LES GUERRES CIVILES
La Li^e
^^ E protestantisme n'a jamais eu de racines ^rap bien profondcs en Bretagne. Comme parlout ailleiirs ii a 6te persecute ft ses debuts. Mais il ne paraltpas que le spuvenir dessupplices qu'eurent k subir ceux de la religion r^Torm^e ail laisse beaucoup de (races dans la memoire populaire.
La chanson qui suit, recueillie par le D' Roulin vers 1830 et publiee par \mp6re dans les Inslrucliom relatives aux podsies populaires de la France, en est probablemenL le seiil el dernier 6cho.
150 L^GENDES LOCALES DE LA nAUTE-BRETAGNB
Voulez-voufl ouir Thistoire, D*uDe iille d'espit (esprit) Qui n*a pas voulu croire Chose que Ton lui dit.
Sa m^re dit : Ma fille, A la inesse allons done !
— Y aller, A la messe, Ma m6re ce n'est qu'abus.
Apportez-moi mes livres
Avec mes beaux sabots,
J'aimYais mieux elr' briil^e
Et vout^e (vant^e) au grand ▼enl.
Que d'aller A la messe
Ed faussaut mon serment.
Quand sa tr^s chere m^re Eut enteodb c* mot la, Au bourreau de la ville Sa fiUe elle livra.
— Bourreau, voila ma flUe !
Fais a tes volont^s ; Bourreau, fais de ma Glle CoDime d'un meurtrier.
Quand elle futsur P^chelle, Trois roUohs (barreaux) ja roont^e, Elle voit la sa mere «•
Qui chaudcment pleurait.
— Ho ! la cruelle m6r3, Qui pleure son enfant Apr6s I'avoir livr6e
Dans les grands feux ardents,
Vous est (ez = avez) bien fait, ma mere, ' De me fAire mourir.
Je vols Jesus, mon pere, Qui, de son beau royaume, Descend pour me qu6rir.
Son royaurae sur terre Dans pen de temps viendra, Et cependant mon dme En Paradis ira.
L'epoque de la Ligue qui, en Bretagne, ful parliculi^rement dure, a laiss6 quelques souvenirs assez confus. Suivantles pays, le mauvais r61e est attribue aux huguenots ou aux ligueurs ; mais sur le versant de la Manche tout au moins, les ligueurs sont les plus maltrait^s, et danspresque toutes les legendes ils sont representes comme des gens sanguinaires et pillards. 11 est probable que ees traditions 6taient assez nombreusesavantla Revolution ; la guerre civile de la fin du XVIII' si^cle les a fait oublier, et il est possible que plusieurs des exploits des ligueurs ou des huguenots aient et^ depuis attribu^s auxchouans.
Voici ce que j'ai pu recueillir. Autrefois vivaient dans un chateau pr6s de Salines, en la commune de Matignon, des gentilhommes qui ne se plaisaient q\i'k mal faire. On les appelait les ligueurs ou les Fondebonds ; je n'ai pu savoir si ce nom etail celui de leur ch^eau ou le leur. Ils commirent beaucoup de cruautes ; aux Villes-Samson, ils evenlr^rent, pour se divertir, une femme de Saint- Cast, et Ton appelle encore aujourd'hui TAUee des
152 L^GENDES LOCALES DB LA nAUTE-BRETAGNE
Soupirs un endroit pr^s de Matignon od ils ^gorgeaient leursvictimes.
A Marign^, la tradition locale a conserve le souvenir du pillage de cette locality par une troupe venue de Foug6res, et qui appartenait au parti de Mercoeur, mais contrairement h I'histoire, elle dit que ce seigneur, aid6 de ses vassaux, repoussa les assaillants.
Le seigneur de TIsle-Aval en Saint-Potan, qui ^tait ligueur et dont le chateau fut d^manlel^ par ordre de Henri IV, a laiss^ un souvenir detestable ; des soldats k sou service s'etant fait conduire par un petit gargon h Tendroit oti demeuraientses parents, le tu6rent, ainsi que son p^re et sa m6re, et mirent le feu h la maison apr^s Tavoir pill^e.
