‹ Légendes provençalesChapitre 13 sur 28 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

Se' ue v«'de ancor s^^giio in quolla irrra Che, prcssoad Arli ove '1 Rodano stagna , l'icna di sépulture o la cninpagna.

AlUOSTIi.

De l'antique univers antique nécropole,

L'Egypte ne fut point la seule dont les eaux

Sur de sombres esquifs portaient vers les tombeaux

Les morts que protégeait une pieuse obole :

Le Rhône se souvient de ces convois flottants

Que son cours orageux a charriés longtemps

Des Alpes jusqu'aux bords où la mer le dévore,

Et ses flots, en baignant les murs de Constantin,

D'un empire détruit oubliant le destin,

Au nom de l'Aliscamp semblent gémir encore.

Et quel nom d'ici-bas pourraient-ils murmurer Plus solennellement ? A cette heure suprême Dont l'ombre a des terreurs pour le juste lui-même , Quel asile plus saint pouvait-on implorer ?

Aliscamp, champ des morts tout peuplé de merveilles, Dieu répandait sur toi des grâces sans pareilles ; Car, lorsqu'aux anciens jours Trophime réunit Un concile imposant pour sacrer ton enceinte, Sur ta double colline oîi planait la croix sainte, Le Christ s'agenouilla , le Sauveur te bénit !

Il devait ce prodige au sol qui, pour sa mère,

Dans la Gaule idolâtre eut le premier autel ;

Lorsqu'il fut remonté dans son monde éternel,

L'empreinte de ses pas resplendit sur ta pierre ;

Les anges qui suivaient son essor radieux

Ne s'envolèrent point avec lui dans les Cieux ;

Invisibles gardiens, par son ordre ils restèrent ;

Le jour en t'éclairant ne les entendit plus ;

Mais la nuit, pour charmer le repos des élus,

Dans l'air qui t'entourait leurs voix pures chantèrent.

DANTE AUX ALISCAMP». 85

Et, depuis ce moment, la foi, l'amour en deuil,

L*espoir religieux, désirant un asile

Où le sommeil des morts fût saint, doux et tranquille,

Vers tes bords vénérés poussèrent leur cercueil ;

Le Rhône avec respect les porta sur ses ondes.

Et toi, tu leur ouvrir tes entrailles profondes

Où vinrent s'entasser les générations ;

Tu dressas dans les airs des monuments célèbres,

Ruches dont le trépas, par ses envois funèbres ,

Avait bientôt peuplé les lugubres rayons.

D'inombrables autels, des couvents, des chapelles Se pressaient dans tes murs qu'il fallut élargir ; Là, du temple de Mars, Césaire fit surgir Une enceinte où priaient pour les âmes fidèles Des vierges dont le cœur eut tant de pureté, La voix tant d'harmonie et de suavité, Que, lorsqu'elles chantaient les divines louanges. Les morts, en écoutant leurs accords solennels. Ne s'apercevaient pas que des accents mortels Se mêlaient au concert de la harpe des anges.

Mais ces hôtes divins, tu les avais perdus

Depuis que, du devoir, rompant les saintes chaînes,

Tes nonnes se livraient aux délices mondaines ;

Pour tes morts délaissés le Ciel ne chantait plus

Lorsque ce Gibelin, dont le sombre génie

Explora de lenfer l'éternelle agonie,

Parmi tes monuments vint promener son deuil ;

Il t'aima cependant, car son âme isolée ,

Par la mort et l'exil doublement désolée ,

N'était plus^ comme toi, qu'un noble et grand cercueil .

Il aima tes cyprès et leurs masses funèbres

Comme une armée en deuil veillant sur des tombeaux,

Tes rocs bouleversés, tes croupissantes eaux.

Et tes marbres sans noms et tes blasons célèbres ;

De l'orgueil expirant fol et dernier effort,

Ces néants fastueux étalés sur la mort

Crispaient amèrement sa lèvre et sa pensée ;

Mais, devant l'humble pierre oii le juste dormait.

Par un charme soudain son esprit se calmait

Et son cœur oubliait la tourmente passée.

