FIN DE JEHANNE LA PUCELLE
LA
8'ttieuyt la pattfttcf bf 6melibt6 ; laquelle 6mdtbt* fut ftllf b’ung poucre Ijomrne appelé Jantrollf, et fut femme du marqut* de 0alucrs%
A l’exemplaire des femmes mariées et de toutes aultres, j'ai mis selon mon petit engin et entendement, de latin en françoys, l’hystoire que cy après s’eusuyt, laquelle est delà constance et patience merveilleuse d’une femme, laquelle se nommoit Griselidis, fille d’ung pouvre homme appelé Janicolle, du pays de Saluces.
Au pied des mons, a ung costé d'Italie où est la terre de Saluces, laquelle estoit moult peuplée de tonnes villes et châteaux, en laquelle avoit plusieurs grands seigneurs et genthz hommes, desquelz le premier et le plus grant entre eulx estoit appelé Gaultier, auquel principalement appartenait le gouvernement et domination d’icelle terre. Et estoit iceiluy jeusne seigneur moult noble de lignaige et plus assés en bonnes meurs; et en somme, noble en toutes manières. Fors tant, qu’il ne veuloit que soy jouer etes-
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batre, et passer temps ; ne il ne considéroit point ail temps et es choses advenir, mais seulement fors que & chasser et à voiler; et ne pregnoit à aultre chose son desduit et plaisir, et de toutes aultres choses peu luy chailloit; et mesmement ne se vouloit point marier. Dont sus toutes les aultres choses le peuple estoit courroucé, en tant que une foys tous ensemble allèrent parler à luy, et esleurent l’ung d’eulx, lequel estoit de grant auctorité et privé du dict seigneur, et luy va dire en ceste manière.
€a rrquretr que U* baron* et rtjrsalim firent h leur .rignrur.
« Sire marquis, ton humanité nous donne hardiesse de parler à toi féablement et hardiement, et te vueil dire et requérir de par tous tes hommes et subjeetz, non pas que j’aye aulcune singularité à ceste chose, fors que entre les aultres tu m’as chier de ta grâce. Comme en maintes manières je l’ay esprouvé, et comme doneques et à bonne cause tu nous plais, et as tousjours pieu; si que nous tenons pour moult heureulx de ce que nous t’avons à seigneur. Mais d'une chose te prions, laquelle chose se te nous veulx accorder et octroyer, nous serons, se nous semble, les plus aises de tous noz voysins. C’est assavoir que tu vueilles marier sans plus attendre, car le temps passe et s'en va;etjasoitcequetusoyesjeune et en fleur de jeunesse, ceste fleur de jeunesse la mort suit et chasse, et est prochaine à toutes gens
LÀ PÀÎIKNdE DE GRISELÎDlâ. 277
fte on neluy peult eschapper; et aussi bien-faut-il mourir l’ung comme l’aultre, et ne scet homme quant ne comment. Or doncques reçoy et accepte noz prières, car nous t’en prions et supplions, et t’en faisons prières et requestes de par ceulx que nul de tes commandemens ne refuseroient, que tu nous vueilles charger de toy quérir femme, et nous la te procurerons telle, qu’elle sera digne de t’avoir, et de si bon et de si grant lieu, que par raison devras espérer tout bien d’elle. Or, t’en délivre, car nous t’en prions de grant affection, affin que se tu mouroyes, nous ne demourissions sans seigneur et gouverneur. »
£a réponse bu marquis à ses barons.
