RECIT DU JEUNE HOMME
(( Lorsqu'il se détourna de vos travaux sublimes , Plus d'une fois votre œil a parcouru mes rimes , Et de Raoul Gassin le nom vous est connu .
Peut-être jusqu'à vous est aussi parvenu Le bruit de ses combats, de ses folles querelles. Et de ses pas errants sur des bords infidèles. Enivré des faveurs que m'oôrait la beauté, Fêté dans les manoirs , au champ-clos redouté , J'allais jetant aux vents les fleurs et l'ambroisie Et l'or que devant moi semait la poésie ; J'effleurais l'existence et je mais l'amour.
Sans doute il vous souvient de la galante cour Que tint à Romanil la comtesse Mabille ,
Et pour VOUS de ces jeux le doux souvenir brille De tout ce que jongleurs, pages et ménestrelô En contèrent longtemps de castels en castels. Mais ces riants tableaux n'ont pour moi que tristesse ♦ Car c'est là que naquit la douleur quim'opresse. J'arrivai sous l'or mel, confiant, dédaigneux; A peine je laissai se distraire mes yeux Sur la noble guirlande où nos fleurs provençales Etalaient leur parure et leurs grâces rivales.
Mais voilà que soudain mon regard fut troublé > Je sentis à mon cœur tout mon sang refoulé ; Et, quand ce vint à moi de chanter un caprice , A peine si j'osai m' avancer dans la lice.
Je tremblai, je pâlis pour la première fois, Et mon luth fut rebelle et ma lèvre, sans voix. D'un espoir cependant en moi jaillit la flamme, Et je fis dans ces vers passer toute mon âme :
« Si j'aimais, ce ne serait pas Regard de feu, taille de reine Qui pourraient à ma souveraine Enchaîner mon cœur et mes pas ; Mais ce serait charmant corsage, Regard voilé, calme visage, Parler simple, léger et doux, ' Et cette grâce chaste et belle Dont je n'ai trouvé le modèle Que dans le ciel ou parmi vous !
« Si j'aimais, je n'offrirais pas A ma beauté, pompe royale, Châteaux, puissance féodale, Biches atours pour ses appas ; Mais j'offrirais palme coupée Par ma muse ou par mon épée, Chants et parfums rares et doux, Et lui tresserais en couronne Tant de fleurs, que de la Madon& L'œil divin en serait jaloux»
« Oh ! pleurez sur le troubadour, Car celle dont il peint les charmes , Celle à laquelle il rend les armes, Il Ta vue et se meurt d'amour !
C'est, dans ce'jardin plein de roses, Une des plus jeunes écloses , C'est la plus belle parmi vous ; n la contemple, il la respire.
Il sait et pâlit, n'osant dire Son nom si terrible et si doux!. ...»
« Un long cri répondit à ma plainte de flammes ; Tous les bras s'agitaient pleins d'ivresse, et les dames Faisaient pleuvoir sur moi gants, fleurs et bracelets ; Leur geste et leur regard semblaient dire : parlez !
Une seule restait aussi froide que belle :
Stephanette des Beaux 1. . . Malheur ! car c'était elle !
LE MONOE des ILES D'OR. 21
 ces hommages vains mon sombre désespoir Se déroba, jurant de ne point la revoir.
Ah ! plus je fuyais loin, plus s'aigrissait ma peine ! Alors je m'abaissai pour fléchir l'inhumaine ; En chants mélodieux j'épanchai mes douleurs ; Je fis dans les tournois triompher ses couleurs , Et j'élevai si haut sa beauté souveraine Que des fêtes partout on la proclamait reine I Mais rien ne l'adoucit. Sous les rocs périlleux Où domine si haut son blason orgueilleux, Je traînai, je meurtris mes genoux sur la pierre ; Et la porte resta fermée à ma prière.
Au vitrail d'un balcon, un moment je crus voir Une femme passer, une ombre se mouvoir ; Tout mon être se prit avide à ce fantôme , Le roc sauvage et nu me devînt un royaume.
L'hiver se déchaînait ; mais, au pied de la tour Ma douleur s'obstina. J'allais, pendant le jour, Demander aux pasteurs de la pauvre campagne Ces dons que la pitié de ses vœux accompagne \ Et revenais le soir pour chanter, espérant Fléchir tant de rigueur par un amour si grand. « Un jour, ma voix était faible, car la froidure Crispait mes doigts glacés, crispait ma chevelure Et dévorait mes yeux ; c'était un de ces soirs Où s'ouvre à tout passant la porte des manoirs,
OÙ l'on ne voudrait pas laisser sans assistance Un immonde animal exhaler sa souffrance.
