LES DEUX MOINES
En cet heureux climat où, d'azur couronnée,
Se berce et resplendit la Méditerranée ,
Dans une île où la palme et Tarbre aux pommes d'or *
Etalent de leurs fruits le savoureux trésor.
Sous les graves habits d*un ordre solitaire ,
Deux moines , différents d'âge et de caractère ,
Contemplaient du soleil le disque grandissant ,
A l'horizon des flots tout rouge s'abaissant.
* L'une des lies dUvcres.
Le jeune homme était sombre et penchait vers la plage
Le front méditatif de son pâle visage ;
Le vieillard s'écriait: « Sur ce miroir sans fin,
Comme au divin séjour l'aile d'un séraphin ,
Comme au ciel de la nuit les fuyantes étoiles ,
Voyez se réfléchir, glisser ces blanches voiles !
Oh ! comme, dans la nue oii ton trône est porté,
S'endort bien de ton front Tardente majesté,
Astre roi ! c'est qu'après ta journée accomplie,
Et de bienfaits sansTiombre et de splendeurs remplie,
Tu voiles sans remords ta puissante clarté
Et demandes sans crainte un repos mérité :
Tels , lorsqu'apparaîtra la fin de la carrière ,
Nos cœurs élèveront confiants leur prière ,
Et, pour nous réveiller en un monde meilleur,
Nous nous endormirons dans la paix du Seigneur. ..»
— Si le jour ne fut point orageux et plein d'ombre ! »
Répondit une voix mélancolique et sombre.
Le vieillard tressaillit ; abaissant son regard ,
Il vit son jeune ami si pâle , si hagard
Que , lui pressant la main : « Il faut que dans une âme,
Mon fils, les souvenirs aient bien vive leur flamme,
Pour qu'ainsi l'œil ardent s'obstine à les pleurer.
Et le cœur à gémir, la lèvre à murmurer.
Des grandes passions as-tu subi lorage ?
La main de l'amitié peut guérir leur ravage.
Peut-être qu'un forfait. . . Oh I s'il en est ainsi ,
Jette-toi dans mes bras , et viens crier merci ' Dieu qui n'a point pitié de l'orgueilleux coupable, Est pour le repentir en grâce inépuisable. »
Au son de cette voix , le front du malheureux S'était levé ; son œil semblait moins douloureux : Car ta sainte parole y ô pitié secourable !
Est toujours salutaire au cœur du misérable.
Au mot de passiofis un éclair fugitif Passa dans son regard un moment convulsif ; Mais quand le mot forfait vint blesser son oreille , Comme bondit soudain le lion qu*on éveille , II se dressa ; son front de courroux s'enflamma , Tout son être frémit ; soudain il se calma ; Et voilant d'une main son humide paupière , Tendant l'autre au vieillard : « J'ai mérité , mon père , Oui, j'ai trop mérité ce soupçon flétrissant; A vous si généreux et si compatissant Je n'osai qu a moitié donner ma confiance , Et le ciel m'en punit. Mais si de ma souffrance J'ai dérobé la source à votre œil paternel , Ce n'est pas qu'elle ait rien d'impie ou criminel. Je n'ai point à gémir sur d autres funérailles Que celles dont mon glaive a semé les batailles ; Contre les Albigeois implorant un soutien , Quand l'Église tremblait , elle connut le mien ; Mais (ô honte ; ô pitié de l'humaine faiblesse !) Souvent nous rougissons d'une folle détresse
Bien plus que d'un forfait: c'est un orgueil blessé Qui s'abat devant vous jusqu'aux pleurs abaissé ; C'est un amour déçu dont la honteuse flamme Torture ma pensée et dévore mon âme !
Ecoutez mes tourments, et, lès trouvant si vains, N'éloignez point de moi vos bienfaisantes mains ! »