Le nom de Huguenot est rest^ attache k quelques menhirs, comme la Pierre huguenote k Landman. Les habitants d'Erce-prfes-LifFre et ceux de la Ghapelle-Chaussee portent encore Je sobriquet de <( Huguenots ». H y eut pendant un si^cle une petite 6glise protestante au chSiteau du Bordage en la premiere de ces deux communes ; mais la Ires grande masse des indigenes restacatholique. Vaurigaud n'indique pas la'Chapelle-Chaussee parmi les pays oil le culte de la religion r6form6e fut c6iebre, m^me lemporairement. '
Voici les traces que les prolestanls ont laiss6es dans la traditio/i populaire ; c*est a peu pr^s la
cpnlre-partie de ce qu'elle attribue aux Ligueurs. Pres de Coetquidan, on montra k Cayot-Delandre une maison qui avail appartenu h. des prolestants; on lui dit quUl y avail un souterrain el que les huguenots qui I'avaient habitee etaienl des gens cruels. D'apr^s la tradition le manoir de la Choiiere k Orvault a ete habile par des huguenots ; nos paysans, dil Richer, regardentce nom comme la qualification d'un homme sans religion el ne le prononcent encore qu'avec une sorte d'horreur. Le souvenir du protestantisme s'est joint, dans ces pays k celui d'une longue guerre civile, el quand on sort d'une pareille crise, on estsouventinjuste envers le parti vaincu.
Les prolestants etaienl, comme on sait, volontiers iconoclastes ; on a conserve k Carentoir le souvenir d'une tentative infructueuse pour briiler une statue, qui rappelie des recils du m^me genre que Ton assure s'^tre passes k I'epoque revolutionnaire. Des huguenots qui demeuraient a Catteneuc, voulurent br6ler la statue deNotre-Dame qui etait placee dans un ch^ne oil Von venail la ven6rer. Par trois fois its la jelerent dans un four chauflfe k blanc, sans pouvoir la detruire. On ajoute que le four a subsisle jusqu'k nos jours, el que la statue est restee noire par suite de eel attentat.
^ux environs de Redon, une varianle de la
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l^gend^ de Rieux allribue aux huguenols le role qui est le plus habituellement joue par les lavandi6rcs. Lc grand suinlJacquesremontait la Vilaine en niarchant sur les eaux ; il avail dessein de s'arr^ter ii Rieux qui etait une grandc ville ; niais celle grande ville elait pleine de huguenots et ees mecr(^anls ne permirent pas a saint Jacques de s'arr^ter. Le saint, irrite, s*6cria d'un ton proplietique : « ville de Rieux, tu seras d6truile ! » et il alia fonder la ville de Redon.
L*ancien chateau du Rufllay en Saint-Donan etait la demeure d'un huguenot qui, un soir, attenditle recteur de Saint-Donan, qui s'6tait attarde aux Petits-Madrais, Tassassina et porta son cadavre derriere le presbyt^re. Depuiscetteepoqueonpeut voir chaque nuil un corbillard, convert de draperies de deuil, se diriger vers Saiut-Brieuc, au galop de quatre chevaux noirs et sans conducteur visible.
Du temps de la Ligue, le manoir de Chftteau- Bothcrel fut assiege par le seigneur de Launay. II apparlenait alors a une chatelaine courbee sous le poids des ans, mais pleine de courage et de resolution. Kile lutta longtemps ; mais enfin, le canon fit crouler ses epaisses murailles. Plulot que de se rendre, elle se precipita dans la riviere k Tendroit qui porle aujourd'hui le nom de Fosse- Madame. C'est un trou sans fond d'o(i s'echappent sans cesse de sourds mugissemeuts, parmi lesquels
on pretend entendre les cris de la dame de Ch^teau-Botherel.
D'apres une tradition, les Anglais auxiliaires de Tarmee royale s*etaient manages des intelligences dans le chateau de La Gacilly ; a niinuit une lumiere brilla au haut du donjon ; les soldats pass^rent la riviere k la nage, tu^rent les defenseurs du chMeau et y mirent le feu apr^s Tavoir pille; puis ils tuerent la femme qui les avail introduits.
Ampere, Instructions relatives aux poesies populaires, p. 26 ; Paul Sebillot, Traditions et superstitions, t. I, p. 377 ; P. B^ziER, Supplement a Tlnventaire des Megalithes, p. 23 ; Paul Sebillot, in Archivio, p. 10 ; Cayot-Delan- DRE, Le Morbihan, p. 308 ; Richer, Voyage dans la Loire- Inferieure, Lettre U ; Abb6 Le ClaijPe, La paroisse de Carentoir, p. 64 ; Bizeul, Voies romaines de la Bretagne, p. 54 ; B. Jollivet, Les Cotes-du-Nord, t. I, p. 377, ib., p. 60 ; E. DucREST de VillExNEUve, Le Chdteau et la Commune , p. 279.
