LEGENDES ROMANESQUES
homme n'avait pas une fortune en rapport avec la leur. Pour emp^cher toute relation entr« ctix, le pere mit sa fiUe en pension chez les Catherinettes au Vieux Convent. Le jeune homme, au d^sespoir de cette separation, se rendit aussi h Dinan, esp^rant la revoir. Tout fut inutile. Avant de retourner chez lui et pour faire ses adieux h celle qu'il aimait, il d^posa un bouquet de roses sur le portail en pierre dn Couvent. Une branche a pris racine et depuis ce temps le rosier existe toujours. On a vainement essays de Tarracher, on Ta plusieurs fois coup6, il repousse toujours ; ni les grands hivers, ni les grandes secheresses ne le font mourir.
Elvire de Gerny, Saint-Suliac, p. 17 ; A. de la Borde- RiE, Mosaiquc bretonne, n°XIV; P. Bezier, Inventaire ties Megalithcs de VlUe-et-Vilaine, p. 159 ; Revue des Traditions populaires^ t. XII, p. 436 , t. XIII, p. 529 ; La Bretagne artistique et litter ai/re, t. 11, p. 209;,Comm. de M. A. Grain ; E. Herpin, La Cote d'Emeraude, p. 455 ; B. RoBiDOU, Histoire et panorama d'un beau pays, p. 298- 301 ; La Bretagne artistique et litteraire,i, II, p. 184; Revue des Traditions pop., t. XII, p. 655.
CHAPlTftE X LES LfiGENDES DES VILLES
fusQu'ici j'ai eu rarement 4 parler des viHes : h moins qii"il ne s'agisse de cataclysmes qui ont engtouli des cit6s r^eltes ou supposees, elles ne figurent qu'S. litre 6pisodique dacs eel ouvrage. 11 ne faudrail pas cependaht croire qu'elles n'ont pas de l^gendes. Sans doule elles sont moins nombreuses, moins bien sues que dans les campagnes ou vers la eeinture de la mer, oti la population. plus dispeps6e, moins sceptique, a constamment sous les yeux le spectacle dc ph6nom6nes nalurets myst^ricux et oil Ton monlre des endroiLs oii se sont passes des evenementsdonlla tradition garde le souvenir. Pourlant, aiusi qu'on le verra, les ciles
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oilt des legendes, ct elles ont m^me un caractere assez special pour m^riter quelque attention.
A ma connaissance, on a rarement relev^ celles qui se racontaient jadis parmi le peuple dans les agglomerations urbaines, et c'est presque par hasard que les auteurs des monographies des villes nous en ont conserve quelques-unes. Maintenant elles sont en voie d'effacement, sinon de disparilion, ct il est grand temps d'en recueillir les derniers echos. Cette enqu^le aurait ete bien plus fructueuse k une epoque qui n'est pas fort eloignce de nous, et dont peuvent se souvenir, pour Tavoir connue dans leur enfance, ceux qui sont n6s vers le milieu de ce siecle. Les villes de la Haule-Brelagne, surtout les moyennes et les petites, ^taient habitees par une population assez fixe ; quelques fits de bourgeois les quitlaient pour achever leurs etudes, des gens de metiers allaient faire leur tour de France, mais la plupart revenaient quand ils avaient complete leur education scientifique ou manuelle. L'immigration se bornait aux fonctionnaires, k desx)uvriers venus des campagnes environnanles ; mais ils ^taient en trop petit nombre pour ne pas elre promplemenl assimiles. Quant k la vieille cite, elle restait k peu pr^s telle qu^elle pouvait etre avant la Revolution ; Taspect des rues ne changeait guere, sinon que de temps en temps des maisons neuves remplagaient celles qui lom-^
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baient de vetuste. Rarementon faisait despercees, et presquo loujours les rues nouvelles elaienl en dehors de la vieille enceinte. Dans ce milieu qui ne se modifiait qu'avec lenteur, chaque quartier gardait avec son ancien aspect, k peine change, ses moeurs et ses souvenirs, et il s'y trouvait toujours quelque lieu, maison ou couvent, fontaine seculaire ou vieille croix, auquel se rattachait un r(5cit singulier ou merveilleux. On raconlait leurs chroniques aux veillees, ou dans les petiles villes par les chaudes soirees d'ete, lorsque les voisins, assis sur le pas des portes, causaient en prenant le frais. II y avait m^me des rues ou ces reunions 6taient pour ainsi dire de fondation, si bien qu'elles avaient pour ceLle raison, k c6t6 de leur nom officiel, un sobriquet qui le conslalail. C'est ainsi qu'a Malignon, la rue Saint-Jean, sifege de Tun de ces « parlements », 6tait surnommee le Pertuis- Caquet ; dans la m(3me petite ville, il y avait un autre centre de reunions d'etes, dans la rue du Four, qui n'avait pas, que je sache, d'autre nom special. Four etant synonyme de bavardage. Je Tai mieux connu que le premier, parce qu'il se trouvait plus pr^s de la maison paternelln, et que Ton me permcttait parfois d*y aller. Je me rappelle Ires bien qu'on y parlait assez souveut de ce qui s'etait passe jadis h Matignon et aux environs, et bien longtemps apres, en ecrivant mes livres, je mesuis
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souvenu de quelques tradiiions locales que j'y avals enlendues, et qui ^taieot restees dans un coin de ma m^moire, alors que j'en avais oubli6 beaucoup d'aulres, dont pourlanl il me res'te uii souvenir, mais pas assez precis pour que je puisse le noler.
