‹ Légendes populaires de la France, précédées d'une introductionChapitre 16 sur 20 · JEHANNE LA PUCELLE · texte numérisé non relu

JEHANNE LA PUCELLE

ment murmuré , et eût esté affollée par envie. Elle montoit sur ung cheval et le chevauchoit armée de toutes pièces, aussi vertueusement que eust sceu faire homme d’armes de sa compaignie, couroit la lance, faisoit choses semblables touchant la guerre, picquoit ung coursier et manioit hache et espée aussi bien que si elle y eust esté nourrie de son enfance. En toutes choses elle estoit bien simple, en menant une vie honneste; jeûnoit aulcuns jours la sepmaine, se confessoit et recepvoit le corps de Nostre-Seigneur presque toutes les sepmaines. Elle vestoit habillemens à usage d’homme, pour oster la concupiscence charnelle des gens de guerre ; et quant elle alloit par pays, au logis elle faisoit venir coucher avec elle l’hostesse du logis ou ses chambrières; et n’entroit dedans sa chambre homme quelconques qu’elle ne fut habillée et preste sur peine de la hart. Et tousjours avoit en la bouche le nom de Jésus, et partout où elle commandoit disoit : « faictes de par Jésus, allez de par Jésus, ou n’en faictes riens de par Jésus. » Ainsi fut levé le siège d’Orléans par la Pucelle, au signe de Gemini, qui fut vers la fin du moys de may, l’an mil.cccc. xxix, ainsi qu’il appert par les lettres nombrables de ce verset:

Ecce puella valens Geminis juvat Aurelianos.

Le seigneur Talbot, accompaigné d’une grande bende d’Angloys, après ce qu’ils furent retournez du siège d’Orléans, prist le chasteau de Laval par eschelles, qui estoit entre les maips de messire André

de Laval, seigneur de Loheac ; et d’autre part, les François prindrent par assault Jargueau ; et prindrent aussi Boygenci par composition, le tout par conduicte de Jehanne la Pucelle, qui conduisoit ceste armée en laquelle estoient le duc d’Alenzon, le sire de Boussac, mareschal de France.

Au moys de juing, vers la fin d’iceluy moys, l’an mil. cccc. xxix, les Angloys s’estoyent retirez en cueur de Beaulse en ung gros villaige, lequel se nommoit Patay. Et y estoyent le seigneur Talbot, le seigneur d’Escalles, messire Gaultier de Hongrefort, et plusieurs autres grans chefz de guerre angloys, accompaignez de cinq à six mille Angloys ; et y eut plusieurs capitaines du party du Roy, qui tous furent d’opi nion que l’on n’y debvoit point aller. Toutesfoys Jehanne la Pucelle fut de contraire opinion, qui dit de par Jésus que tous les seigneurs de France se missent en armes et que on la suyvist, car elle espéroit que Dieu donneroit au Roi victoire contre eulx. Si se mirent en armes par l’advis de la Pucelle, et avec elle le duc d’Alenzon, le conte de Richemont, le connestable de France, le conte de Yendosme, le$ peigneurs de Beaumanoir et deLore, le bastard d’Orléans, La Hire, Poton, et cinq ou six mille hommes de guerre françoys, qui marchèrent en bel ordre droit à Patay ; et de là rencontrèrent les Angloys et donnèrent dessus de telle vertu, qu’ilz deffirent tous les Angloys. Et estoit la Pucelle tousjours des première^ en la bataille, en laquelle furent occis de deux à trop Baille Angloys; et y furent prias les seigneurs de

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Talbot et d'Escallés, messire Gaultier de Hongrefort, et bien xii cens prisonniers, et le surplus s'en fuyt, et des Françoys y furent tuez troys cents. Et fut ceste victoire au signe de Cancer, l'an dessusdict quatre cents xxix, comme il appert par les lettres nombra- Nés de ce petit verset:

Fictrix in Cancro fuit a Patay marte puella •

Et fut appellée la bataille de Patay.

L’andessus-dict mil.cccc.xxix, les Angloys menèrent à grant joie en Angleterre leur petit roi Henry* et en Péage de onze ans le couronnèrent roi d'Angleterre; et puis repassa la mer, et vint en Normandie avec son armée.

Commun Jdpntte la JhttrUt muta le Ko? C^arUo 033 à Raina, pour Htt oacrc et couronne Ko?, et contre l'opinion fcco princes îre France; et àeo cljooco gui furent faicteo au chemin.

Après que les Angloys eurent esté deffaictz à Patay, Jehanne la Pucelle entreprint de mener le roy Charles VII à Rains pour y être couronné. Les princes et capitaines de France ne furent pas d'opinion, pour ce que toutes les places d’entre Chinoti et Rains éstoyent occupées par les Angloys, et n'estoit l'armée du Roy assez puissante pour les combattre; mais la Pucelle, qui tousjours avoit son espérance au nom de Jésus, fît tant avec le Roy, qu'il fut ordonné que au conseil de la Pucelle seroit obéy.

