LES PERSONNAGES POPULAIRES
populaires, recueillis de 1850 h nos jours, dans une region, il est vrai, limilee aux environs immediats du chateau oCi, apres une jeunesse agitee et joyeuse, il accomplitdesacles charitables, meltent en sc^ne le seigneur de la Garaye. II rivalise il ce point de vue avec le penitent K^riolet, qui lui est ant6rieur de pres d*un siecle, et encore, il n'est que juste de dire que pour K6riolet, une enqu^fe approfondie a ete faite par un de ses parents dans tout le sud du Morbihan. Les documents que je donne ci-apr6s ont ete recueillis isolement, a des ^poques assez ^loignees, sans que personne se soit occupe d'une facon sp6ciale de les rechercher. Ce n'est pas le chAtelain- charitable et instruit, le philanthrope h la fois philosophe et Chretien, que connaissent les recils populaires ; aucun ne parle, si ce n'est en passant, des fondatioiis hospitalieres faites autour de son chateau, des soins que lui et sa digne compagne se plaisaient k prodiguer aux malades. lis visent uniquement les motifs d'ordre surnaturel, qui le pouss^rent h. renoncer ti la vie agr^able de seigneur opulent, pour devenir le servileur des pauvres et des malades. Ce changement a paru si extraordinaire aux paysans, qu'iis Font entour6 de circonstances merveilleuses, od Ton relrouve des elements traditionnels qui sont bien plus anciens que lui et qui ne sont pas particuliers k la Bretagne.
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M. de la Garaye poss^dait une grande fortune et comme tous les seigoeurs de son temps, il avail la passion de ta chasse ; en compaguie de madame de la Garaye el de joyeux compagnons, il passait par dessus les cl6tures, foulail les moissons et les pr^s, el de tost le voisinage s'elevait un cri de malediction contre lai et ses h6tes. Sans les expiations qui marquerent la fin de sa vie, il aurait peut-6tre 616 condamn6 k mener une chasse fantastique ; ses anciens compagnons sonl contraints, tout au moins un jour par an, k revenir aux lieux de leur& 6bats. Une tradition dit que tous les ans, k Touverture de la chasse,- le soir apr^s le lever de la lune, une troupe de jeunes chasseurs, portant le costume des temps passei^, suivis de leurs valets, de leurs chiens et de leurs piqueurs en casaque rouge, s'arr^tent k la porte de la ferme, autrefois la loge du concierge, frappent en maitres et demandent au fermier qui se montre au guichet : <' M. Marot y est-il ? » Puis, comme s'ils avaient re^.u une r^ponse, ils passent sans s'arr^ter et chassent toute la nuit dans les bois. Us ne disent rien, ne font demal a personne ; mais on les voit passer et repasser, comme des ombres, k travers les 6tangs, les haies et les buissons, sans laisser de trace apres eux et, jusqu'au lever du jour, on entend les cris des piqueurs, les fanfares, les aboiements des chiens, les Eclats de
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rire des chasseurs et les hennissements des chevaux. Ces ombres sont, disait-on vers 1859, les ^mes des anciens amis de M. de la Garaye, morts sans avoir comme lui expie leurs erreurs par la penitence.
D'apr^s un recit que M. Lagneau, dans son Guide de Vetranger a Dinard, assure 6lre populaire, on raconte en outre dans le pays que le seigneur de la Garaye 6lait un homme frivolO', niant Dieu, ne songeant qu'au plaisir. M. de la Garaye, m^me d'apres Tabbe Cathenos, qui aurait pu charger les d6fauts de son h^ros, pour rendre sa conversion plus 6clatante, ne faisait que mener la vie des gentilshommes riches et inoccup6s*; il ne ressemblait pas k un autre penitent c6lebre, Keriolet, qui avant sa conversion 6tait brutal, querelleur, et poussait Timpiet^ jusqu'^ tirer des coups de pistolet contre le ciel. II y a toutefois un trait commun entre ceux que la Mgende attribue a ces personnages : tons deux auraient chang6 de conduite k la suite d'avertissements : Keriolet, lorsqu'il eut vu la place qu'il devait occuper en enfer, Marot de la Garaye, apres les tr^pas soudains 'de ses proches et les apparitions qui se present^renl,
1. D'apres Tabb^ Cathenos, Vie de M. de la Garaye, 1790, les campagnes retentissaieDtdu crides chasseurs, du bruit des cors, de Taboiement des chiens. Dautres fois, la conipagnie jouait au billard, au mail, a tirer aux oiseaux.
