LES BATAILLES ET LES SIEGES
ou leur livrent des posies, et Theroisme de quelques femmes ; ce dernier trait n*a pas lieu de surprendre dans le pays de Julienne Du Guesclin et de Jeanne la Flamme. Quant aux autres faits conserves dans les souvenirs populaires, il serait assez aise d'en rencontrer d'anaiogues dans Thistoire des siep;es, m^me en notre province.
La nouvelle edition d'Ogee dit que Ton voit encore une femme, le casque en t^te, le sein demt nu et le poignard leve, sculptee sur la porte ogivale de Tune des tours de Goulaine. Ce serait en memoire de la defense de Yolande de Goulaine contre les Anglais, pendant Tabsence de son p6re.
Lamballea (5te assi^gee nombre de fois; maisnon par les Anglais ainsi que le veulent plusieurs legendes. Autrefois on voyait d'Angleterre les tours de Notre-Dame de Lamballe. Les Anglais debarquerent sur la c6te de Bretagne, et s'avancerent vers ce clocher qu'ils apercevaient depuis si longtemps. Un traftre leur indiqua un souterrain qui d(5bouchait au milieu de la ville. lis profiterent de I'avis, se saisirent du maire et lui dirent que s'il ne leur donnait les clefs des portes, ils le tueraient et metlraient tout h feu et k sang. II demanda k rdflechir et leur ditqu'^midi ilrendraitreponse. II alia par la ville et souleva les habitants, tout en feignant de livrer les portes. Les Lamballais se pr6cipilerent sur les Anglais qui avaient mis leurs
iiO L^GENDES LOCALES DE LA tIAUTE-BRETAGNE
armcs en faisccau et en massacrerent un grand nombre.
On Irouvera dans la Petite Legende doree les details de deux episodes de sieges de Lamballe, et ceux de Rennes et de Saint-Malo. Dans ces quatre r6cits, la ville est sauvee par I'inlervention des saints, dont les statues Indiquont par un geste la presence de Tennemi.
PiTRE DE l'isle, Dict, arch. St-Nazaire, p. 136 ; Paul Skbillot, Les travaux publics et les mines dans les traditions populaires, p. 112 ; P. Bezieb, Inventaire, p. 86; B. JoLLivET, Les CoteS'du-Nord, t. I, p. 385 ; Ogee, Diet, fie Bretagne ; B. Robidou, Histoire d'lin beau pays, t. II, p. 331 ; RosENZWEiG, Repertoire arch, du Morbihan, p. 117 ; Belleforest, Histoires prodigieuses, t. Ill, p. 284 ; PoGGE, Faceties, conic GCLX ; Paul Sebillot, Traditions, t. II, p. 51, t. I, p. 367 ; Revue des Trad, pop, t. XII, p. 221 ; Ogee, 1. c; Paul Sebillot, Notes sur les Trad, dc la HautC'Bretagne, extrait de rArcliivio, p. 11, Petite Legende doree, p. 216 el suiv.
^^^mM^^i^^mM^^^^^^
Les g^erres 6trang6res modernes
partir de la fin du XVI® si^cle, ce n'est qu'a ^ de rares intervalles que Tetranger foula le sol de la Haute-Bretagae, et ses entreprises furent toujours termindes par la d^faite. Pendant les deux sieclesqui suivirent, bien des personnages bretons, quelques-uns illustres comme le mareehal de Gu^briant, Lamotte-Picquel, le cbmtede Guiehen, ou rinfortune xMah6 de laBourdonnais, prirent une part glorieuse k nos guerres nationales. Le peuple ne eonnait aucun d'eux, de meme qu'il ignore le connetable de Richemont, et presque Du Gueselin. Du Guay-Trouin n'est Tobjet d'aueun recit legendaire ; mais son souvenir nous est conserve par une chanson populaire ; h Saint-Malo meme, elle ne subsiste plus gu6re qu'^ T^tat fragmentaire, et elle semble en voie de disparition. D'apres le Vi'iux Corsaire de Saint-Malo, il n'y a pas encore bien longtemps, les mamans endormaient leurs enfants, en leur chantant une chanson sur la prise de Rio-Janeiro. Ce journal reproduisit les deux
I i2 L^GENDES LOCALES DE LA UAUTK-BRETAGNE
couplets suivants en exprimaDt le d6sir que ses lecteurs relrouvent le resle de la chanson.
Monsieur Duguay z'a TeDvoy^ Ua tambour de VAchille Pour demander A ces braves guerriers, Slls veulent capituler.
Lea dames du chAteau S'oot miR A la fcnStre u Monsieur Duguay, apaiscz vos canons (bis) Avec vous je composerons ».