Lors esmeurent le dict seigneur les doulces prières de ses sujets; leur respondit en telle manière : « Vous me contraignez, dist-il, mes amys, à ce que je n’euz oneques en pensée ne en voulenté de moy marier, mais je me vueil soubmettre maintenant aulx bonnes voulentez et conseil de vous et de mes subjeetz. Et me loue de vostre foy, loyauté et prudence, et vous laisse la cure et le consentement comme vous y affiert de moy quérir une femme : et puis qu’il vous plaist, je me marierai et je le vous prometz en bonne foy, ne pas n’attendray fort longuement. Mais toutesfoys,une chose vous me promettrez et garderez : quelconque femme que je esliray et prendray à femme, vous la honorerez et souverainement garderez, ne jà aulcun de vous n’appellera de mon jugement, ne ne i- 24
plaindra on murmurera aucunement; et vueil qu’il Boit à mon choys et voulenté de prendre telle femme comme il me plaira; et quelle qu’elle soit, vous l’aurez en honneur et révérence, et pour dame la tiendrez, comme s’elle estoit fille d’ung empereur ou d’ung jroy. » Et lors tous luy promirent et y consentirent moult voulentiers, comme ceulx à qui il sembloit qu’ilz ne peussent jamais veoir le jour des nopces. Et fut prins et ordonné ung jour dedans lequel le marquis dist et promist qu’il espouseroit. Et ainsi fina leur parlement et se despartirent; et le dict seigneur commanda et enchargea aulcuns des siens privez familiers de l’appareil des nopces. Et près de la cité et du palais où demouroit le dict marquis , avoit une petite villète où habitoientet demouroient peu de gens et très pouvres : entre iesquelz estoit ung homme moult pouvre des biens de ce monde, qui s’appelloit Janicolle; mais aulcunes fois la grâce de Dieu descend en petit hostel et mesnage. Le dict bon homme avoit une fille qui s’appelloit Griselidis, belle .decorps et de membres, mais de bonté et grans vertus estoit si remplie, que plus nepouvoit. Geste pucelle avoit esté en grant pouvreté nourrie, et ne savoit que c’estoit d’aise; et en très grant charité et révérence nourrissoit son pouvre père en vieillesse. Et avoit je ne say quantes pouvres brebis qu’elle menoit aux champs en pasture, et en les menant faisoit iousjours quelque chose, comme filer ou tiller chanvre. Et quant elle retournoit, elle apportait des choux waqltre manière d’erbettes pour leur vivre; et ainsi
LA PATIENCE DE GRISELlf)IS. 279
gouvefnoit son père en sa vieillesse, charitablement et doulcement ; et à brief parler, toute obéissance de bien qui peult être en fille estoit en elle. Et à ceste fille ledict marquis qui passoit souvent par là quant il alloit chasser ou voiler, maintenant gettoit ses yeulx à elle, non pas pour jeusne mignotise, mais pour sa grant sapience et pour sa grant vertu, plus qu’en femme de cest aage ne sceust avoir que le peuple n’avisoit pas souvent : considéroit ledict marquis, son cas n’estoit, déterminoit et se disposoit à prendre ceste fille. Et quand le jour desdictes nopces s’approuchoit desjà fort, et nul encores ne savoit ne n’avoit ouï dire quelle femme le dict marquis prendroit en mariage, dont tous s’esmerveilloient forment. Celluy temps pendant ledict marquis faisoit faire aneaulx, verges, couronnes, robes, joyaulx, à la mesure d’une aultre pucelle, qui estoit de la grandeur de Griselidis et de la forme d’icelle, laquelle Griselidis il vouloit prendre pour femme. Vint le jour des nopces, et l’heure du jour s’approuchoit fort* et avoit faict son grant appareil de paremens, viandes et aultres choses* comme il appartient à tel Beigneur à faire. Et vecy le marquis, comme s’il allast au devant de sa femme yst dehors de sa maison, bccompaignié de plusieurs gens et de plusieurs nobles dames et damoyselles. Ne Griselidis de tout ce que pour elle se faisoit n’en savoit rien, mais bien avoit ouy dire que son seigneur se debvoit marier ; et pource s’estoit-elle hastée et avancée de faire ce qu’elle avoit à faire en leur maison; etvenoit de
quérir de l’eaue en une cruche, que elle avoit esté querre bien loing. Et avoit dit à son père en telle manière : « Mon père, mais que j’aye esté à l’eaue et faict ce que j’ay affaire céans, vous plaist-il que je voise veoir la femme que monseigneur le marquis prent en mariage. » Et son père lui respondit qu’il le vouloit bien. Et tout ainsi qu’elle vouloit entrer en leur maison à tout l’eaue qu’elle portoit, le marquis, tout pensif, vient au-devant d’elle en luy demandant où estoit son père. Laquelle lui respondit et dist moult humblement et en très grant révérence : « Monseigneur, dist-elle, il est en nostre hostel. » Or, luy dis : « Faict il qu’il viengne parler à moi. » Et quant le bonhomme fut venu, il le print par la main et le tira à part, et à basse voix luy dist : « Je say bien, dist-il, Janicolle, que tu m’aymes et je t’ay bien cher, et spyes homme féable, et quelque chose qui me plaira je pense qu’il te plaira aussi; mais une chose toutesfois vueil savoir, espéciallement s’il te plaist que j’aye ceste tienne fille à femme, et me vueilles avoir pour ton gendre? » Dont le bon homme, qui rien ne savoit de ce faict, fut moult esmerveillé, et devint tout rouge et esbahi en tremblant, et à peine pouvoit rien dire, dist : « Sire, vostre vouloir doy-je bien faire sans ce qu’il me plaise, car vous estes mon droicturier seigneur. » Le marquis dist : « Entrons en ta chambre, car je vueil faire à ta fille certaines demandes, toy présent. » Lors entrèrent entr’eulx troys en la chambre, le peuple attendant, et soy merveillantdes services que lapucellefaisoità son père.
