‹ Légendes provençalesChapitre 20 sur 28 · NOSTRADAMUS · texte numérisé non relu

NOSTRADAMUS

A Montmajour vivait, se tenant à l'écart,

Un moine à l'âme sombre, au lugubre regard ;

Depuis qu'il vint cacher dans la sainte retraite

De l'ennui qui le mord l'anxiété secrète ,

On le vit toujours seul, toujours silencieux;

Ses traits ne semblaient pas étrangers en ces lieux;

Lorsqu'elle se mêlait parfois a la prière,

Sa voix en rappelait une autre moins amère;

TRICLINE. 1 t I

Mais quel était son nom? Quel était le malheur Dont le poids opprimait sa farouche douleur ? On l'ignorait. Toujours, sous les pieux portiques, Il évitait l'arcade aux sculptures bibliques ; Et, par d'autres pensers lorsqu'il était distrait, Si parfois devant elle un hasard l'attirait, Il frémissait tout pâle en murmurant : « Perfide ! » Et détournait la vue et s'éloignait rapide, Comme s'il eût porté sur des charbons ardents Une main douloureuse ou des pas imprudents.

Un jour il s'arrêta pourtant à cette place ;

Une flamme infernale illumina sa face ;

Un rire de démon sur ses lèvres passa ;

Tout son corps se raidit et son bras se drcs?a :

« Courtisane ! dit-il à voix basse et terrible,

Celle qui, dans ce lieu, de mon destin paisible

Empoisonna la source ! Oh! je fus outragé,

Torturé sans pitié ; mais je me suis vengé !

Goutte à goutte verser le sang de cette femme ,

C'était peu; j'ai fait plus, car j'ai tué son âme !

Sur ce corps délicat né pour la volupté

Et par elle flétri, ma colère à jeté

Un vêtement de fer qui l'étreint, qui l'accable,

Et, poignant, le déchire et le brûle implacable !

Oh I que ne puis-je voir ses pleurs et ses tourments !

De son cœur dévoré compter les battements !

ii2 LÉGENDES FROVENÇALES.

Qu'ils apaiseraient bien ma pensée orageuse

Les soupirs que gémit sa lèvre douloureuse !

Mais, privé de l'eutendre et privé de la voir,

Je peux me figurer au moins son désespoir !

Tous les coups qui naguère ont ébranlé mon âme

Résonnent doublement dans celle de l'infâme !

Et je me sens plus calme aujourd'hui qu'à mes pleurs,

A mes sanglots répond le cri de ses malheurs ! »

Cependant chaque jour on le voyait plus sombre, Et bientôt de lui-même il n'était plus que l'ombre.

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