LE SERMENT
Sur la plage où la mer se mêle en gémissant Aux languissantes eaux du marais croupissant, Parmi les tamaris dont la pâleur couronne Les sables que le vent a soulevés en cône *, Sous l'étendard du Christ des tentes se dressaient ; Mille bruits belliqueux au loin retentissaient Et prolongeaient dans l'air leur sonore tempête : Qui vive ! grincement des armes qu'on apprête,. Pas tonnant des coursiers, hymnes religieux
* La Grâce-du-'Rol, prèf d*Aiguesi0or(f9.
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Sur Taîle de la foi s'élevant vers les cieux ; Car bientôt le saint roi , traversant l'onde amère , Va frapper le Croissant et délivrer la terre Où du poids de nos maux le Sauveur accablé Sur Tarbre de la croix pour nous fut immolé.
En un ciel radieux la nuit, calme et limpide, S'étale comme un lac que nul souffle ne ride ; Sauvages habitants de ces bords, les taureaux Reposent accroupis dans leurs lits de roseaux. Le camp se taît et dort; on n'entend que la brise Ou le bruit régulier de l'onde qui se brise , Ou l'esquif du pêcheur qui décrit en nageant Sur la mer ténébreuse un long sillon d'argent.
Mais d'où part cet éclair sous les pins dont la tête Semble, au bord de ce cap, provoquer la tempête ? Serait-ce la lueur du sel que les roseaux Retiennent au contact des maritimes eaux Et que fait scintiller l'éclat d'une nuit pure ? Non; ce qui brille ainsi, c'est l'acier d'une armure ; C'est un jeune croisé qui, priant à genoux.
Elève de sa voix l'accent plaintif et doux;, Et celle qu'il implore est une ardente femme, Noble et fière beauté qui sourit à sa flamme. « Tricline, lui dit-il. Dieu le veut ! loin de toi,
Je vais, sur d'autres bords, combattre pour la foi; Mais que j'emporte au moins l'espoir, la confiance D'un amour qui n'a rien à craindre de l'absence 1 Oh ! qu'un jour ton ami n'ait point à regretter Ce bonheur grave et pur que tu lui fis quitter ! Et, sans que jamais rien affaiblisse ta flamme, Qu'absent, comme présent, il règne dans ton âme î n Tandis qu'en gémissant le jeune homme priait, Joyeuse, au fond du cœur, la femme souriait ; Comme un son qui nous charme elle écouta sa plainte; Son œil dominateur jouit de cette crainte...
« Lojs, pourquoi, dit-elle, ainsi douter de moi ? Le serment solennel qui t'engage ma foi Ne t'a-t-il pas fait roi de toutes mes pensées ? Bannis donc de ton cœur ces craintes insensées. Quand, pour l'épanouir à la vie, à l'amour, J'arrachai ta jeunesse à son morne séjour, Crois-tu que, nourrissant des projets d'inconstance. Je ne t'ai pas voué toute mon existence ?
Va, ce cœur t'appartient, ne doute plus de lui ; Ce qu'il voulait alors, il le veut aujourd'hui. Vois ces flots, ils n'ont point de plus profonds abîmes, Ces monts n'élèvent pas plus solides leurs cimes Que l'amour infini, que l'immuable amour A toi seul consacré jusqu'à mon dernier jour ! Lorsque, pour les unir par de fécondes chaînes,
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L'amour s'est déployé dans les âmes humaines, Bien loin de 1 affaiblir, l'absence le rend fort; Sans même l'effleurer, le temps passe, et la mort Est un commencement d'éternelle jeunesse Qu'un éternel bonheur remplit de son ivresse ! ^
Et son œil où brillait un éclat surhumain Vers l'espace étoile s'élevait, et sa main Semblait aux éléments commander le silence ; On n'entendait plus rien, dans l'étendue immense, Que l'accent doux et pur, grave et mélodieux De cette voix parlant le langage des cieux.
Et Loys, éperdu, la contemple en extase ; Comme un flot savoureux qui s épanche du vase Qu'à la soif du convive incline l'échanson, De la parole aimée il aspire le son.
En un vague parler leurs deux voix se perdirent ; L'ombre seule entendit les secrets qu'ils se dirent, Et la mer éleva son grand gémissement, Et la brise nocturne emporta leur serment.
Quand la rouge lueur dont l'aube se colore Fit scintiller les flots, Loys dormait encore ; Et, soutenant du bras son front calme et vermeil, Tricline, en souriant contemplait ce sommeil. Un mystère de mal couvé par cette femme Animait son regard d'une infernale flamme :
Ainsi la courtisane amante de Samson Darda son œil impur, fojer de trahison, Lorsqu'elle eut du géant trompé la confiance. Et, coupant ses cheveux, fait tomber sa puissance. Mais quand de son repos le chevalier sorti Vers Tricline éleva son front appesanti, A ce premier regard plein d'espoir et d'ivresse Répondit un baiser dineffable tendresse...
Gouffres du cœur humain, oh ! qui vous sondera? Dans vos derniers replis quel scalpel plongera? Etes-vous plus à craindre, ô noirs pensers de l'âme, Quand vous avez pour masque un sourire de femme. Ou quand, vous imprimant sa force et son courroux, L'homme , à front découvert, vous lance contre nous ?