de sa petitesse et pouvreté à la venue d’ung si grant seigneur ; à laquelle fille le seigneur parla en ceste manière. « Griselidis, dist-il, il plaist à ton père et à moy que tu soyes ma femme, et je croy qu’il te plaist aussi ; mais je t’ay à demander et vueil savoir de toy se de bon cueur et bon vouloir tu es preste et le veulx; mais en quelque manière que ce soit, tu me prometz que tu ne contrediras à ma voulenté, et que tu vueilles et te plaise, quant qu’il me plaira à faire ne à dire. » Et elle, moult esbahye, toute tremblant, respondit : « Monseigneur, dist-elle, je say certainement que je ne suis pas digne ne suffisante de si grant honneur recevoir comme vous me présentez, mais toutesfois, puisque ceste chose vous plaist et est vostre voulenté et mon heur, jamais rien ne feray ne ne penseray quelconque chose à mon pouvoir qui soit contre vostre voulenté ou plaisir, ne ne me ferez jamais chose, et me fissiez-vous mourir, que je ne le souffre paciemment. » — « C’est assez, dist-il. » Et maintenant la fist admener devant tous en publicque, et dist au peuple : « ceste, dist-il, est ma femme et vostre dame; honorez-la, aymez-la, et se vous m’avez chier, je vous prie ayez-la trèschière. » Et incontinent la commanda à déveslir toute nue, et des piedz jusques au chief la fist revestir de neufves robes très richement par les bonnes dames et damoyselles qui là estoient; de laquelle chose fut moult honteuse pour le regard des pouvres robes qu’on lui desvestoit, au regard des précieuses qu’on luy vestoit. Et ainsi ordonnée et parée de cou-
ronne et pierres préeieuses, très grandement fut soudainement transmuée et changée, que à peine la congneut le peuple ; laquelle le marquis solennellement espousa de l’annel précieux qui à cest usage ést ordonné, et pour ce espéciallement fist faire. Et flst mettre sa femme sus un grant palefroy et mener au palais, le peuple l’accompaignant et faisant grant joye et liesse. Et furent faictes les nopces, et passa le jour moult joyeusement et liement. Et Dieu envoya tant de grâce en celle femme, que non pas en pouvre maison de village mais en hostel royal sembloit avoir esté nourrie. Et se maintenoit moult noblement, et en si grant honneur et amour que ceulx qui bien savoient quelle elle estoit, et qui bien la congnoissoient de nativité, à grant peine povoient-ilz croire qu’elle füst fille à Janicolle, tant avoit en elle d’honnesteté: belle et bonne vie, bonne manière, sagesse et doulceur avoit en elle, si que chascun se délectoit de l’ouyr et regarder; non pas seulement en son pays, mais aux régions voysines son bon nom et grant louenge et bonne renommée se publioit ; et tout homme et femme pour le grant bien qui estoit en elle, la vouloient veoir. Et ainsi le marquis humblement et vertueusement vivoit en bonne paix en sa maison, en grant grâce de ses hommes et subjectz, laquelle comme si trèsgrant et excellent en si grant pouvreté nourrie, tant sagement eust appris que chascun l’en tenoit à saige; et non pas tant seulement en ses œuvres de mesnage, appartenans à temme que la dicte bonne créat ure faisoit, mais ok
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le cas le requéroit, la chose publicque adressoit. Et quant il avoit aulcun discord entre les nobles ou aultres manières de gens, elle l’appaisoit très sagement ; tant belles et sages responses, grant discrétion et bault jugement avoit en elle, que plusieurs la tenoient et disoient estre des cieulx envoyée au salut de tout le bien commun et de la chose publicque. Et ne demoura guères que elle fut grosse, et enfanta une belle Allé, combien qu'on eust mieulx aimé que ce fust ung filz. Toutesfois le marquis et tout le peuple s’en esjouyrent grandement, et en firent grant feste et solennité.