A c6t6 des villes qui ont disparu en entier dans des circonstances Iragiques, il en est d'autres qui, pour des raisons diverses, oat subi une decadence profonde, alors que des bourgades devenaient des cites florissantes. Ces transformations sont dues, en reality, h des causes ^conomiques, k des modifications du sol, parfoisk des faitsde guerre. iMais le peuple les explique autrement ; si une ville deperit, c'est en punition d'une mauvaise action commise jadis par ses habitants, llieux, qui fut au moyen Age une cite considerable, n'est plus guere qu'une bourgade ; saint Sauveur, ou Tenfant Jesus, repousse par les lavandi^res de Rieux et bien accueilli par celles de Redon, predil que Rieux s'appauvrira chaque jour d'un sou, et que Redon s enrichira de pareille somme ; saint Jacques, mal regu par les gens de Rieux, leur annonce que leur ville sera detruite, et il va fonder Redon (voir pour les details la Pelile Legendti
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doree, p, 171 et suiv.). Le Chemin-Chauss6e d^p6rit parce que l*un de ses habitants a retenu en paiement de son ecot le br^viaire de saint Guillaume.
II est aussi des ciles que I'histoire ne connait pas, bien qu'elles ne soienl pas completement imaginaires, el qui, elles aussi^ ont subi des decadences profondes ; parfois les habitants semblent s'en consoler en repetant d'anciens dictons qui assurent qu'elles reviendront florissanles lorsque la ville la plus considerable des alen tours aura disparu. La tradition locale deSaint-Brevin(Loire- Inferieure) veut qu'il ait exists une grande ville nomm6e Pontoise. Un dicton rim6 court la cesujet dans le pays :
Pontoise, tu passeras
Et Saint- Br^yiD deviendras.
Pontoise avait un college ; le peuple s'insurgea centre lui, et tua non-seulement les professeurs, mais meme les el^ves. Parmi ceux-ci ^tait le fils d'un seigneur puissant qui vengea sa mort en saccageant Pontoise. C'est depuis qu'elle est r6duite au petit bourg de Saint-Br^vin. Mais, suivant un dicton proph6tique :
Nantes p^rira, Saint-Brevin renattra.
Dans le bassin de Goulaine (Loire-Inferieure),
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on croil voir pr^s de Vile de Verdon, les restes d'une ville en'gloutie, donl oa place le centre autour du pont de Louan, et qui aurait peri, comnae lierbauge, par la malediction du ciel, daus le fond d'uQ marais. Ua proverbe populaire dit :
Quand Nantes p^rira, Louan renaitra.
Les gens de LanFains racontent qu'on y voyait autrefois prfes de \k une ville appelee Rillan et il a et<^ pr6dit qu'elle renaitra lorsque Qiiintin perira.
En phisieurs pays, on rencontre des bourgades qui s'intitulent villes et qui ont la pretention d'etre les premieres villes du monde. Aux environs du Gavre, on raconta ^ Souvestre, moitie en plaisantant, qu*en sortant du Paradis terrestre, Adam et Eve arriverent juste au milieu de la grande ravine oil Ton voit le GAvre, et que Tendroit leur parut trop avenant pour allcr plus loin. C'est 1^ qu'ils b^tirent, dans la crotte, la premiere ville du monde.
