‹ Légendes locales de la Haute-BretagneChapitre 62 sur 69 · PERSONNAGES POPULAIRES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES POPULAIRES

Sag* N 1886 j'avais essayd de repondre 4 une quesf^^ tioii posee par le Congres archt^ologique de France, qui demaodait quels etaienl les personnages historiques resits dans la Iraditioii populairc eu Bretagne. Trois ans plus lard, je reprenais le m^me sujet, et alors comme en 1889, comme uujourd'hui, j"etais amenei conslaler combien sont obscurs, confus el peu imporlants Ics souvenirs qu'ont laissfo dans la'memoire du peupio des hommes qui parfois out rempii le moride de ieur renommee. C'esl an second de ces memolres que je vais emprunler, en le boruant A la Bretagne de langue fran^aise, la plus grande partie des details qui suiveol.

Divers lemoigna^es recueillis de la bouche des paysaos, parlent des Remains et de C^sar, auquel se rattachent presque tous les anciens camps ; mais ils ne sont pas trfes precis et peut-^tre n'y faut-il voir que Techo de mots eatendus de la bouche des archeologues ou des touristes. Uq dieton usite k Pleudihen pour designer quelqu'un qui se met en colere : « II est comme un Pharamond ! « n*a rien a voir avec ce probl^matique roi des Francs.

L'anciennete de Texpression : « 11 a des pieds de Charlemagne », encore employee pour designer de grands pieds, ne rne parait pas davantage prouvee, et je ne suis nullement convaincu, en depit du nom, que le souvenir du ht^ros de Roncevaux ait persiste k travers les 4ges aux bords de la Vilaine, soit dans la legende du Saut-Rolland, rapportee t. 1, p. 91, soit dans les noms de lieux que M. R6gis de TEstourbillon a rencontres, etqu'il aconsignes dans un article de la Revue des traditions populaires^ [. IV p. 420.

D'Amezeuil assure que Ton parle souventd'Abelard dans la presqu'ile de Ruys ; seulement lorsqu'on prie^ quejqu'un de raconter son histoire, il Thabille a sa fayon, et le presente comme un diable ou comme un ange, selon qu'il est liberal ou ultramontain. Je pense qu*il faut accueillir cette affirmation avec prudence et qu'il convient d'etre

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tr^s cipconspect ea ce qui concerne la grotle de Clissoii, daas la Garenae Lemot, grotte dans laquelle on pretend qu'Helolse se refugiaavec Abailard qui, cpmme on le sail, etait originaire du Palais. Cette tradition doit remonter la Tepoque ot Ton grava sur les rochers qui la forment, des vers « Empire ». Elle est loutefois Tobjet d'une sorte de culte. I.es jeunes Nantaises qui visitent Clisson ne man(^uent pas de detacher un fragment de pierres de la grotte pour se marier dans Tannee.

D'apr^s M. Guillotin de Corson le souvenir du prince Arthur serail reste populaire, associe ^ celui de la duchesse Constance, dans le pays deTeillay, oti la m^re de Tinfortuue prince se r^fugia ; mais il se borne k cette seule citation. J'ai, quanta moi, essay(5 vainement de retrouver aux alentours de la for^t de Rennes, la complainte de Constance attendant le retour de son fils, que Paul F^eval dans son roman du Loup blanc pretendait y 6tre encore chant6e.

Aux environs de Dinan, on dit en proverbe d'un homme robuste qu'il est « fort comme Arthur » ou « Artu' ». La chasse Arthur y est I'objet des memes superstitions que les nombreux paralleles que Ton en connait k I'etranger et en France.

J'ai parl6 ailleurs de Holland^ k propos des empreintes merveilleuses, et j'ai r^uni dan& un cha-

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pitre pr^c^dent tout ce que je connaissais sur les Templiers.

Ni Charles de Blois, ni Beaumanoir ^ n'ontlaiss(§ de traces dans les souvenirs populaires ; leur no^sr m^rne est ignore dcs paysans. lis connaissent un peu mieux celui de DuguescUn « le bon breton », mais ils ne savent guere que cela; pour cerlains d'entre eux, c'est un general de la Revolution, qui a batlu a maintes reprises les Anglais. La revue M^lusine a public en Janvier 1889 une chanson qui raconte la prise d*un chateau par Duguescliu d6guis6 en meunier. M. GaidozTafait suivre d'une note dans laquelle il emet des doutes, tr^s justifies, sur son origine ; elle paralt en effet rentrer dans la cat^gorie des pastiches, et elle semble avoir ete fabriquee, h I'aide d'emprunls faits aux chansons populaires, par un maJtre d'ecole ou par un letlr6. Sa femme, Tiphaine Raguenel, est devenue une dame blanche ; elle hante le voisinage du chateau de la Belli^re qui lui appartint.

