LA TRAVERSEE
Tel qu'un nid d'alcyons qui glisse sur les flots,
Léger, le pont couvert de joyeux matelots,
Vers l'Europe un vaisseau voguait. Comme un fantôme
Orageux échappé du ténébreux royaume,
Debout, au pied du mât, un chevalier rêvait;
Vers le ciel, par moments, son regard s'élevait
Et semblait accuser, dans les voiles tremblantes,
Du vent qui les gonflait les haleines trop lentes;
Puis son œil se voilait. Un nom, des mots ardents,
En bruits entrecoupés grinçaient entre ses dents.
Le pilote, saisi par des terreurs secrètes.
Crut, en l'apercevant, que l'esprit des tempêtes
Avait choisi son bord pour traverser les flots
Craignant de l'irriter, les actifs matelots.
Les pâles voyageurs s'éloignaient en silence ;
Rien donc n'interrompit sa morne somnolence.
Mais, lorsqu'enfin au port le navire mordit,
Sur les dalles du quai le chevalier bondit ;
Secouant le fardeau de sa noire tristesse, Imprimant à sa marche une ardente vitesse, L'œil sombre, le cœur plein de farouches combats, Vers les murs d'Avignon il dirigea ses pas.