A Salnt-Brieuc, la Pierre ^s Sonnoux, pierre sonnante peut-^lre a Torigine, offrait la forme d'une rondelle grossierement enlaillee de quatre encoches, incrust^es dans le talus d'un petit chemin. On invitait les simples h appuyer Toreille pour entendre « le chant des fees » ; alors le mau-
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vais plaisant de la troupe poussait bnisquement contre la pierre la tete du m^lomane, qui se contentait d'ordinaire d'une premiere audition.
La Caverne de madame la Nuit 6tait une excavation form6e par de grandes roches, k Ten tree de la rue Notre-Dame. Etail-ce un reste d'allee cou^ verte? Les bruits les plus incoherents cireulaient sur ce trou sombre, au fond duquel los enfants jetaient furtivement un caillou, puis s'echappaient avec effroi.
Nantes avait aussi sa pierre populaire que Ton voyail autrefois, au bas de la rue de TErmitage, aupres de I'escalier qui monte k I'^glise Sainte- Anne ; c'^tait un grand rocher incline, que Ton appelait la pierre Nantaise ; elle fut detruite en 1837. Les enfants du quartier s'amusaient k s'y laisser glisser ; et, quand il venait des etrangers le soir, ils montaient dessus et y dansaieTit.
Gertaines maisons avaient leur l^gende particuliere. On donue le nom de ch&teau des Bigorneaux k la plus vieille maison de la rue du Bey, k Saint- Malo ; jadis y vivait une pauvre vieille bonne femme, qui etait de son metier marehande de brigaux ; un soir de Noel qu'elle se desolait de ne pouvoir aller le lendemain vendre ses brigaux k la porte de la cathedrale, son Gls, qui 6taitdevenu k moitiiS « innocent » it la suite d'un naufrage, se mit k prier, et demanda k TEnfant-Jesus plein son sabot de
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bigorneaux ; aussitot oa vit dans le ciel uii Duage ; c'6taient les petils brigaux qui le formaient. lis remplirent le sabot de I innocent, puis ils se logerent partout ou ils pouvaient trouver place, sur les murailles, sur le toit et jusque dans les goutliferes. Depuis cette 6poque on assure que chaque ann^e, duraut la nuit de Noel, la maison se tapisse de bigorneaux ; mais ceux-l&. seuls peuvent les voir qui n'ont pas une faute venielle k se reprocher.
A Saint-Malo une vieille maison s'appelait la Maison de la Moune, et Ton y voyait sur une cheminee une guenon en train de bercer un enfant. Uu jour cette guenon, qui avait 6t6 rapportee des pa}^s lointains par un marin, aper^ul au coin de la Poissonnerie une menagere qui dorlotait son enfant ; elle s'approche aussitdt en tapinois, enleve le marmot, grimpe avec lui tout doucement sur un toit voisin, et se met k son tour, tout doucement, Si le dorloter. Un voeu fut fait, et la guenon descendant de son toit vint replacer Tenfant dans les bras de sa m^re, qui en souvenir fit graver cette image. Jadis quand dans le quartier de la Poissonnerie un enfant se mettait k pleurer, on lui disait pour le faire taire : « Si lu ne te tais pas, la Moune va Temporter. »
LKS LEGENDES DBS VILLES ^17
Autrefois il y avail k Moncontour une dame blanche qui montait une des rues ; son corps avail Fair d'une fum^e, et elle semblait seulemenl effleurer la terre. Une nuit qu'il faisaitclair de lune^ un domestique dil ^une servanle, qui trailail celle apparilion de folic, qu'elle n'avait qnk s'altirer sur sa porle pour la voir. Elle la vit en effet ; et quand elle fut pr^s de la maison, la servanle se h^ta de fermer la porle.
Au Loroux-Bolleraux (Loire-Inferieure), au commencement decesi^cle existailune bete fanlastique, qu*on appelait la Grand' Queue. Elle courail dans les rues, el passait sa longue queue sous les portes des maisons, gen6ralemenl fori mal closes. Les enfanls en avaient tellement peur, qu'ils n'osaient plus jeler les yeux sur la porle, quand le soir venail.
A Nanles vers 1850, on disail dans la rue Noire, qu'on voyail loules les nuits une bele blanche, de la grosseur d'un veau, qui se promenail sur les murs. On parlail beaucoup aussi de la « Dame Noire », qui, allail prier k minuit sur la place Viarme, k I'endroit oQ Ton guillolinail, et Ton disail que cetle « Dame noire » elail un fanl6me.