Aux environs du chSiteau du Guildo oO les soldats du due Francois 1" arr^terent Gilles de Bretagne, et pr6s de celui de la Hardouinaye oh il p6rit, quelques paysans m'ont parl6 de certains episodes de la vie do ce malheureux prince, du morceau de pain noir qu'une mendiante compatis-

1. Oq trouve pourtant son oom attach^ a une l^gende roroanesque.

sante lui faisait passer k travers les barreaux de fer de sa prison, des matelas sous lesquels il fut 6toujOri§ ; mais il est possible que ces details ne soicQt que la repetition de ce qu'ils ont entendu dire aux touristes qui viennent visiter les mines de la Hardouinaye ; au Guildo, la tradition est plus curieuse ; on y raconte qu'une domeslique du manoir du Val, situ6 de Tautre c6l6 de la riviere, avail decouvert le souterrain qui r^unissait les deux chMeaux et qu'elle s'en servait pour aller porter i. manger k Gilles. Ici il y a une confusion, frt^quente dans les r^cits populaires, entre le lieu oii le prince fut arrets et celui oti ilsubitsaderni^re detention. On m*a aussi parl^ de I'adjuration ^ connparattre au jugement de Dieu quarante jours apres lui, adress^e par Gilles k son fr^re. Aux environs de Tabbaye de Bosquen ou il fut inhume, on dit k Habasque que son corps y avait el6amen6 surune charrette k bceufs ; d'apres Levot, le fermier de Bosquen ajoutait que cette charrette entra dans r^glise, et fit le tour de la fosse avantque le cercueil y fdl depos4 ; depuis, nuUe charrette n'a pu aller de la Hardouinaye a Bosquen par le chemin qu'avait pris celle qui portait le corps de rinfortun^ prince ; suivant une note des Anciens Ev4chf^s de Bretagne^ en passant pres des derniers vestiges du chateau de la Hardouinaye, les paysans se signent et font tout bas une priere pour « monsieur Gilles ».

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Je n*ai jamais enleadu parler de Gilies de Retz, ce qui n'a rien de surprenant, puisque je n'ai jamais habits que des pays assez ^loigii^s du Comte nantais ; mais dans cette contree la renommee de C^sar est souvent coutrebalaiic6e par celle de Gilies de Retz, autrement dil Barbe-Bleue ; tous les chateaux sans proprietaire avere lui appartenaient, suivant la croyance populaire. Toutes les fois que cet ogre apparait quelque part, on pent etre sur qu'il s'agit de vestiges anciens. Apres son execution (23 octobre 1442), on ^leva sur les Fonts un petit monument expiatoire, sorte de niche gothique a trois compartiments avec les statues de la Sain te- Vierge, de saint Gilies et de saint Laud. On appelait cette Vierge Notre-Dame de Cree-lait, et les nourrices y allaient en pelerinage, pour obtenirun lait plus abondant. Le D"" Guepin, dans son Histoire de Nantes, affirme que de son temps, (1839), on deposait encore aux pieds de Notre-Dame du beurre et d'autres offrandes. Ce petit monument a ete detruit lors de la construction du nouvel H6tel- Dieu (1864).

Le seul personnage hiatorique qui paraisse avoir laisse dans les souvenirs du peuple une trace serieuse est la duchesse Anne, qui termine la liste des souverains de la Bretagne independante. Avant elle, il y a peu de chose; apr^s on ne trouve guere que des reminiscences assez

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vagues, et limilees k quelques cantons, qui s'attachent^ Duguay-Trouin, ii Boishardy et b, Charette, la l^gende de M. de la Garaye etant mise h part.

La beaute d'Anne, son double titre de duchesse de Bretagne el de reine de France, eponse de deux rois, sa mort prematuree, ont sans doute conlribu^, non moins que le sentiment de particularisme, jadis tres vivaut en Bretagne, k lui assurer une certaine renommt^e. Le nom lui-m^me qu'elle portait n'y a peut-^tre pas 6t6 stranger ; elle avait pour patponne sainte Anne qui, avant elle, et surtout depuis, a 6te en Bretagne Tobjet d'un culte quasinational. La popularite de la sainte a pu rejaillir sur la duchesse, et qui sait si celle-ci n'a pas a son tour 6te pour quelque chose dans le culte que les Bretons ont conserve pour la mere de la Vierge?