Elle gronda pourtant plus orageuse un soir> Car, devant le cercueil d'une vierge ravie A. l'heure où le bonheur souriait à sa vie, Par hasard le poète était venu s'asseoir.

Murmurant pour la mort une vague prière, D'abord d*un œil distrait il parcourut la pierre.. . . Mais, lorsqu'il reconnut quel sort triste et charmant Abritait cette tombe au virginal symbole.^ Lorsqu'il lut la touchante et lugubre parole Quy grava la douleur d'un père et d'un amant,

Un sourd gémissement sortit de sa poitrine ; Il frémit, se dressa tout pâle, tout hagard ; D'une main contractée il pressa son regard Et vint tomber sans force au pied d'une ruine . . . Oh! sans doute qu'alors une sombre lueur, Un retentissement de profonde douleur, Vibrait comme la foudre et désolait son âme ; Sans doute qu'évoquant un sinistre passé.

Dans ce cœur qui saigna fatalement blessé.

D'un poignant souvenir Dieu suscitait la flamme 1

88 LÉGENDIiS PROVENÇALES.

Le mistral s'engouffrant sous les arceaux déserts

Des fiers patriciens jadis palais funèbres,

Le cri long des hiboux errants dans les ténèbres,

Le bruit des peupliers qui tremblaient dans les airs,

De l'angelus du soir la sainte mélodie

Se mêla'ent aux chansons, aux rires de l'orgie ;

De mondaines splendeurs Thorizon éclairé

Au loin retentissait, et de profanes danses

Parmi les monuments promenant leurs cadences

Couraient sur le gazon à la mort consacré.

Mais les chants du plaisir passaient sur le poète Sans rompre les liens de sa morne stupeur ; Les plaintes de la nuit aggravaient sa douleur*, Un poids mystérieux pressait, courbait sa tête : 11 pleurait, il priait ; le Seigneur l'entendit; Sur son deuil orageux le sommeil descendit ; Un songe vint sourire et ravit sa pensée Sous le ciel doux et pur de Florence, au moment Où des clochers émus le saint bourdonnement Guidait vers les autels une foule empressée.

Humble et s'enveloppant dans son humilité, Une vierge, une enfant traversait, calme et belle, La foule dont les flots s'entr'ouvraient devant elle Ravis de sa candeur, émus de sa beauté.

Les fronts respectueux qu'inclina sa présence, Lorsqu'elle avait passé, souriaient d'espérance ; Et chacun se disait : « Dieu nous protège encor ; L'ange que sa bonté nous prête et que réclame Le firmament jaloux d'une si pure flamme, Loin de nous Béatrix n'a point pris son essor i »

Et Dante, enfant comme elle, écoutait, et son âme

Sentait naître et grandir l'amour, noble transport ;

L'amour, flot souriant qui nous conduit au port; .

L'amour, foyer divin, salutaire dictame.

En vers brillants et purs son ardeur s'exhalait !

Par elle un nouvel être en lui se révêlait ;

Vers Béatrix montait sa jeune poésie ,

Comme, dans l'air serein, monte, vers le soleil,

La vapeur condensée en nuage vermeil ,

Ou du printemps en fleur l'odorante ambroisie.

Un jour, sur le rivage où TArno murmurant

Baigne, en se déroulant, des campagnes fleuries ;

Le soir invitait 1 ame aux tendres rêveries ;

Béatrix vint s'asseoir sous l'abri transparent

Des pampres enlacés aux rameaux des yeuses ;

Les pâtres, les chasseurs, les brunes vendangeuses

Portèrent à ses pieds leurs dons, fruits savoureux ;

Fleurs, grappes, douxrayons, toisons blanches, guirlandes;

Et la vierge avec grâce acceuillait leurs offrandes ,

Et tous la bénissaient, tous s'éloignaient heureux.

Et Dante, resté seul près de la jeune sainte,

D'une timide voix lisait son dernier chant ; Pour le mieux écouter la vierge se penchant Souriait. . • quand, soudain, une funèbre plainte Fit gémir et trembler le feuillage autour d'eux ; Un vent rapide et froid siffia dans leurs cheveux ; D'un douloureux frisson Béatrix fut saisie. . . Le souffle de la mort vint glacer le baiser Qu'au front de son amant elle allait déposer. Chaste et premier aveu, doux sceau de poésie !. . .