St partit le Roy par là condiucte et délibération de

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la Pucelle, acompaignié des ducz d’Alenzon et de Bourbon, des seigneurs d’Albret, de Vendosme, de Laval de Loheac, et bonne et grosse compaignie de gensdarmes, et mena en cest estât la Pucelle le Roy à Ausserre : au devant de luy vindrent aulcuns des citoyens ,- mais ilz ne le receurent en la ville. Lors estoit le seigneur de la Trimoille, qui avoit grande auctorité envers le Roy ; la commune renommée tenoit pour vérité que cestuy avoit receu pécune des Ausserroys, affin de leur faire donner trêves : à ceste xause ne fut faict aulcun dommaige en la ville ; les habitants de laquelle baillèrent vivres à l'armée des Françoys en les payant. Après que Charles eut passé Ausserre, il print sainct Florentin, par le moyen que les citoyens franchement se rendirent. De là cheminant à Troyes en Champagne, le vi 6 jour après qu'il eut illec tenu son siège, sans espoir que les habitans se rendissent, courut la famine en l'ost des Françoys, si que plusieurs gens d'armes tant seulement mengeoyent febves et espicz de blé. Cette povrelé et indigence cogneue, assembla Charles en conseil les principaulx de son armée, ausquelz il demanda quelle chose leur sembloit estre à faire. De tous ung seul ne fust qu’il ne dist que l’on debvoit amener l'armée et lever le siège, attendu que les vivres estoyent failliz aux gensdarmes 4 et la pécune pour les souldoyer. Toutesfois ung nommé Robertle Masson, combien qu'il ne fust d’opinion contraire : « Je vouldroye, dist—il, ouyr l’opinion de Jehanne sur ceste chose, car c’est elle qui cause

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irtotive a esté de ceste armée, peult-être que par son conseil y donnera quelque ayde. »

La Pucelle doncques appelée et requise de dire la sienne opinion, vers le Roy se retourna, disant en ceste manière : « Noble et puissant Roy, se je te dis ce que tiens estre vray, me croyras-tu? » Et comme par deux foys eust demandé celle chose, respondit le Roy : « Se quelque prouffit doibt advenir, dictz-le, et je te croyrai. » — « Les habitans de Troyes, dit-elle, sont tiens, et dedens deux jours prochains à toy se rendront, et te livreront la ville. » Le Roy, adjoutant foy aux paroles de la Pucelle, commanda que l’armée ne bougeast encore de ce lieu. Lors Jehanne hastivement monta dessus son cheval, et contraignit chascun des gensdarmes à porter devant les murailles toustes les choses nécessaires à donner l’assault à la ville pour la prendre et surmonter. Quoy voyant, ceulx de Troyes envoyèrent vers Charles l’Evesque du lieu avec quelque nombre de citoyens et capitaines, promettans au Roy livrer la ville, se il permettoit les Angloys d’ilecques yssir avecques quelque nombre de prisonniers qu’ilz avoyent. Ceste condition accordée, le lendemain entra Charles en sa ville de Troyes ; et si comme les ennemys sortoyent, prohiba la Pucelle qu’ilz ne emmenassent les prisonniers ; le prix de leur rançon paya le Roy, affin qu’il ne fût veu contrevenir et déroguer à la foy promise et accordée avecques les ennemys.

Après que le roy Charles eust estably juges et officiers à Troyes pour l’exercice de la justice, et gou- I. 23

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vernement de la chose publicque, il s’en alla à Chà* Ions, où les habitans le receurent en grande liesse et exaltation, avec les gouverneurs et officiers de la chose publicque, que Charles y voulut establir. De là assaillist la ville de Rains, qui obéissoitaux Anglois ; mais par aulcune force ne la print, pour ce que sans doubte les citoyens très joyeulx furent leur prince recepvoir. Et fut sacré, oinct et couronné roy de France par messire Régnault de Chartres, archevesque de Rains et chancelier de France, et fit le service divin. Et les ducz de Bar et de Lorraine, et le seigneur de Commercy se rendirent là au Roy pour lui faire service. Et après que le Roy fut couronné, furent réduictes les places de Velly, Laon, Soessona, Chasteau-Tierry, Provins, Coulemiers, Cressy, Compïègne , Sanlis, Sainct-Denis, et plusieurs aultres éscossoys.

Et fut ce couronnement au moys de juillet, l’an dessusdict, mil ccccxxix, comme il appert par les lettres nombrables de ces deux petitz versetz:

Grata puella scio Karolli sexti nate y

Remis ad sacrate sistat in Julio .

Le conte de Richement, Connestable de France, ne fut pas à ce sacre pour quelque desplaisir que le Roy avoit contre lui, sans cause quelconque, comme l’on dict, mais par ymagination qu’il avoit contre luy par l’ennortement d’aulçuns de son conseil. A celle cause • ta t advisé par les princes du royaulme que monseigneur le Connestaîfie ne feroit point le voyage. Si se

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