De meme que Brunehaut, et que d'aulres femmes l^gendaires, la reine Anne est pour le peuple une grande b^lisseuse : k Dinan, on lui fait honneurde la construction du beau donjon du chSiteau, qui lui est anterieur de plus d'un siecle, et Ton y montre toujours son fauteuil de pierre. Habasque assure qu'aux environs de la Roche-Suhard, elle passe pour avoir bati et poss6de le chAteau de ce nom, dont on ne voit plus que les mines ; du reste, ajoule-t-il, on lui rapporle Torigine de presque tous les chateaux gothiques de la Bretagne. II n'est

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peut-^lre pas hors de propos de remarquer qu'une chapelle d^diee k sainte Aone se trouve k peu de distance de La Roche-Suhard.

A Dinan, on retrouve le souvenir, d^figur^, de la bonne duchesse dans celui de rue aux Anes, au-deU\ dii pont de L6hon, qui, suivant les gens du pays, fut ouverte par elle. Og6e rapporte, sans citer la source, une anecdote d'apres laquelle la voiture de la reine a^'ant eu peine k monter la cote de Beauvais, les habitants d^telerent les mules et la trainferent. Arriv^e au sommet, Anne voulut, dil-on, anoblir tons ceux qui lui avaient donne une telle preuve d'affection, et elle se plut k donner son nom k cet endroit. La voie romaine qui traverse le canton de Fougeray porle indifferemment les noms de cheniin de la duchesse Anne ou de chemin de la Royne ; k Langon, un chemin de la Royne est aussi appele chemin de la duchesse Anne. A la Noe Blanche, on lui attribue la construction d'une voie qui remonte k Tepoque romaine ; ^ la vue d'une pie morte, elle interrompit les travaux.

Des traditions racontent quelle assista en personne ci des batailles. Apres la d6faite de I'arm^e bretonne k Saint-Aubin-du-Cormier, elle tenta de se sauver par le souterrain du chateau de Saint-Aubin, d'autres disent par celui du Bordage : elle fit ferl^er son cheval k rebours, de sorte que ceux qui la pour-

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suivaient firent d'abord fausse route ; mais elle fut vendue par son valet, qui paya cher sa Irahlson, puisqu'on le tua quelque temps apres. Celte legende est connue aux environs de Saint-Aubin ; k Chevr^, on dit que la duchesse Anne, pour echapper aux Anglais, fit ferrer son cheval k rebours, mais elle fut tpahie par son palefrenier et ne dut son salut qu'k un stralageme : elle fit tuer, eventreret vider un cheval, qui fut place sur un haquet. Elle se cacha dans le corps de Tanimal et passa ainsi au milieu de ses ennemis qui ne se douterent pas que la carcasse de la bete derobait k leurs yeux la jolie duchesse ; k Blain (Loire-lnferieure), on raconte que, pour 6chapper aux « Anglais, » elle se cacha dans le corps d'un cheval mort. Les pies, en depcQant le cadavre, decelerent sa retraite et Dieu, pour les punir, les chassa k jamais de la for^t du G^vre.

Les residences d'Anne sont aussi nombreusesque celles de la reine Blanche k Paris et dans les environs. Les habitants du Vieux-Bourg en Saint-Just out conserve le souvenir d'un convent, aujourd'hui completement disparu, oii elle venait parfois faire des retraites ; lorsqu'elle se rendait de Nantes k Ilennes, elle faisait halte au manoir de la Praye, non-loin de Fougeray ; quand elle allait au Folgoet, elle se reposait au chAteau de la Pordrillais, ^n Pipriac, oQ Ton assure qu'elle mit au monde

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UD enfant ; on y fail voir la chambre de la reine Anne. A Saint-Malo, une belle vieiMe maison au fond de la cour de la Houssaye se nomme encore la a maison de la duchesse Anne. »

Pr6s de Saint-Aubin-du-Cormier, on montre la Butle h. Moque, sur laquelle la duchesse et ses dames d'honneur venaient jadis se reposer. S'il faut en croire la tradition, Anne de Bretagne aurait, un jour de fete publique, figure dans une d6rob6e. La bonne duchesse y fut souvenl a derob6e », et toujours elle sut se soumetlre avec bienveillance k cet usage bizarre.

Je ne parle que pour mc^moire des « Sabots de la reine Anne, » cette chanson n'^tant qu'un pastiche, fait vraisemblablement il y a une cinquantaine d'ann^es.

D'apr^s une note de la deuxi^me Edition d'0g6e, on montre h la Selle-en-Luitr6, sur le bord d'une ancienne voie romaine, un champ dont une extr6mil^ a 6ie nommee la table du roi ; Charles VIII, dit-on, y fit une halte et c'est pour perp6tuer ce souvenir que la charrue n'y a point pass6. *

Parmi les personnages l^gendaires de la Haute- Bretagne, on voit figurer au premier rang Marot de la Garaye, qui n'esl mortqu'en 1755 ; dixr^cits

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