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soilk lui, soit k sa femme. Eq r^alll^, il avail pu 6lre frapp6 des nombreuses morts qui atteignirent les siens ; avant son mariagje, son fr^re atne et le fils de celui-ci, moururent en qiielques mois ; plus tard son beau-fr6re, M. de Ponlbriand expira entre ses bras. Mais ceUe derniere mort n'eut lieu qu'en 1710; d^s Tan 1704, M. de la Garaye ^lail alle k Paris 6tudier la m^decine et la pharmacie ; revenu dans ses terres, il avail soign6 quelques malades des environs, puis il avail quelque peu repris son existence dissipee d'autrefois. Le fr^re de madame ful, dit une tradition, tu(5 a la chasse, et peu apr^s ses fun6railles, auxquelles assisterent plus de cent pretres, il se presenla tout k coup devanl sa soeur, qui se promenait dans une des avenues*. 11 lui dit qu'il elait en enfer, et qu'elle et son mari iraient aussi, s'ils ne se hAtaient de changer de conduite. Apr^s avoir acheve ces recommandalions, il sembla tout en feu et disparul. Cette legende etail populaire k Dinan il y a une vingtaine d'annees ; c'est la seule oQ Tapparition ne se prc^sente pas devanl M. de la Garaye en pcrsonne.
Suivant un autre r6cit, le beau-frere de M. de la Garaye tomba comine foudroy^, un soir au
1. La tradition fait une erreur ; M. de Pootbriand 6tait le mari de la soeur de M. de la Garaye.
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milieu d'une f^te, et Ton ne releva qu'un cadavre. Celte mort affecta profondemenl le jeune ch^itelain, qui, tout entier k sa douleur, sortit la nuit pour chercher uq peu de calme. Sa promenade Tavait conduit dans un bois solitaire, voisin du chateau. Tout a coup, au milieu d'une lumiere rouge, apparut dans un char de feu le jeune chevalier qui, d'une voix sepnlcrale, lui ordonna de fuir k jamais les plaisirs terrestres. « Je suivais, dit-il, ton exemple ; je vivais comme loi. Repenistoi, ou comme moi tu seras frappe de mort et lu souffriras eternellement ». L'auteur du Guide du Casino de Dinard n'indique pas la provenance de cetle legende qui, sauf quelques details, ressemble a la version que Madame Elvire de Cerny adonnee dans son etude surLa Garaye, publi^e dans le Joui*nal d'Avranches des 28 mars, 4et 11 avrir 1859. Elle rapporte plusieurs recits qu'elle avail entendus dans son enfance, de la bouche de personnes dont les peres avaient pu connaitre M. de la Garaye. M. de Pontbriand, qui assislait k un bal donne pour celebrer le retablissement de M"** de la Garaye, tomba mort au milieu d'une danse ; on Temporla dans un cabinet voisin de la salle oti Ton se rejouissait, et pour cacher sa mort aux ch^telains, on descendit son cadavre par la fen^tre. Lorsquc M. de la Garaye eut vu au matin le corps inanime ^le son beau-frfere, il sortit et se dirigea machina-
lement vers le bois qui est k gauche de la grande avenue, el tourna Tangle de la chapelle sans pens^e et sans but ; il allait sortir du taillis, 'quand tout k coup une lueur semblable k celle de T^clair vint frapper ses yeux ; elle approche, elle grandit et ofTre ^ ses regards un char de feu, d'autres disent un buisson de flammes ; une ombre s'y dessine el M. de la Garave reconnait au milieu des flammes son beau-fr6re, donl le corps 6tait encore sur son lit de parade dans la salle basse du chateau. II se croit un instant le jouet d'une hallucination ; il change de place, le char s'avance, Tombre se l^ve, fail signe k M. de la Garaye d*approcher ; il obeit machinalement ; le char reste immobile et de cetle fouruaise Tombre du jeune homme fit entendre ces mots: « Comle de la Garaye, remercie le ciel de m'avoir envoye vers loi. Regarde oil je suis ! Perdu et pour relernil^. Change de vie, il en est temps encore ; que tes jours soient une longue penitence. Si tu vis comme moi, tu mourras comme je suis mort. Rends mon corps k la terre sans bruit, sans pompe ; les prieres ne peuvent rien pour moi. II est Irop lard, le passe ne m'appartient plus )^. La vision disparut apres ce dernier mot '.
1. M. de Pontbriand, mari de la sceur de M. de la Garaye, mourut apr^s cinq joura de uialadie a son chateau de Pontbriand, oil son beau-frere se Irouvait alors pour assister a, un baptdme.