La Revolution
ux yeux du peuple, la Revolution est une p^riode k part, une sorle de jalon chronologique, le seul — avcc le r6gne de quelques souverains modernes, et la guerre de 1870 — qu*il eonnaisse r^ellement. II lui semble m^roe, et k juste titre, parlager en deux son histoire. C'est ainsi qu'en Haute-Bretagne les rt^cits populaires, surlout ceux des marins, font remonter k peu pr^s a Tepoque r^volutionnaire le depart des fees qui, pour d'autres, coincide avec la fin du siecle, d<§part qui n'est que momentan6, puisque apr^s 1900, Ics « bonnes dames » deviendront de nouveau visibles. En Ille-et-Vilaine et dans la partie francaise des C6tes-du-Nord, les paysans rapporlent au temps de la « grande Revolution » presque tons les 6v^nements importants qui se perdent dans la nuit des fliges ; on doit pourtant faire une exception pour la Ligue qu'ils savent ^Ire de beaucoup anl6rieure; une des formules initiales des contespopulaires, — mais qui sert de prearabule auKrecitsde
sorcellerie plul6t qu*ji ceux 0(1 figurent lesfees, — parle express(^ment de I'^poque ri^volulionnaire \
Suivanl une tradition, assez r^pandue aux environs de Moncontour et de Collin^e (C6tes-du- Nord), la Revolution fut une sorte de cMtiment envoye par Dieu ; il voulut en particulier punir les moinesdeBosqueti, qui s'occupaient de choses 6trang6res h leur etat et se melaient meme de sorcellerie.
Ce fut un temps 0(1 Ton vit des prodiges : un peu avant 1789, il y eut en Bretagne de terribles batailles entre les chats du pays sur la lande de Meslin et sur les c6teaux du Mene ; les Histoires prodigieuses de Belleforest nous apprennent (t. Ill, c. 3), qu'au moyen fige et au XVPsi6cle, beaucoup de calamites furent precedees de combats entre des oiseaux.
II y eut d'autres miracles. En 1793, le bruit se r^pandit que I'evangeliste saint Marc etait apparu sous un arbre antique de la lande de Lanfains. D'innombrables curieux accoururent ; plusieurs affirmerent avoir vu Tapotre, I'avoir entendu
1. Cf. Sebillot, Conies populaires de la Ilaule-Brelagne, C'^tait avant la grande Revolution (l"** s6rie, n. L), c'etait il y a longtcmps, si longtemps, que les gran<l8 p^res de ceux qui ont vu la Revolution n etaient pas encore n6s (Ibid. n. XLVIl). D^autres commencent par cetle phrase: c'6tait du temps de la grande Revolution (Ibid. n. XLV, 3« s6rie, n. L).
138 L^GENDES LOCALES DE LA HAUTE-BRETAGME
m^me. Les p^lprinages se multipli^rent h Tarbre miraculenx, et la lande devint un lieu de rendezvous oil Ton accourait de loutes parts. L'abb6 Tresvaux du Fraval rapporte dans ses Confesseurs de la foi en Dretagne pendant la Revolution, que des chefs royalistes profilerent de cos rassemblements pour faire des enrolemenls, mais que Taulorite civile defendit el dissipa cette agglomeration de citoyens, et que depuis on n'a plus parl6 de la vision merveilleuse
11 semble que, tout au moins h la campagne, oil les guerres civiles ont laisse tant de 16gendes, on ait presque oubli6 les executions des pretres et surtoul celles des nobles. Cela tient sans doute k ce que le nombre de paysans d<^capites fut peu considerable ; la guillotine fonclionna presque toujours dans les villes, et aux yeux des gens do la campagne, habitues k respecter Tautorite, les executions, qui avaient lieu avec un certain d^ploiement de la force publique, empruntaient k cet apparat le m^me caractere de legalite que les pendaisons, la roue et les autres supplices dont ils avaient ete l^moins sous Tancien regime. Dans les villes, on en relrouve plus de traces, moins cependant qu'on ne serait tente de le croire ; voici dans cet ordre d'idees les quelques traits que j'ai pu relever. Le president du tribunal qui avait condamn6 ti mort les demoiselles de Renac
LA REVOLCTION 1 50
se trouva't quelques jours apras leur supplice pr6s die Tholel quelles avaienl habile h Rcnnes ; il enlendit par deux fois prononcer son nom, et il demanda qui Tappelait ; mais personne ne lui r6pondit. Uq instant apres il enlendit encore prononcer deux fois son nom : « Qui done m*appelle? » s'ecria-t-il. Quelqu'un qui passait sous les arbres de la promenade de la Motle, lieu oh la sc6ne se passait, frappe de la question, lui r^pondil : « Ne vois-tu pas que ce sont les demoiselles de Renac ! » A ces paroles, ce malheureux fut saisi d'un tremblement k la suite dUquel il mourut au bout de quelques jours.
