CHAPITRE IX
LKS LEGENDES ROMANESQUES
SlgB A tradition populaire localise, en Haute- ^gat Brelagne, un nombre assez rostreint de legendes romanesqiios on scntimenlales, dont quelques-unes (lifTtTent seiilement par les details de IhfemPs conniis dans d'autres pays. Cest ainsi qu'on y retrouve des parall^les de la fable grecque d'Hero et Leandre, el de I'histoire tragiquedusire de Coney pL de la dame de Fayel.
Dans la legends de la F6e du Bee du Puy, que j'ai donnee d'apres Madame deCerny, solrouveun episode que Ton peiit resumer ainsi : Un jeune niarin de La Landriais, village situ<5 de 1 'autre ciJLe deSaint-Snliac, traversait, tons les soirs, la Banco i la nage pour venir voir sa fiancee qui ratfendail i la Grollc aux chiens. Pendant trois jours, la jeune fille alia vainemont au rendez-vous ; alors,
la F6e de la grotte liii apparut el lui annon^a que son amant s'^tait noy^ en Iraversant la riviere.
Cetle l^gende a pour the^re le lieu m^me oix une vie de saint Magloire, ecrite en prose latine vers le ix' siecle, et un poeme frangais du xiv* si^cle placent I'aventure du mailre-queux de Saint-Suliac qui, lui aussi, traversait la Ranee k la nage pour aller voir sa mie ; seulement, sa Iraversee elait en sens inverse ; il se rendait du monastere de Saint-Suliac k un point situ6 de Tautre c6t6 de la Ranee. Dans la Mosaique breionne^ M. A. de la Borderie a reproduit, en entier, le passage du po^me qui se r^fere h cet episode, etil a paraphrase, d'une maniere charmante, la vieille version latine de la vie de saint Magloire.
Saint Suliac avait confie la charge importaute de maitre-queux [archimagirus) k un serf du monastere, qui lui inspirait une affection toule speciale et a qui il remettail tout le soin de la depense. L'archimagirus se montrait digne de cetle confiance ; tout le jour, il peinait pour nourrir les moines, et chacun etait content de sa cuisine. Mais le jeune cuisinier 6tait amoureux.
S'avint au temps que lenflamolt Fole amour, pour ce qu'il auioit Une fille oil mis ot sa cure.
Et ceste fille, d'aventurc, OuUre le fleuve Tatendlt^
L^GENDES ROMANESQUES 197
Sur Tautrfi rive, en effet, elait une rustique chaumifere ofi demeurait une jeune fille quipossedait le coeur du jeune archimagirus Chaquejour, sa corvee finie, quand les mojnes eux-memes apr^s complies dormaient, quand Tombre epaisse couvrait tout de son manleau noir, le jeune cuisiuier amoureux entrait doucement dans la Ranee, fendait en nageant le grand lac marin, et, prenant pied sur Tautre bord, courait se secher dans la chaumiere. Revenu par le m^mechemin, lelendemain, des Taube, il 6tait au monast^re, h son poste.
Un soir, le ciel, sans etoiles, 6tait couleur d'encre ; une tempete furieuse soulevait les vagues. Mais la tempete ne pouvait Teffrayer: il nageait comme un poisson. 11 se pr6cipita dans les flots, et d'abord tout alia bien, les grosses lames le portaient ; mais, tout-i-coup, se jette sur lui un congre ^norme qui, le liant dans ses plis comme un serpent, s'efforce de I'entrainer sous les eaux. Le nageur r^sisle ; le congre s'acharne ; le maitrequeux se sent couler. II appelle Dieu a son aide.
Mainz sainz reclama et pria, ' M^s Dul profit trouv6 nl a.
Ed la (io li vint saint Magloire, Especiaument eo memoire.
Et quant ainsinc I'ot reclame, Saint Magloire, qui Ta amd, Li apert (ce fu grant merveilled Et li dit : Qve ne t'appareilles
198 L6GENDES LOCALES DE LA DAUTE-BRETAGXE
De toi aidier et deifendre ?
Vueilles, filz, en toi bon cuer prendre !
Du coutel qu'as a ta ceinture
Fier ce poissoo grant allure,
En SOD piz ton coutel li boute,
Car demain au disner, sanz doute,
U Dom de Jbesu-Crist le sire,
Ce poisson {ce te vueil je dire)
Aus freres tu presenteras
Et ton coutel i trouvcras.
Le cuisinier saisit son arme ; iirenfonce jusqif^ la garde dans le corps de son ennemi. Vaincu, le congre l^che prise el le vainqueur poursuit sa route, sans encombre, jusqu'au rivage desir6. Le lendemain, Tamoureux etait au monast^re pour reraplir sa charge. Les p^cheurs, comme d'habitude, viennenl offrir force poisson pour la provision des moines. Tout a coup, Tarchimagirus decouvre son congre dans le tas, la plaie au flanc, niais de couteau point. II est frapp^ de stupeur ; on I'interroge, et il avoue tout; on ne veut pas le croire, et la cause est portee jusqu'a Tabbe. Celuici ordonne d'ouvrir le congre et de voir si le couteau s'y trouve. On fend le poisson d'un bout k Tautre ; dans ses entrailles une lame brille et tons les marmitons reconnaissenl sans peine le coutelas, symbole de Tautoritt^ de Tarchimagirus. Plus de doute pour personne, son r6cit est declare authentique.