JDes tentations que le marquis fist à sa femme.
Et lors une ymagination merveilleuse print le marquis, la quelle aulcuns veulent louer, c’est assavoir de vouloir esprouver et essayer sa femme plus avant, laquelle il avoit desjà assez esprouvée, et de la tenter encores par diverses manières. Si vint une fois à elle de nuyt en sa chambre, ainsi comme tout courroucé et troublé, et luy va dire en telle manière.
£a première tentation que le marquis fist à sa femme €riseliîùs.
« Tu sçais bien, Griselidis, et je le croy, que la dignité où je t’ày mise ne tefault oublier, ne l’estât où je te prins. Tu sçais assez comment tu vins en ceste .maison; et toutesfois je t’ayme bien comme tu le
sçais ; mais ce ne sont pas mes nobles : mesmement quant tu as commencé à enfanter, lesquelz se disent estre moult villenez qu’ilz soient subjectz à telle femme comme tu es. Or doncques, je qui désire de tout mon cueur estre et vivre en paix avecques eulx, nécessité m’est à ordonner à faire de ma fille non pas à ma voulenté, mais au conseil et jugement d’aultruy. Toutesfoys je n’en veulx rien faire sans ton sceu. Je vueil doncques que tu me prestes ton consentement, et ayes patience telle que tu me promys dès le commencement de nostre mariage. »
ta mpoitftc frf la framr à *on arigurur.
Laquelle ces choses ouyes ne de visaige ne de parler ne s’esmeut, mais meurement luy respondit et saigement : « Tu es, dist-elle, monseigneur, moy et ceste petite fille sommes tiennes; donques fais de ta chose comme il te plaira. Certainement, rien ne te peust plaire qui me desplaise, ne rien ne convoicte à avoir, ne à prendre; ne doubte que toy. Et ce ay-je mys parfaictement en mon cœur, ne jamais pour quelque chose qui soit, ne pour mort, ne s’en partira. Et toutes autres choses se pevent avant faire que ton couraige en moy muer. » Le marquis de ceste response fut moult lie en son cœur; mais il dissimula et faingnit qu’il fut courroucé et triste, et se partit d’elle. Et ung peu après, ledict marquis envoya ung sien serviteur et sergeant à luy, lequel estoit féable et l’avoit esprouvé en plusieurs choses : et l’informa
comment il feroit, lequel vint de nuyt à elle et lui dist en telle manière : « Pardonne -moy, dist-il, madame, ne point ne me saiche mal gré de ce à quoy je suis contrainct de faire. Tu scais que c’est d’estre soubz grant seigneur et comment il fault à eus y obéir : commandé m’est de prendre cest enfant, en disant qu’il en vouloit faire cruelle et maulvaise chose. Comme il monstroit par signes, print l’enfant par rude et lourde manière. Le sergeant estoit tenu pour cruel homme et estoit de laide figure ; et à heure souppesonneuse estoit venu,et parloitcomme homme qui estoit plein de maulvaise voulenté. Et ainsi cuidoit la bonne dame, et simple qu’il allast faire aulcun maulvais faict de sa fille que tant aymoit ; et toutesfois ne ploura, ne soupirs ne fist, qui eust deu estre tenu moult dure chose en une nourrice.
£a rwpmtef frf la frame au «rgeant.
Depuis print son enfant et le regarda ung peu et le baisa et bénist, et fit le signe de la croix dessus elle et la bailla au sergeant : « Va, dist-elle, et faictz et exercite ce que monseigneur t’a enchargié; je te prie toutesfois, dist-elle, que tu gardes à ton povoir que les bestes saulvaiges ne dévorent ou mengent le corps de cest enfant, se le contraire ne t’est enjoinct. Lequel sergeant, quant il fut retourné à son seigneur, luy racompta la responce de sa femme. Néantémoins toutesfois, et quant le sergeant luy eust présenté sa fille, il fut meu de grant pitié, mais il ne changea
point son propos, et dist aü sergeant et commanda qu’il envelopast la fille bien et seurement, et qu’il la portast à Bouloigne la grasse à une sienne seur qui estoit là mariée au comte de Panique ; et la luy bailla. Et de par luy fut nourrie et enseignée de science et de meurs comme sa fille, et si celéement la garda que nul ne peust, ne sceust congnoistre ou appercevoir qui elle fust; et le message y alla tantost et acomplit ce que commis luy estoit. Et le marquis, après ce, souvent advisoit et considéroit lachière, les parolles, et le semblant et le maintien de sa femme se point luy feroit semblant de sa fille, mais en quelque manière ne la vit, ne apparut estre changée ne muée. Telle liesse, telle obéissance, tel service et amour faisoit comme devant. Nulle tristesse, nulle mention de sa fille de propos ou par accident ne faisoit; et en cest estât se passèrent quatre ans qu’elle fut grosse et enfanta de ung beau filz dont le père et tous les amys furent moult joyeulx ; lequel enfant, puisqu’il eust deux ans, il fut séparé de la nourrice.