A Nantes, les personnes n^es vers le commencement de ce si^cle avaient enlendu parler des noyades ordonnees par Carrier ; Tune d'elles racontait en I860 qu'elle avail enlendu dire bien des fois que la nuit, lorsqu'on conduisait les condamnes du Boulfay jusqu'au bout de la Fosse, les personnes charitables qui habitaient les quais ouvraient les portes de leurs allees, et se tenaient sur le seuil, dans les tenebres. Alors, dans le cortege, il se Irouvail souvenl des jeunes femmes, portant au cou de petils enfanls, et Giles criaient en passant : « Y a-t-il quelqu'un qui veuille prendre mon pauvre enfant? » Les hommes ou les femmes embusqu^s lendaient les bras, recevaientTenfant, et refermaient precipitamment leur porle, tandis
100 L^GENDES LOCALES DE LA DALTE-BRETAGNE
que 1e cortege continuait sa route. Beaucoup d*enfanls furenl sauves ainsi, et ^lev^s par des geus du peuple.
Lorsque Carrier habitait k Nantes, rue de Hichebourg, dans Tendroit appele le Bourg fume, la fille d'un riche negociant de la ville, arr^te comme suspect, resolut d'aller demander sa gr&ce au proconsul ; pour se le rendre favorable, elje remplit un panier des plus beaux fruits de leur jardin, et se rendit k la maison de Carrier. Toutes les portes 6taient ouvertes; et la jeune fille put tres facilement enlrer dans la piece 0(1 ilsetenait. Elle s'avanca le panier k la main, et vit le terrible homme assis pres d'une taj^le. Lorsqu'il la vit s'approcher, il prit sur la table qui etait pr^s de lui une quantity de chapelets, qu'il s'amusa ii entrcchoquer presqu'au visage de la jeune fille tremblante. « Tiens, ciloyenne, dit-il en rjantd'un gros rire brutal, ce sont les chapelets de tous les calotins, qui out ete boire, cette nuit, k la grande tasse ». La demoiselle fut si epouvant^e, qu'elle oublia le danger que courait son pere, et qu'elle s'^jnfuit, oubliant son panier et ses fruits, sans vouloir en entendre davantage. La maison que Carrier avait habitee dans la rue Richebourg fut, pendant assez longtemps, inhabitee apres son depart ; personne ne voulait y passer lanuil parce qu'on y entendait du bruit. Plus tard, en faisan^
LA RIE VOLUTION IGl
des reparations, on s'g,percut qu'une source passait dessous. Cette maison ne s'appelait pas la maison de Carrier ; mais la maison de Robespierre, qui ne mit jamais les pieds k Nantes.
Autrefois, il y avait dans plusieurs vieilles habitations des cachettes, dont quelques-unes avaient leur entree ^ une certaine hauteur du conduit de la cheminee. D autres avaient et6 obtenues ^Taide de faux plafonds, de fausses cloisons ou de doubles murs ; beaucoup portent le nom de cachette au pr^tre, parce que les membres du clerge qui avaient refuse le serment k la constitution civile s'y cach^rent. On m'en a montre plusieurs en Haute-Bretagne : il y en avait une dans la maison de mon grand-p6re, oU fut cach6 pendant de longs mois rabb6 Egault de Saint-Rene, professeur au college de Dol, mon grand-oncle maternel, celui-lSi m6me dont Chateaubriand parle dans ses Memoires dOuire-tombe ; pour plus de surete, on avait eu soin de placer des fagots devant et d'y menager une sorte de Irou ; k Henansal est une ferme ou, pendant la Revolution, un pr^tre aet6tu6. Depuis, tons los soirs k la m^me heure, on entend dans le grenier un bruit pareil k celui que fait un sac de pommes de terre que Ton decharge. Un jour on lava le grenier, et k Tendroit m6me d'oti semblait sortir le bruit, on vit une large tache de sang ; c'est en vain que Ton a essaye de I'effacer : elle
102 L^GENDES LOCALES DE LA llAUTE-BRETAGNE
persiste toujours et elle est aussi fralche que si le sang avait 616 rcpaodu la veille.
