le banc qu'lls occupaient comme seigneurs de la paroisse. Mais leurs dmes, coupables de meurtre pr6mMil6, ont 6le condamnfiesi error au-dessus de cotto eau qui futt^moinde leurassaiiL furieux. Bieo des gens onl vu, la nuit, leurs deux grandes ombres blanches se precipiler avec rage Tune sur I'aulre, et Ton enlend en meme temps un bruit dcferraille, qui esllecliquelisde leurs I'^p^ps.
Lorsqu'on annon^a b. la dame de la Vjlli-l^viiL la mort tragique de son mari el de son cousin, elle tomba sans connaissance. Quand ellc reprit m? sens, sachant qu'elle allait mourir, elle (i( venir son Ills alne, qui n'avail alors que six an^. et tul
128 L^GENDES LOCALES DE LA BAUTE-BRETAGNE
(lit : « Mon fils, ma place n'est plus en ce mondie, et je vais aller relrouver ceux que je pleure ; mais je ne vous abandonnerai point. Ecoutez-moi : lorsque vous ou vos descendants devront passer de vie k tr6pas, je reviendrai vous^ en avertir. » La dame mourut pen apr^s, mais elle a leou sa promesse ; lorsqu'un de ses descendants doit mourir, on voit se promcner aux environs du vieux manoir une dame blanche dont les longs cheveux floltent au vent, et qui a les mains jointes dans une altitude desesp6r6e. Plusieurs persoones la virenten 1886, el vinrent en parler aux maitres de la Ville-Even. Ceux-ci n'y firent guere attenlion, lout le monde etanl bien portant k la maison, mais la semaine n'etait pas ^coul^e que le maltre lombail malade el mourail peu apr^s.
II y a dans la cour du chateau de Premorvan, qui en est voisin, un puits ancien, pr^s duquel on voit quelquefois un cierge qui brMe, la lumicre tournee vers le sol. Lorsqu'il s'eteint, on peut etre assure que dans les douze heures, il y aura un mort dans le village voisin.
Mmo Vaugeois, in Revue des trad, pop,y t. XIII, p. 130-132; FouQUET, Legcndes du Morhihan, p. 50; J. Bazouge, Guide du voyageur a Dinan, p. 142 ; Le Maout, Collection de pieces inediteSf t. II, p. 573 ; B. Robidou, Histoire d'un beau pays^ t. II, p. 100 ; J. Bazouge, 1. c, p. 162 ; E. Herpin. La cdte d'Emeraude, p. 449 ; Rcvwe
tES nAtmSKS DES CBitiAUX 129
lies Trad, pop., t. XIII, p, 443 ; Fouquet, 1, c, p. 49, 122-120; CiJATEAUBHiAND, Mem. d'outTe-lombe, I. I, p. 130, (^dit. Gamier; YHcrmine, t. XVll, p. 149; Revue des Trad, pop., I. XII, 355, 354. 528; C ii ate a,iibii land, ]. c, t. I, p. 258 ; Paul S£rillot, Trad, el $up., t. I, p. 354 ; Ch, Fouoehbs, Annates de Bretagne, t. XI, p. 641- 48 ; E. Herpin, in Revue des trad, pop., t, XII, p. 684 ; GouDK, Histoires et Ugendes de Chdleaubriand, p. 36 ; Lucie de V. H., in Revtte des trad, pop., t, XII, p. 142, t. XIII, p. 545. .
Les Chasses fantastiques
Jn sail que le goAt de la chasse est Iraditionnel dans les ancienues families, et, quoique la diminution du gibier et le developpement de certains autres sports Taient affaibli depuis le milieu de ce siecle, il subsiste encore, comme une survivancc inconsciente de Tepoque nomade et guerriere oil cet exercice 6tait presque une necessity. Jadis ceux qui avaient le privilege de la chasse n'avaient pas to uj ours toute la moderation desirable, et les meutes foulaient parfois les recoltes. Ceux qui se rendirent coupables de ce mefait et ne Font pas expie de leur vivant sont condamnes h poursuivre sans treve le gibier qui, autrefois, les entraina k passer h travers les bles, k ne respecter ni les jours feries ni les ministres du Seigneur.
J'ai deja parl6, au chapitre des forets, des chasses qui sont localis(5es et qui ne se distinguent des chasses veritables que par leur caract^re nocturne et fantastique ; de plus elles ne sont pas designees comme la punition de faits d'une nature aussipar-