£ct oecon&o tentation ï>e la fcamr.
Le marquis de rechief vint à sa femme et lui dist : « Femme, tu as ouy aultresfois comment mon peuple est mal content et murmure de nostre mariage,* et maintenant espécialement, puis que voient que tu portes et es disposée et inclinée à avoir lignée, et inesmement pource que tu as masle et dient souvent : Nostré marquis mort, le nepveu de Janicolle sera
nostre seigneur, et si noble pays sera subject à tel seigneur. Et maintes telles paroles dit souvent le peuple. le qui veulx vivre èn paix, et doubtant aussi de ma personne, me faict souvent estre pensif et mélencolieulx. Si suis meu que de cest enfant face comme j’ai faict del’aultre, et ce je te fais premièrement scavoir que la douleur soudaine ne troublast trop ou nuysist. » Et elle respondit.
(a mpoitst î)e la îmnu à «on seigneur, qui fut lie merueilleu«e nertu et patiente.
« Mon bon seigneur, dist-elle, je le t’ai dit, et se te recorde que je ne puys rien vouloir en mon vouloir, fors ce que tu veulx, ne je n’ay rien en tes en~ fans que l’enfantement : tu es seigneur d’eulx et de moy; use des choses à ta voulenté. Et aussi avant que j’entrasse en ta maison, je desvestis mes robes et aussi mes voulentés et vestis les tiennes. Quoy que tu veulx donques je vueil, et pour certain se je povoye devant scavoir ta voulenté comme toy-mes-r mes, je la vouldroye faire avant toy-mesmes; doncques ta voulenté que je ne puis devant scavoir si , la me dies, et je la feray voulentiers, et s’il te plaist que je meure, je vueil mourir très voulentiers, ni la mort ne seroit point à comparer à nostre amour. » Quant le marquis apperceut ainsi et congneut la constance de sa femme il s’en esmerveilla moult, et tout troublé s’en partit d’elle ; et tantost après envoya ce «ergeant que aultre foys avoit envoyé. Lequel ser-
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géant soy excusant comment il luy convenoit obéir, ainsi comme s’il voulsist faire une grande inhumanité, demanda l’enfant comme il avoit faict l’aultre; et elle de bonne chière, jasoit ce que bien estoit courroucée en cueur, son filz moult bel et doulcet print entre ses bras et le begnist et seigna comme elle avoit faict de sa fille, et ung petit le regarda et le baisa sans monstrer signe de douleur, et au messagier le bailla : « Tien, dist-elle, fais ce à quoy tu es envoyé ; mais d’une chose te requier tant chèrement comme je puys, se tu le peux faire, que tu vueilles garder le corps et les membres de ce noble enfant, que les bestes saulvaiges ne le dévorent ou mangent. Lequel emporta ledict enfant, retourna au marquis et luy racompta ce qu’il avoit trouvé en sa femme, dont de plus s’esmerveilla; car s’il n’eust sceu qu’elle aymasf ses enfans parfaictement, il la tenist pour suspecte et maulvaise femme et eust creu ceste fermeté et constance qu’il fust venu d’aulcune maulvaise voulenté, mais seur estoit que rien elle plus n’aymoit. Après il envoya ce filz à Boloigne pour le nourrir et garder secrètement comme il avoit faict sa fille. Et pourtant devoit à ce seigneur ces expérimente d’obéissance et de foy de mariage bien suffire. Et quant ladicte femme estoit devant ledict marquis, elle ne se muoit envers lui, ne faisoit semblant en aulcune manière de ses enfans ; n’en rien ne changea qu’elle ne fust continuellement à luy plus féahle et serviable comme par avant. Si commençoit au marquis une maulvaise renomée è courir qu’il ne
LA PATIENCE DE GttîSELîDIS. 289