Dante , oh ! quel désespoir dut alors t'assaillir, Puisque, malgré le temps dont le cours salutaire Calme en les éloignant les douleurs de la terre, Ce tableau te réveille et te fait défaillir ! . . . Mais cesse de te plaindre. . Une voix bien connue A murmuré ton nom ; vois briller dans la nue Cette vierge au front ceint des feux du firmament; Vois, ce n'est plus le rêve et son trompeur fantôme ; C'est elle, Béatrix ! . . . Du céleste royaume Dieu sans doute l'envoie à ton accablement :

« D*où vient qu'au désespoir mon ami s'abandonne. Dit-elle, et qu'il se perd en regrets superflus ? Dans ce faible mortel je ne reconnais plus Celui pour qui déjà je tressais la couronne. . . » Mais lui, sans l'écouter : « Béatrice ! ...» Et ses bras S'ouvraient pour la presser et ne l'atteignaient pas. La vierge alors reprit d'une voix plus sévère : Tune saisiras point ce qui n'a plus de corps; Ne t'épuises donc pas en stériles eff^orts , Dieu qui m'a commandé de venir sur la terre

XYIIT

Te demande pourquoi ton cœur n'a plus de chants?

— Si quelqu'un dans Florence entrait avec ma tête, Il serait accueilli par des clameurs de fête ! . .

— Dante , console-toi , le règne des méchants N'est point universel. — Qu'importe la couronne, Quand ce n'est pas ta main, Florence, qui la donne? Le nectar de la gloire est amer loin de toi !

— Si la terre n'a point de laurier qui te tente , Va , le Ciel te réserve un page éclatante !

Dieu parle par ma bouche , ô Dante , écoute-moi :

Crois-tu que le Seigneur te donne le génie

Pour qu'il dorme inutile et meure dans ton sein !

Poète, comprends mieux et remplis son dessein !

Eclate sur ton siècle en foudres d'harmonie !

Regarde... Interrompant l'ordre de l'univers,

Je vais te révéler le sujet de tes vers. »

A ces mots l'Aliscamp trembla, ses sépultures

S'ouvrirent comme au jour de bouleversements

Où la chair reviendra couvrir les ossements ,

Et les morts en sortaient avec de sourds murmures.

Alors, daines, tyrans tout cuirassés de fer, Apparurent, chacun portant le caractère Du vice qui jadis le souilla sur la terre Et celui du tourment qu'il souffrait en enfer. Comme sur une proie un vol d'oiseaux funèbres , Ces âmes sans repos tournaient dans les ténèbres Avec des bruits plaintifs et de sombres ardeurs; Mais, à ces cris d'angoisse, à ces lueurs étranges Succédèrent bientôt des hymnes de louanges Et des groupes riants et de grandes splendeurs.

C'était des bienheureux la phalange immortelle ; Et vers eux Béatrix prit l'essor, et sa voix Disait en remontant : « Chante ce que tu vois î » Tout s'éloigna, pâlit et disparut comme elle. Et Dante palpitant, resté seul dans la nuit , Regardait, écoutait, n'entendant pour tout bruit Que le glas de la mort tintant dans les ténèbres, Et ne voyant venir que des nonnes en deuil Qui, solennellement, portaient vers le cercueil D'un nouveau trépassé les dépouilles funèbres.

Sur la terre étendu, Dante rêva longtemi>s ; 11 y tomlia proscrit, se releva poète !

Ses poèmes venfj^eura, le inonde les répète Et les répétera jusqu'à la fin des temps ; Puisse-t-il pardonner à ma voix téméraire D'avoir de eette nuit révélé le mystère 1 Et puisse Béatrix, dont l'amour l'inspira, Dans la sphère éternelle où leurs âmes «nies Epanchent devant Dieu leurs saintes harmonies, Sourire quand ce chant vers elle montera I

TRICLINE.

QUATRIEME EDITION

RtfVDS PAR l'auteur.

TRICLINE.

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