Je crois que sa question est reside sans reponse, de meme que celle que j'avaispos^e dans la Revue des Traditions populaires sur le meme sujet. M. Robert Oheix a recueilli k La Motte, pres Loud^ac une version un peu plus complete, mais evidemment tronquee, qu'il a publiee dans la Revue de Rretagne et de Vendee.
La ville aux Portugais, | Hola I c' qu'oUe est jolie } Olte est jolie et parTaile en beaut6 i Du Gu6 la veut z v6rit6. " j
bis
Du Gu6 z a / envoys i
Deux ou trois de ses gardes : ) — MoDPieur Du Gu6 m'a t envoy6 ici ) Savoir si la ville est a lui. )
— Va t'en dire a Du Gu6, ) Va t'en dire a ton maitre ) Qu^nous somm* ici cinquante gen^raux ) Tons pr^ts a lui donner Tassaut, )
LES tiUEtlHES ETRANGERES MODERNES 143
Le premier coup d' canon Que Dugud leur am^ne A fait trembler la ville aux Portugais, La jolie tour a renvers^.
Les dames du chateau Elaient sur les murailles :
— Monsieur Du Gu6, apaisez vos canons Avec vous je composerons.
— Quelle composition, )
Mesdam* voulez-vous faire? i O mes canons j'abatrai vos maisons,
fit mes soldats qui pilleront :
lis pilleront les petits et les grands
Qu'auront de Tor et de Targent.
J'ai cntendu dire i ma grand'mere, nee peu apres la bataille de Saint-Cast, et morte presque centenaire, que les Anglais qui occuperent un instant Matignon etaient des pillards determines : lorsqu'ils etaient enivr^s et ne pouvaient plus boire, ils defouQaient les tonneaux et mettaient le cidre il courir ; ils s'amusaienl a eventrer les couettes avec leurs sabres pour en faire voler la plume, et ils chauffaient les pieds des paysans pour les forcer ^ reveler Tendroitoti ils avaient cache leur argent. Suivant la legende, il y eut aussi des represailles ; c'est ainsi qu'une bonne femme dont les Anglais avaient tue le mari, assomma un blesse qui elait chez elle en le frappant k coups de « trous de choux ».
Lors de cette invasion, la sainte Vierge inter-
141 LEGENDES LOCALES DE LA nAUTE-BftETACXE
vint plusieurs fois en faveur des Bretons : an Temple en PlebouUe, elle arreta les ennemisen faisant (leborder le minuscule rulsseau qui y passe ; pendant la bataille de Saint-Cast elle s'envola sur la
mer, et autour d*elle se forma une sorte de brouillard qui parut elre aux Anglais la <;r^te des dunes, c'est pour cela qu'ils tirerent trop haut etque leur artillerie ne fit pas grand mal aux FranQais. Ceuxci furent victorieux, non seulement k cause de leur bravoure, mais aussi parce que le ciel punit leurs ennemis des sacrileges qu'ils avaient commis en enlevant la statue de sainte Blanche et en cassant le bras de la croix de TEsrot.
La tradition, qui ne semble pas se souvenir de rheroique defense de Rioust des Villaudrens au Guildo, lui attribue dans la bataille de Saint-Cast un role preponderant : la croix de I'Esrot marque I'endroit ou il rassembla son armee pour combattre les Anglais ; au moment oQ ceux-ci allaient k la rencontre du due d'Aiguillon du cOt^ do la Vieuville, Rioust descendit par la rue de Besnault et surprit par derriere les ennemis qui furent massacres. On dit que la mer 6tait rouge de sang jusqu*^ Saint-Briac. D'apres Rioust lui-m^me, la colonne de M. de Broc dont il faisait partic comme volontaire deboucha par Tavenue du chateau de Saint-Cast ; la colonne qui partit de Lesrot etait command^e par le comte d'Aubigny.
LES aUEtlRES ^TRANGERGS MODERNeS i4o
Plusieurs champs de bataille soot hantes par les spectres de ceux qui y perdirent la vie. Sur les landes de la D6roule, en Avessac, apparaissent parfois des bandes de fant6mes blancs, qui viennent demander des pri^res pour les ^mes des guerriers morls dans la bataille de Salomon et de Gurwand contre les Normands en 869. Dans les mielles de Salnt-Casl on voit prfes du Trou aux Anglais r6der la nuit un homme qui porte sa t^te sous son bras. Non loin de la colonne erigee en souvenir de la bataille, est un bas-fond appel6 la Cassiere (lieu bas et humide) des damnes parce que les Anglais y avaient et6 enterres. On y voyait des apparitions, des fan tomes, des feux et des lances brillantes.
