LA SEDUCTION
.... Par l'induction d'une damoiselle sa parente, qui l'allant souvent visiter sous couleur de dévotion en son cloître, lui remonstroit par belles et emmiellées paroles le dommage qne c'eslait de consumer ses ans en si mélancolicque prison.
NosTRADAMUS, Chr. de Provence.
Les siècles, Montmajour, ont bruni ta sculpture ;
Ton préau solitaire est veuf de sa verdure ,
Mais on admire encor ton cloître oriental ;
Oh! quel charme avait donc cette féerique enceinte.
Quand, jeune et s'étalant dans sa majesté sainte,
Ta blancheur rayonnait sous l'azur provençal ?
Et pourtant la tristesse habitait ces arcades ;
Leurs chapiteaux à jour, leurs saints, leurs colonnades
N'étaient que l'ornenient d'un désert solennel ;
Car ils gardaient la mort de ceux qui, sous tes voûtes,
Abritant leur angoisse, ou combattant leurs doutes,
Attendaient en priant le repos éternel.
Oh! l'homme fut toujours lâche et vain ! sa folie Évite les objets dont l'aspect l'humilie ; Aussi, lorsque, vibrant pour un appel joyeux, La cloche eut sonné l'heure où, dans le monastère, On oublie un moment l'étude et la prière, Ton funèbre jardin resta silencieux.
Quelques ombres passaient au fond des galeries ; Dans la nuit des cyprès, sur les tombes fleuries, Priait quelque vieillard austèrement penché ; Car lorsque, sur nos fronts, pâle et froid le jour tombe. L'âme enfin s'accoutume aux pensers de la tombe Oïl, peut-être domain, le corps sera couché.
Sur un arceau de marbre aux naïves sculptures Symboliques tableaux des saintes écritures, Le soleil éclairait, en glissant vers le seuil, D'Eve et de son époux l'éveil plein d^innocence. Leurs amours, leur orgueil, leur coupable démence Et le premier remords et le premier cercueil.
TRICLINE. 99
Dans l'ombre des piliers à colonnette grise, A côté d'un jeune homme apparaissait, assise, Une femme : à voix basse, ardente, elle parlait. De pieux vêtements sa taille était couverte ; Maïs, à travers les plis d'une mante entr'ouverte, Des profanes lueurs son œil étincelait.
Le jeune homme portait cet habit de novice Qu'avant de commencer l'éternel sacrifice , On essaye un moment pour savoir si le poids N'en sera pas trop lourd pour nos faibles épaules, Ou si les bruits du monde et ses charmes frivoles Ne font pas résonner de trop puissantes voix.
« Oh! disait-il, pourquoi, dans notre solitude, Du cœur et de l'esprit porter l'inquiétude ?. . . Pitié pour ce martyre ! ou je dévoilerai Votre impie artifice; au gardien je dirai Qu'au lieu d'être pour moi la céleste lumière. Vous êtes de l'enfer la torche incendiaire ! ... »
Mais, tandis que l'enfant en ces mots gémissait, Joyeuse au fond du cœur, la femme applaudissait, Telle que l'on nous peint l'empoisonneuse antique Qui, suivant en un corps que la mort va saisir Le progrès du poison trop lent pour son désir. Promène sur l'esclave un regard frénétique ;
Et lui se raidissait, s'affaissait, accablé Comme un faible nageur se crispe désolé Pour échapper au gouffre où le courant l'entraîne ; Comme sous l'ouragan se courbe un jeune chêne.
Aux prières du soir, distrait fut son maintien, Mais au gardien sévère il ne révêla rien; Et, peu de jours après, quand, pour le saint office, On eut fini l'appel, il manquait un novice.