Malgr6 ces cacheltes, il y eul nombre depretres qui, decou verts, furent guillotines ou fusill6s. Je ne sais si on a releve ailleurs la singuli^re opinion, populaire aux environs de Liffr^ (llle-et-Vilaine), d'apr^s laquelle les meurtres des pr^tres auraient 616 commis par les chouans. En ce qui concerne le clerg6 non assermente, I'accusation est mal fondee, mais elle a quelque chose de vrai, si elle s'applique aux pr6tres qui avaient pr6te serment a la constitution civile ; plusienrs en effet furent mis k mort par les bandes royalistes. Le peuple n'a pas distingue entre eux. Dans I'Ouest, les pr6tres asserment6s 6taient expos6s k toutes sorles d'avanies, et leur position etait moins enviable peut-elre que celle des pr6tres r6fractaires. Quelquefois, on pla- 9ait clandestinement dans le tabernacle de leur 6glise un chat noir qui sautait brusquement pen-' dant la messe. C'est le diablc, criaient les paysans, et tout le canton s'insurgeait. 11 courait des chansons et des formulettes injurieuses pour eux. Quand M. Cormeaux, cur6 de Piainlel, eut ete guilloline en 1794, les paysans de cetle commune compos6rent, dit-on, des litanies dont le refrain etait :
Saint Cormeaux, d^livrez-nous Des habits bleus et des jurous.
LA REVOLUTION i^
J'ai dej^ parl6 des empreintes laiss^es sur le sol par les cadavres des pr^lres qui y avaient ete tues ; on raconle aussi des I6gendes de pretres qui se montrent encore k Tendroil temoin de leur suppliee. A Bourg-des-Comptes* (lUe-el-Vilaine), on volt la nuit cheminer lentemenl dans un petil chemin creux derriere le cMteau du Boschel un pretre qui eut la l^te couple en eel endroit.
Aux environs de Soudan (Loire-Inferieure), il y avail une ferme, ancien logis, donl les habilanls etaienl reveilles toules les nuits par des chanls d'6glise, ou des « bruils » qu'on ne pouvail definir. A la fin, le fermier 61 d^molir un mur, derriere lequel ces « bruils » paraissaienl venir, el Ton y Irouva des ornemenls de pretre, qui avaienl ele mures 1^ pendant la R^volulion. On disail dans le pays qu'un pr^lre, cach6 dans ce logis, avail el^ decouvert el lu6 par les bleus. On porta les ornemenls k Teglise du bourg ; on fit dire des messes, el tout bruil cessa.
Au manoir du Bois-Brient, pres de Ch^teaubrianl, dans la chapelle duquel un pretre ful massacre au pied de Tautel, ce n'esl pas son fan tome que Ton voit, mais de gracieuses apparitions ; pendant la nuit de Noel, Irois belles demoiselles values de blanc comme des communianles, se liennenl par la main el sorlenl d'un bois voisin pour se rendre ^ la chapelle oCi elles font en-
iG4 L^GENDGS LOCALES DE LA DAUTE-BRETAGNE
tendre uae musique d^licieuse de canliques.
Lorsque les nobles furent obliges de se cacher, ils choisirent quelquefois des endroits que la ere- . dulile popiilaire regardait comme hanl^s. M. de Chateaubriand du Val Guildo, parent de Tauteur des Martyrs^ passa plusieurs mois pres du Guildo, soit dans les mines de ce chateau ou apparaissait, dit-on, le spectre de Gilles de Bretagne, soit dans unc sorte de pigeonnier au bord de la men, tout pres d'une grotte ou Ton voyait les f^es.
II y eut aussi des miracles, corame au temps des guerres de religion : des statues que Ton jeta au feu, comme celle de saint Cieux, ne purent 6tre br616es quelque soin qu'on y mit.
Par la Constitution civile du clerg6, la Revolution avait froisse, surtout dans le pays de Touest, bien des convictions : Temigration d'une partie des nobles, la suspicion dont ceux qui restaient etaient Tobjet, y crea aussi de profonds mecontentements. Mais quelque graves quails fussent, ils n'auraient peut-etre pas suffi pour ppovoqucr des r^sislances k main arm^e. La levee de 300,000 hommes ajoutant un nouvel element de discorde k tons ceux qui existaient dej^, amena le soulevement d*une partie de ces provinces.
tJi REVOLUTION l6j
Ces pays f ureni alors coupes pour aiasi dire en deux : les villes, les gros bourgs etoin assez grand nombre de communes rurales, attaches aux Jd^es nouvelles, les soutlurent energiquement ; les paroisses oti vivait, loin de Versailles et de la cour, une noblesse populaire, en rapports constants avec les paysans qui consideraientcesgentilshommes campagnards comme des esp^ces de chefs de clans, se soulev6rent au contraire, et pendant des annees opposerent aux armies de la R6publique une resistance plus difficile h vaincre que les invasions des armies rt^guli^res.