fust de maulvais espériment (29) ; et pour honte qu'il s’estoit si pouvrement et petitement marié faict périr et occire ses enfants, car on ne veoit ne scavoit dire quel part ilz fussent. Dont il qui estoit si noble et si bien aymé de ses subjectz en aultre manière, se faisoit haineux et mocquer de son peuple : et toutesfois jà pour ce son couraige ne mua, mais en sa mélancolie et imagination procéda et continua encores plus avant. Si que comme depuis la nativité de la fille eust douze ans, il envoya messagiers à Romme qui luy apportèrent lettres sainctes par lesquelles il donnoit à entendre au peuple que le pape, pour la paix de luy et de ses gens, luy avoit donné congié et dispensation de se, partir de sa femme et d’en prendre une aultre. Et ne. fut pas fort difficile de donner à entendre à ses gens simples et rudes >ce qu’il luy pleut. Laquelle chose, quant vint à la congnoissance de Griseldis, elle ne s’en esbahit, ne mua en aulcune manière, ne changea, soy attendant que cil à qui elle avoit soubmis tous ses faitz en ordonnast à sa voulenté. Il avoit desja envoyé à Boloigne et avoit escript au mary de sa seur qu’il luy envoyast ses enfans;
' et la renommée couroit jà partout que le marquis devoit prendre à femme une grande dame. Et icelluy conte de Panicque estoit moult grand amy du dict marquis, et en grant appareil et ordonnance et moult bien accompagnié de nobles gens estoit jà au chemin •et amenoit icelle fille du marquis qui est moult belle fille et en point de marier, et le frère d’icelle fille qui avoit environ huyt ans.
29a NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
Sa titra Untatbn qut U marqub ffot h ta frmra*#
Et ce temps pendant le dict marquis voulant sa femme plus que devant esprouver, essayer et tenter, vint à elle et lui dist : « Griselidis, je ne te vueil rien celer; je veulx que tu saches que j’avoye grant plaisir de toy avoir à femme pour les biens et vertus que je scavoye estre en toy et non pas pour ton lignage, comme tu le dois savoir ; mais je congnois maintenant que toute grant fortune et seigneurie est grant servitude. Mes gens me contraignent, et le pape consent que je preigne une aultre femme qui est jà envoyée et sera tantost icy ; ayes donques bon couraige et fort, fais lieu à l’aultre, et pren le douaire que tu apportas avecques toy quant tu vins avecques moy, et t’en retourne en la maison de ton père. Ainsi est des choses, nul n’est seur en son estât. »
Sa reapottae de la ftame h aon arijimir.
Lors dist la dame : « Monseigneur, j’ay tousjours sceu et tenu entre ta grant magnificence et ma grant humilité et ma pouvreté qu’il n’y avoit nulle comparaison, ne onques ne me dis mie seulement estre ta femme mais ta chambrière, ne je ne me reputay jamais digne d’estre avec toy, dont j’en appelle Dieu à tesmoing qui scait tout. En ceste tienne maison où tu m’as faict dame, ay tousjours eu en cueur et me suis tenue pour ta chamberière tant que j’ay esté
Là patience de griselidis. $91
avecques toy, dont j’en rens grâce à Dieu et à toy. Quant au demourant, je suis preste de bon cueur et prompte de couraige de m’en retourner en la maison de mon père où j’ay esté nourrie en mon enfance pour y estre nourrie en ma vieillesse. Et la mort bien me plaist et suis bien heureuse et trop honnorée d’éstre vefve de si grant seigneur comme tu es ; et voulentiers feray lieu à ta nouvelle femme, laquelle soit & ton bon plàisir et aventure comme ton cuer le désire. »
€a grattât patience tt abtbtenre ht tfrfcrltfci*.