On disail autrefois k Nanles, que loules les nuils on enlendail un roulemenl de voilure, qui passail sur la place Bretagne el dans les principales rues. Qn I'appelail « Let Voiture de Minuit » el Toncroyait
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que c*etait le diable qui se promenait dans cetle voiture ; dans ce quartier au moindre roulement de voiture qu*on entendaitun peu tard, lesenfants se fourraient la t6te sous leurs couvertures, dans leur frayeur de voirpasser a La Voiture de Minuit ». A Rennes, les abords de Tancienne ^glise Saint- Etienne oiH ete presque jusqu'k nos jours redoutes : on disait qu'ils ^taient hant^s par des persoonages myst6rieux qui pouvaient bien apparlenir & Tautre monde. En 1825, Teglise, qui servait de magasin de cannpement, ^tait entour^e d'un cimeti^re dont les murs tombaieat en ruines ; un soldat montait la garde h Tune desbr^ches ; peut^ ^tre, d6s cette ^poque, ce lieu passait-il pour etre le lieu d'apparitions ; toujours est-il qu'un etudiant se d^guisa en fantome pour faire peur a la senlinelle. Celle-cilefrappad'un coupde baionnette dont il mourut. On cacha son deces et on crut quele soldal avait vu un revenant. L'amphithecitre de V^cole de M6decine, qui se trouvait dans un coin du cimetiere, contribuait encore a donner un mauvais renom k ce lieu. Un peu plus lard on trouva un matin d'hiver dans les rues de Rennes, une fille du nom de Tiberge, baillonn^e et presque mourante. Le bruit se repandit aussit6t que les carabins, (eleves en medecine) s'^taient livr^s sur elles a des experiences de toutes sortes. Les 6tudiants portaient alors de longs cabans'avec un capuchon, et
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Ton disait que le soir, ils allaient par bandes dans les rues et emportaient k Tamphith^Alre sous leurs manteaux les jeunes filles qu'ils rencontraient. Pendant longtemps, les ouvri^res n'os^rent sortir seules des ateliers o£i les parents allaient les chercher le soir.
Des villes, quelquefois meine de grandes cit^s, ont des maisons banlees ; void quelques l^gendes.
Dans la rue Besnier, k Saint-Suliac, on entend depuis soixante ans un rkle d*agonie qui ressemble a un cri d'enfant, dans un cellier oil eut lieu un meurtre abominable : un p^re impatient^ y tua une enfant maladive.
A Vitr6, une maison est inliabit^e depuis un temps immemorial ; dans Tune des pieces se trouve un puits d'oti chaque nuit sort un demon, qui a terrific tons ceux qui ont essayC d'y passer la nuit. Les m^res disent k leurs enfants pour les faire rester tranquilles : « Si vous n'Ctes pas sages, on vous enfermera dans la maison du diable ».
A Nantes, il y a trente-cinq ou quarante ans, on connaissait plusieurs maisons hantCes ; dans Tune d'elles, un jeune menage entendait chaque nuit un bruit extraordinaire qui semblaitvenir du mur prCs duquel s'appuyait leur lit ; le mari ayant demoli cette partie du mur, y trouva une grotte, comme on en rencontre souvent dans lesvieilles maisons; elle 6tait toute pleine d'ossements, et quand on
les eut Iransporles au cimeliere, le bruit cessa; on ponsail que le defunt reclamait des pri^res. Dans la meme ville on raconlait aussi plusieurs histoires de ti*6sors decouverts eo d^molissant de vieilles maisons. Pendant la Revolution un riche habitant de Tile Feydeau avait cach6 son argent et ses papiers dans une cassette qu'il avait placee dans une cheminee ; elle fut d^couverte bien des ann6es plus tard, dans des circonstances romanesques, mais non merveilleuses, parun petit ramoneur qui la trouva dans le tuyau de la chemin6e.
Lafemme d'un boulangerqui, ayanlfaitde mauvaises affaires, avait etabli un commerce de vin dans une maison de Pont-Rousseau, entendant, un jour qu'elle etait seule, des gemissements au-dessus de sa tete, monta et arriva dans une espece de grenier oti elle n'avait jamais pen^tre ; elle y vit quatre femmes qui tenaient chacune un coin de drap 6tendu, en pleurant et en gemisssant toujours ; elle s'evanouit, et son mari en rentrant la trouva comme morte sur le plancher. Elle alia raconter sa vision au cur6 qui lui dit que pour que la maison Mt delivree, il fallait retourner au grenier et parler aux gens qu'elle y verrait. Le lendemain elle y monta et vit les quatre femmes tenant les quatre coins du drap deploye, pleurant et gemissant k faire fremir. Elle s'avanga vers elles et dit r^solument : « Si vous venez de la part de Dieu,