On vit alors en prt5sence les bleus, ainsi nomm^s k cause de la couleur de Vuniforme de Tarm^e republicaine, et les blancs, qui tiraient leur nom k la fois de la couleur de I'uniforme royal et de celle des lys. Ces noms ne furent pas seuls : les chouans et les Vend^ens appelerent Paiauds les habitants des villes republicaines qui se trouvaient au milieu de pays royalistes. C'^.tait une forme m^prisante de patriote : il est rest^ le sobriquet de plusieurs localites ; on dit encore les « Patauds de Nantes », les « Patauds de Saint-Aubiu-du-Cormier », etc. Le sobriquet de Chouans est demeur^ attache k un grand nombre de communes en llleet-Vilaine (Gosn6, Ize, Saint-Jean-sur-Couesnon), et dans les C6tes-du-Nord (Bocqueho, Br^hand, I^ancieux, Plestan, Pommeret, Ruca, Saint-Potan,
lG(i L^GEXDMS LOCALES DE LA HACTE-BRETAGNfi
etc.). Cest par dizaines qu'oQ les compte. En ce pays, « avoir de la plume aux paltes » signiQe, comme dans le Haul-Maiae, 6trc royaliste, par allusioQ au chouan ou chat-huant, qui preseole, comme on sail, celle particularity. Quelques blasons de villes ou de villages font, aussi allusion k des fails de la guerre civile. C'esl ainsi qu*en Illeel-Vilaine on appelle les gens de Gosn^ les « Canlaches ». Cantache est un endroit 0(1 les chouans de celle commune atlaquerent un courrier du gouvernement.
Les chansons qui gardent le souvenir des guerres civiles sonl rares ; sur plus de Irois cents chansons recueilUes en Haute-Bretagne, je n'en ai pas rencontre une seule qui puisse se rallacher beetle epoque. M. Decombe a public dans ses Chansons popufaires de V lUe-et-Vilaine ^ sous le litre du Depart des chouans, une sorle de chanson enumerative qui lui avail et6 communiqu^e par M. P. Bezier. II ajoule en note : « D'aprds une tradition qui a cours dans le pays, cette chanson, qui n'est autre chose qu'une enumeration des communes comprises dans un certain rayon aulour d'Antrain, de Dol, de Combourg et de Hed6, aurait autrefois servi de chant de ralliemenl aux chouans. Plus lard, les conscrits la chanlerent aussi, en lui faisant subir quelques modifications ». Quant k la chanson dite de M. de Charette, ce n'esl qu'uQ
La revolution 167
pastiche dont Tauleur est Paul Ft§val, qui a racontt^ comment il la composa *.
Les fails de guerre et surtout les executions sommaires et les cruautes ont laisse des souvenirs plus nombreux et plus interessants. Pendant cette 6poque malheureuse oCi Ton vit des gens de m6nie race, parfois des voisins, s'armer les uns conlre les aulres, il y eut des deux cotes des actes de bravoure et d'heroisme, de nobles devouements, mais aussi, comme dans toules les guerres civiles, nombre d'atrocit^s furent commises. Ce.sont surtout celles-l^ qui sont rest6es dans la tradition populaire, mais il est assez rare qu'elles aient pris une forme legendaire.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le bieu fond6 des attributions faites soit aux bleus soit aux royalisles : il est permis toutefois de faire remarquer que, de part et d'autre, derriere les belligerants, se trouvaient des enfanls perdus, des gens sans aveu, qui quelle que soit la cocarde dont ils se parent, appartiennent surtout au parti du crime. II faut aussi dire, maintenant que les passions sont assez assoupies pour que Ton puisse parler de cette 6poque troublee comme si des gens de noire sang n'y avaient pas 6te acteurs, que TSiprete
1. V. InlermMaire, 10 f6vrier, 10 mars 1888 ; Reoue des Trad, pop., t. Ill, p. 283.
I(i8 L^GENDKS LOCALES t)& LA HAtlTE-ftREtAtiN^
de la latte explique, si elie n'excuse pas, lafacilite avec laquelle fut alors vers6 le sang. '
Je rapporterai ici, sans altenuation comme sans embellissement, les fails qu'a retenus la tradition populaire.
