A SILVIO PELLICO
Tout ici-bas, excepté riiomme, remplit sans orgueil la destination qui lui fut assignée : la flamme rend la chaleur et le mouvement k nos membres engourdis, et ne sait même pas qu'elle nous ranime; la lumière dirige notre marclie et ne sait pas quelle nous conduil; la fleur que nous respirons, le ruisseau dont nous aimons à suivre le cours, a écouter le murmure , ne savent pas qu'ils nous charment ; l'homme seul , doue d«î la pensée , pêche par elle alors même que la vertu est dans ses œuvres : un ferment de vanité se mêle presque toujours au peu de bien qu'il peut accomplir et le déflore devant Dieu , car la connaissance de soi-même et l'intelligence dans la volonté le ravalent autant qu'elles auraient pu l'élever lorsqu'il prostitue au mal ses nobles puissances.
Mais vous, Peilico, vous n'avez point ces tristes faiblesses : généreux comme la flamme^ brillant comme la lumière, suave comme la fleur, harmonieux et pur comme le ruisseau, vous ignorez comme eux les bienfaits que vous répandez autour de vous et vous ne vous doutez point de la reconnaissance que je vous dois.
12 LÉGLNDES PROVENÇALES.
Avant d'être connu de vous, je vous admirais et surtout je vous aimais, car, après vous avoir lu , je me sentais meilleur. J'osai vous adresser mes premières inspirations, et je le fis dans un moment d'orage intérieur, où la voix du mal était près d'étoufi'er celle du bien : je parcourais le passé de ma vie, courte par le nombre des jours , mais déjà longue d'agitations intimes ; je me voyais, enfant, cultivant avec un soin religieux tous les beaux sentiments , toutes les nobles pensées comme des fleurs dont le parfum devait se répandre sur mon avenir; puis, jeune homme, tandis qu'à Texceptionde quelques noms glorieux, autour de' moi , lart s'égarait en vagues aspirations , ou n'était plus que le vain étalage de couleurs éblouissantes , la ciselure laborieuse de puérils détails, l'organe monstrueux de' passions infâmes. Je pensais que c'était un devoir de lui donner un but plus élevé : consoler les nobles douleurs , formuler les préceptes de l'éternelle Sagesse, et les vérités immuables qui dominent le monde , exciter aux grandes actions en exaltant les grandes vertus, me semblait être sa véritable, sa seule destination.
Mais bientôt , froissé par les premiers contacts des hommes, je me repliais sur moi-même avec amertume, j'étais forcé de reconnaître qu'en dépouillant sa pureté, la poésie avait perdu son empire. Le plus grand nombre la proclamait impuissante à seconder le mouvement progressif de Tépoque ; et si quelques-uns admettaient encore le poète , ce n'était plus que comme un baladin littéraire propre à distraire la foule par d'ingénieux tours de phrases . ou comme un histrion habile à soulever les passions fougueuses : les maîtres eux-mêmes sentaient leur foi ébranlée.