Dans les souvenirs des gens du littoral, les
corsaires sont associ^s h, Tidee d'opulence ; ils
^taient si riches, dit-on, qu'ils fricassaient des
piastres. Ils n'ajoutent pas, que je sache, comme
Chateaubriand dans ses Memoires d'Outre-tombe^
qu'apr^s les avoir ainsi fait sauter dans la poele,
ils s'amusaienl k les jeter aux gamins de Saint-
Malo, pour se donner le plaisir de voir les grimaces
qu'ils faisaient en se bousculant et en se briilant
pour les attraper.
Une historiette encore populaire dans le pays
l\Q LEGBND^S LOCALES D^ LA liAlJTE-fitlETACiNe
de Dol, raconte que Tun d'eux avail fait une fortune si considerable, qu'il ne savait comment employer son argent. 11 se fit b&tir un palais de marbre, et voulut que les parquets fussenl de louis d'or. Hen demanda la permission au grand empereur, qui la lui accorda, k la condition que le riche marin ne raarchflit ni sur les lis, ni sur la couronne, ni sur la face auguste des rois. Le Malouin qui, comme tous ceux de son pays, avait de la malice, se dit que la chose 6tait fort simple. II fit des planchers composes de pieces dont les faces etaient collies les unes aux autres, de telle fagon que Ton ne posait le pied que sur Tarrete des monnaies. Mais il arriva que le corsaire fat ruin^. Tout le mondes'en r6joui t, car sa demande elait une ingratitude ^ la memoire des Louis qui avaientfait nobles tous les bourgeois de Saint-Malo.
Sur les c6tes de Brelagne, les guerresmaritimes son I encore Tobjet de quelques recits. A Saint- Cast, un corsaire nomm6 Besnard commandait un navire, le Perillon, qui accomplit des exploits fabuleux. Le diable se melaaussi de ce^ croisieres ; il monta meme k bord d'un navire de I'Elat, la fregate la Cornelie^ dont le capitaine se donna k lui, a la condition d'arriver en quinze jours aux Grandes-Indes. Les matelots de Surcouf se faisaient, dit-on, tatouer sur le front ces mots :: « Terreur de la mer ».
lES GUEtlHES ETRANGERES M0D£RN£!S l47
Les pontons ont 6t^ jusqu'^ ces derniers temps I'objet de recits legendaires ; k Matignon on racontait qu'un marin, pour ne pas mourir de faim, se d^vora les moUets ; un matelot de Saint-Cast avail 6le tellemenl secoue k bord d'une de ces prisons flottantes que, pendant toute sa vie, il ne pouvail s'emp^cher d'imiler en marchant le mouvement d'un bateau h Tancre tourmente par le roulis. Ceux qui ^taienl ^terre n'^taient pas mieux traites : un p^cheur de Plevenon fut attache comme un chien, avec une chaine, k Tentree d'un fort, et en passant aupr^s de lui, les enfants lui criaient d'aboyer. Un jour il dit k Tun d'eux : « Non, je n*aboi6rai pas ; mais si vous voulez, je sais des contes de mon pays et je vous les conterai. » L'enfant alia rapporter k ses parents les paroles du prisunnier ; ils le firent detacher, et lui donnerent k manger les restes de leur table. Le soir il racontait des contes aux enfants et quand, aii moment dela palx, il devint libre, ils le regretterent beaucoup.
On a conserve aussi quelques recits d'^vasion : un matelot de Matigiion, nomme Boulloux, fit un Irou dans la muraille d'un ponton, et, par une nuit d'hiver, il sauta k la mer avec huit de ses compagnons. L'un d'eux se noya, mais les sept survivants, parmi lesquels se trouvait un capitaine* de Saint-Briac, s'empar^rent d'un brick anglais, charge de poudre ; ils eurent la chance d'(5chapper
U8 Li:GENDES LOCALES DE LA fiAUTE-BftETAGNE
h une frigate qui les poursuivail, et ils aborderent k Paimpol oti la cargaison fut vendue ileur profit. J'ai connu d'anciens marins^ jadis caplifs sur les pontons, dont le r^ve 6tait de manger, avant de mourir, le coeur d'un Anglais, tout cru. L'un d'eux 6tant i son lit de mort, pensa faire Sl son confesseur une grande concession, en declarant qu'il se contenterait de le manger cuit.
Revue de Bretagne et de Vendee, 1889, p. 289 ; Revue des Trad, pop., t. XIII, p. 404; F. de La Noue, Notice sur le combat de Saint-Cast ; Comte Regis db l'Estgur- BEiLLON, Legendes du pays d'Avessac, p. 10 ; Paul Sb- BiLLOT, Trad, et superst. t. I, p. 368, 370 ; Revue des Trad, pop., t. IX, p. 288 ; Paul Sfbillot, Contes des marins, p. 341 ; Trad, et sup., t. I, p. 374.