J'ai donn6, dans le tome P% p. 378-84, de mes Traditions de la Hauie-Brelagne et dans ia Bevue des Traditions populaires^ t. IV, p. 211, les diverses depositions que j'ai recueillies sur les executions sommaires et les faits de eruaut^ restes dans la tradition.
Ici, je me contentcrai de noter ceux qui ont quelque caractere l^gendaire et merveilleux. J'ai d6jk parl6 dans le volume precedent, des traces qu'ont laiss^es, sur le sol, les pretres fusilles. Aux environs de Josselin, on ne pent boucher un trou qui s*est form6 k Tendroit ot toucha la t^te d'un paysan qui, apr^s avoir servi de guide aux bleus, fut tue par eux ; sur les dalles de la pelite chapelle Sainte-Croix, k Josselin , des moisissures rouges marquent la trace du sang de deux jeunes paysans tues par les bleus et dont les cadavres furent deposes k cet endroit. Pres de Montmuran, un lieu est appele le Morbihan, el on y voil revenir des r^publicains fusilles par les chouans ; k la barri^re de la Clidtaigneraie, commune de Gennes, se monlre parfois, la nuil, un spectre noir portant un
cercueil sur ses epaules : c'est 1^ que furent enter-
rees sommairement cinq femmes que les chouans avaient saignees h la gorge ; dans la foret de Teillay, la Tombe a la fille est Tobjet cl*une sorte de culte : c'est 1^ que fut tu6e une paysanne qui avail d6nonc6 k la garde nationale de Bain les royalistes qui se cachaient dans la for^t. Elle est aussi connue sous le nom de sainle Pataude, que les chouans lui donn^rent par derision.
Les fails de guerre, propremeni dils, qui nous ont 6le conserv^^s, sonl en assez petit nombre :
A Erc6-pres-Liffr6, on a garde le souvenir d'une
rencontre qui eut lieu sur la lande de Bauge. A
la pointe du jour, les gardes nalionaux d'Erce
surprirenl les chouans de Vern el de quelques
communes voisines pendant qu'ils ^taienl en train
de d^jeunier. Les chouans s'enfuirent, pour la
plupart, dans la direction de Liffr6 ; mais, au bas
du bourg, ils se heurt^rent aux gardes nationaux
de Liffre qui en tuerent plusieurs. D'autres, qui
avaient pris une autre direction, trouverent la
mort dans le champ de la Bihardais, pfes les Ber-
ruos, en Erce, et sept furenl inhumes dans ce
champ. Parmi eux, se trouvait le maire de Vern
qui, pendant trois jours, avail fait souner les
cloches de son eglise pour appeler les chouans.
Son cheval^ qui portail, dit-on, les caisses d'or du
rassemblement, 6chappa aux gardes nationaux.
Dans la commune voisine de Liffre, un convoi
170 L^GENDES LOCALES tt LA flAiltE-toEtAGHfi
ful t Uaqu6 et pilld par les royalistes, k la montee de Cormarie, dans la forel de Reones. On raconte qu*un stul homme ex^cuta cette entreprise. II disposa tout le long de la c6te, parmi les arbres, des mannequins habilles comme des chouans, et k>rsque la voilure arriva avec son escorte au lieu oCi 11 les ftTait postes, il se montra, un fusil h. la main, el declara aux gendarmes que s'ils faisaient resistance, ils seraient lotts fusilles. Croyant avoir affaire k une troupe nombreose, ils se sauv^reot au plus vite, et Thomme put piller ii son aise la caisse du gouvernement.
Les r^cits de la veillee sont en general favorabies k certains chefs de la chouannerie. Boishardy, qui tenail la campagne aux environs de Moncontour, etait, disent les paysans de ce canton, un assez bon homme, qui n'etait pas mauvais k regard des pauvres gens. Lui et sa femme couchaient habiiuellement sur un grand ch^ne* Un jour que Boishardy se trouvait dans une ferme, elle fut cern^,e par les bleus qui etaient k sa recherche. II y avaitl^ trois femmes qui avaient chacune un enfant a la mamelle. Elles dirent k Boishardy de se coucher en travers du foyer, et toules les trqis s'assirent sur Tesp^ce d'estrade en pierre qu'on voit encore dans beaucoup de fermes
— c est au fofld de cefefee estet^ pa-v^e qu'est Vktre ;
— elles le cacherent ainsi, et donnerent a t^ter a leurs enfants. Les bleus ne les d^rang^reat pas, et Boishardy leur echappa encore cette fois. II couchait souvent dans le creux d*un rocher qui se trouvait non loin de la propriete dont il porlait le nom ; cette cache pr^sentait une ouverture fort 6troite. En 1833, tout le monde laconnaissaitdans le pays, et on ne la designait que sous le nom de Cache de Boishardy. Le camp de ce chef 6tait ordinaireraent dans un champ de la commune de Br^hand appele les Cacheriaux.