« Et des icy endroit puis qu’il te plaist voulentiers m’en partiray. A quoy toutesfois me commandes tu que j’en rapporte avecques moy mon douaire ; je le vueil. Je nel’ay pas oublié, comment quant piessa tu me vouloyes prendre à femme, je fus desvestue sur le sueil de la maison de mon père, des pouvresjrobesque j’avoye vestues, et avecques toy n’apportay nustre douaire que loyauté, foy et pucellage. Et doncques puis qu’il te plaist, je me desvest de ceste tienne robe, et te rends l’annel en quoy tu m’espousas, et tous aultres aournemens que fortune m’a prestez ung espace de temps avecques toy; reprens tout et met* en ton escrin ; nue vins de l’hostel de mon père, et nue m’en retourneray. Et tu ne réputés et tiens chose mal gracieuse comme je croy que tu neferoyes; que ce ventre qui a porté les enfans que tu as engendrez, oit veu nud et descouvert au peuple, pour la virgi-
nité que j’àpportay avecque toy, par laquelle chose, s’il te plaist et non aultrement, je te supplie au nom de Dieu que tu me laisses une des chemises que j’avoye quant j’estoye appellée ta femme. » Et ainsi le marquis, en tournant son visage comme celluy qui ne povoit parler ne dire mot, luy dis$ : « Or, te demeure doncques celle que tu. as vestue. » Et ainsi elle s’en partit sans plourer, et devant chascun sedesvestit et tant seulement retint la chemise que vestue avoit, et teste toute nue et toute deschausse s’en alla. Et en cest estât la virent plusieurs gens en plourant et en maudissant fortune; et elle seule ne plouroit ne n’en foisoit semblant, ne elle ne disoit mot. Et s’en retourna en la maison de son père. Et le bon homme son père, qui tousjours avoit eu le mariage suspect, ne oncques n’en avoit esté seur, ains doubtoit tousjours que ainsi en avenist, vint à l’encontre des gens* et, sur sonsueil, de la pouvre robette que tousjours luy avoit gardée, la couvrit à grant mésaise, car elle estoit devenue grande et embranie (30), et la pouvre robe enrudie, empirée et gastée. Et demoura avecques son père par aulcuns jours en grande humilité et patience, si que nulle destresse ne nul remors ne monstroit de la prospérité qu’elle avoit eue par avant en aulcune maniée ; et de ce n’estoit pas merveilles : comme en ces grâns richesses tousjours en pensée humble et bénigne eust vescu et se fust maintenue, dont tout comme ung songe réputoit et à nonchaloir le mettoit.
Item le conte de Panicque dessusdit venoit de Bo-
loigne et approuchoit fort ; et aussi des nouvelles nopces se publioit et continuoit la renommée par tout le pays. Si envoya ledict conte au marquis, pour dire le jour qu’il seroit à luy ; et ung peu devant qu’il venist, il manda Griselidis et lui dist : « Je désire fort que ceste pucelle qui doit demain estre icy pour estre ma femme, et ceulx qui viendront avecques elles, et aussi tous ceux qui seront au disner, soient receuz bien et grandement; et que chascun soit bien festoyé et ordonné selon son estât, toutesfois céans n’ay à présent qui promptement sceust ce faire; parquoy doncques, jasoit ce que tu soyes mal vestue et provrement, pren la charge de cecy, car tu congnois bien mes meurs et les estres de l’hostel. »
-— « Maintenant, dist-elle, nom pas voulentiers tant seulement, maisde trèsliecueur (31), etce, et quelconque aultre chose que je sentiroye qui te pleust, feray voulentiers tousjours, ne jà de ce ne me lasseray tant que je vive. » Et en ce disant, commença à besoigner comme de baloyer la maison, mettre tables, faire litz, ordonner tout ce qui estoit à ordonner, et prioit aux aultres chamberières que chascune endroit soy flst le mieux qu’elle pourroit. Il estoit jà environ tierce du jour, que le comte qui avoit admenée la fille et le filz, estoient venuz ; et chascun regardait très fort et voulentiers la beaulté de ces deux enfans et s’en esmerveilloient tous. Et y en avoit aulcuns qui disoient que le marquis faisoit que saige de laisser sa première femme et de prendre celle belle jeune dame; raesmement qu’elle estoit tant
noble et son frère tant bel. Et ainsi s’avansoit fort l’apprest du disner; et Griselidis alloit et couroit parmy .l’hostel, sans avoir honte de ce que elle estoit ainsi abaissée de son hault mariage; mais de bonne chière et lie vint à l’encontre de celle pucelle, et luy 'dist en grant humilité et révérence : « Ma dame, vous soyez la très bien venue. » Et en ceste manière les seigneurs et dames et damoyselles qui là dévoient disner, de lie chière très hunblement et bénignement elle recevoit et ordonnoit de tout ce palais, et mettoit à point tellement que chascun, et espéciallement les estrangiers, estoient esbahis des meurs et du grant sens qui estoit soubz celluy pouvre habit ; et s’en donnoient grant esbahissement. Et ne se pou voit saouler Griselidis de parler des louenges de ces deux enfans, maintenant de la vierge et maintenant du filz; leur heaulté et maintién recommandoit. Et le marquis, tout ainsi qu’on devoit aller à table, àhaulte voix dist à Griselidis devant tous ainsi comme en se jouant : « Que te semble-t-il de ma femme, est-elle belle?» — «Certainement, monseigneur, dist-elle, ouy ; ne je ne croy mye que plus belle ne plus gente tu peusses trouver pour vivre en paix et joyeusement avecques elle, comme je prie à Dieu que ainsi le faces et ay espérance que ainsi le feras tu. Mais une aultre chose te vueil requérir : je te prie que tu ne la poignes des esguillons que tu as pointe l’aultre ; car elle est jeune et a esté plus délicieusement nourrie quel’aultre, parquoy elle ne lepourroit souffrir. » JEt quand le marquis* vit la bonne et entière voulenté
de Griselidis et la grant constance et patience, car tant de fois et tant durement l’avoit courroucée, et que ainsi respondit dist à haulte voix.