Charette est le seul des g^neraux de la Vendue que le peuple n'ait pas oubli6 et dont il ait orne la vie de quelques details Ic^gendaires. Son nom est devenu un terme de comparaison populaire. Actuellement en Haute-Brelagne, on dit de quelqu'un qui est attache aux id6es l^gilimistes : « II est chouan comme Charette ». On rencontre, b. une epoque contemporaine du general vendeen un similaire de ce dicton. D'apr^s une notice plac6e au-dessous d'une estampe de Duplessis-Berlaut, qui represente Charette marchant au supplice, quand on voulait designer quelqu'un comme mauvaiscitoyen, c*6tait une expression assez generale que de dire : « 11 est patriote comme Charette ». De m^me que beaucoup d'autres chefs de cette Epoque, il avait des surnoms ; on Tappelait le « Petit Cadet » ou le
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« Petit Savoyard ». Aux enviroQS d'Ancenis, il a laisse la n'putation d'un vert galaiit, Ires entrcprenant avec l<*s filles el les femmes, brave, audacieux t la guerre, inais aussi Ires brutal. Sur les bords de la Loire, ou dit en proverbe : « Hardi comme Charette », et aussi « Paillard comme Charette ». Toutefois, de m6me que Boishardy, il n*etait pas dur en vers les gens de la campagne. Suivant une tradition du pays nantais, ^ la suite de son entree Iriomphale ^ Nantes, Charette alia consulter une diseuse de bonne aventure qui demeurait place Viarmes. Cetle femme r/^dansdu
marc de cafe que le chef vendeen serai t fusille
place Viarmes, non loin de Tendroit ou Cathelineau avait et^ blesse ^ mort.
Une 16gende des bords de la Loire veut que Cathelineau ait passe la nuit qui precedale si^ge de Nantes au moulin du Bernardeau, pr6s d'Ancenis. Ce moulin, qui n'existe plus, etait bien connu k cette epoque, k cause des signaux qu'il faisaitavee ses ailes. La meuni^re elait une femme galante, et M. Leon Seche a raconte dans une de ses nouvelles cette aventure de Cathelineau. Le jour du passage de la Loire par I'armee vendeenne, la meuniere, qui n'avait pas ete cruelle pour le general de rarm(5e royale, soutint une sorte de siege contre les hussards de Westermann qui s'emparerent du moulin et la fusill^rent.
La tradition populaire attribue k d'autres meunieres un penchant decide pour les royalistes. A. Laille, un chef de chouans, Theaudi^re, ditVivela Joie, s'6tait fait aimer d'une meuniere qui rendait d'incontestables services aux chouans, car suivant que les ailes de son moulin etaient en croix ou en forme d'X, les blancs savaient que les bleus etaient plus ou moins eloignes.
Paul Sebillot, Trad, et sup,, t. I, p. 337, t. II, p. 51 ; Tresvaux du Fraval, Les Confesseurs de la foi, p. 106 ; GuiLLOTL\ DE GoRsoN, TradUioHS de la Haute-Bretagne, p. 29 ; M°^« Vaugeois, in Revue des Trad, pop., t. Xlll, p. 140 et suiv ; Lucie de V. H., in Rev. des Trad., i, XIII, p. 547 ; Habasque, Notices historiques, t. I, p. 406 ; Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, p. 213, ^d. in-8 ; Paul Sebillot, 1. c, t. I, p. 383; M™« Vaugeois, 1. c. ; H.
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Gaidoz et Paul Sebillot, Blason pop. de la France ; Paul Srbillot, Blason pop. de VIlle-ct-Yilaine et des C6tes-du- Nord; La Bretagne artistique et Utterairey t. II, p. 184; Annales de .Bretagne, t. XI, p. 669 ; Goud^, Hist, et Leg. du paxjs de Chdteaubriant, p. 352 ; Paul Sbbillot, Erce-pres-Liffre et le chateau du Bordage, p. 11 ; Revue des Trad, pop., t. XIII, p. 525, ibid., t. V, p. 259; Grain, Curiosites de Vllle-et-Vilainey 1890, p. 7.