fa rvoponce bu marquis h sa femme présens ses barons.
« C'est assez, Griselidis, j’ai à plain veu et congneu ta bonne voulenté et grande humilité; et ne croy pas que soubz le ciel soit aulcun qui ait veu et esprouvé la vraye amour et obéissance de mariage que j’ay en toy. » Et en ce disant l’embrassa très doulcement, et elle s’esbahist tout ainsi s’elle s’esveillast d’ung songe : « Tu es, dist-il, ma seule femme, et vecy ta fille et l’enfant ton filz;et sont iceulx enfants que tu cuidoies avoir perduz à deux fois ; tu les as maintenant recouvrez tous ensemble. Sachent tous qui le contraire ont cuidé, moy l’avoir faict; et ce que j’ay faict, ce a esté pour toy esprouver et essayer tant seulement, et non pas pour avoir voulu faire tuer mes enfans, dont Dieu m’en gard ; ne oncques puys quç je t’espousay, ne fut heure que pour ma femme ne te tenisse et réputasse. » Et quant Griselidis ouyt ces nouvelles, elle fut toute pasmée et esvanouye; et ainsi comme le marquis l’avoit embrassée, se laissa cheoir.
Comment la belle et patiente Crioelibis, anerques son père 3anteolle, fut remioe et rereue par le marquis en plus qrant Ijomteur et triomphe que par aoant.
Et lors tantost les bonnes dames qui là estoient,
la relevèrent et la retournèrent diligemment, et par le commandement du marquis, la desvestirent de ses pouvres robes que vestues avoit, et la revestirent des siennes bonnes, et la parèrent très grandement. Et adonc chascun commença à faire bonne chière et joyeuse, car le seigneur le vouloit ; et affectueusement en prioit chascun, et si fist-on plus grant solennité qu’on n’avoit faict aux premières nopces ; et depuis grant temps et long furent ensemble en grant paix et bonne amour le dict marquis et Griselidis. Et depuis ce le marquis, lequel n’avoit tenu compte du père de sa femme jusques alors, pour mieulx faire à son plaisir de sa femme, le flst en sa maison et le tint en grant honneur très grandement. Et succéda en bonne prospérité le fllz du marquis et de Griselidis sa femme comme héritier.
Ceste hystoire est récitée d’icelle femme, nompas tant seulement que les femmes qui sont aujourd’huy s’esmeuvent à bien ensuyvre icelle patience et constance, qu’à peine me semble evitable et possible, mais aussi les liseurs et les ouyans à ensuyr et considérer au moins la grant constance de celle femme, et* ce qu’elle souffrit pour son mortel mary facent et rendent à Dieu, lequel comme dit saint Jacques l’apostre, ne tente nul mais esprouve, et nous souffre maintesfois très griefvement punir, nompas qu’il ne cognoisse nostre courage* et intention avant que soyons nez : mesmement que par jugement cler et évident, cognoissons et véons nostre fragilité et humanité, Et eu espécial est ce escript aux constans
hommes, s'il est aulcun qui pour nostre créateur et rédempteur Jésus-Christ souffre et endure patiemment ces choses, que souffrit pour son mary mortel celle femmelette Griselidis.