Suivi de quatre chiens , un varlet s'avança : J'espérai, mais soudain, sa voix me terrassa: « Sus a ce vagabond! » cria-t-il. — Oh! ma rage Se réveilla terrible à ce comble d'outrage !
Détestant mon amour et mes lâches douleurs, Je partis, frémissant, sombre les yeux sans pleurs.
Depuis ce jour fatal, la vengeance et la haine Envahirent mon âme et rompirent sa chaîne.
Par d'acerbes récits, par des mots flétrissants Je profanai l'autel où brûla mon encens ; Et j'égarai ma vie en des passions folles. Aux fêtes j'étalais un luxe de paroles, De joyaux et d'aiûours, lorsqu'elle y paraissait; En sarcasmes ma voix contr'elle se lançait. . . Mais hélas ! j'avais beau comprimer ma blessure, Sur la main qui la fit, multiplier l'injure, Elle saignait toujours, et, celle qu'il pensait Haïr, plus que jamais mon cœur la chérissait.
Oh ! j étais fou d'amour et de honte et de rage. Et du Rhône profond je cherchai le rivage , Je penchais vers les flots mon avide regard , Lorsqu'un vieux pèlerin qui passait par hasard Arrêta mon élan et dit: « Sur ton jeune âge « Yeux- tu voir, ô mon fils, se dissiper l'orage
« Et le ciel resplendir ? ce n'est point dans les flots « Que ton cœur fatigué trouvera le repos, « Car la voix du Seigneur inflige l'anathème « Au trépas que, profane, on se donne soi-même ; Va trouver de ce pas Mongé des îles d'or ; « Des consolations lui seul a le trésor. »
Et je vins à vos pieds apporter ma détresse, Mais n'osai qu'à demi vous dire ma faiblesse Et vous ne m'avez pu qu a demi consoler; Aujourd'hui que mon coeur vient de se révéler Avec toute sa honte, oh! pourrez-vous, mon père, Apaiser jusqu'au fond la douleur qui m'ulcère ?
Au jeune infortuné le Monge ouvrit ses bras , Et sa tremblante voix le consolait tout bas.
Mais pendant ce récit , la nuit était venue , Et son flambeau d'argent rayonnait dans la nue.
En ces mots douloureux quand Raoul eut parlé ,
Vers l'astre il éleva son regard désolé ;
Il le fixa longtemps sur la clarté sereine
Que cherche l'œil en pleurs et bénit l'âme en peine ;
Mais ces mots inspirés, doux et graves accents,
Calmèrent mieux encor son esprit et ses sens:
« Vous semâtes les vents autour de votre tête ,
Et vous vous étonnez d'y trouver la tempête !
Ah ! que le passé meure en votre souvenir !
Ne songeons désormais qu'aux biens de l'avenir.
Je VOUS raconterai les pleurs de ma jeunesse ; Je vous dirai comment j'ai vaincu ma détresse ; Et, s'il est un pouvoir au cœur compatissant , Pour calmer vos douleurs le mien sera puissant. Mais toujours, à défaut de ma faible parole , Vous aurez le secours de Celui qui console. »
Et Raoul y en rentrant dans son humble réduit , Trouva l'air plus serein et plus fraîche la nuit ; En un sein généreux son âme déchargée D'un pénible fardeau se sentait soulagée ; Car en nous écoutant l'angélique pitié Semble, de nos malheurs, accepter la moitié; De longs déchirements on brave mieux l'atteinte Lorsqu'on a su trouver un écho pour sa plainte : Et Ion marche bien fort , quand , sur un sol ami , Peut enfin se poser le pied mieux affermi.
LA CHATELAINE.
Sur les âpres sommets de roches désolées
Où les oiseaux de nuit confondaient leurs volées,
Aux portes d'un château que l'ombre enveloppait ,
D'une main confiante un pèlerin frappait.
On ouvrit. Du manoir il demanda la dame.
Dans un riche oratoire , où priait une femme , Avec mystère il fut par le page introduit.
Leur entretien dura bien avant dans la nuit- Quel était le récit qu'il lui faisait? Personne N'en sut rien ; mais on vit , au matin , la baronne Vers les murs d'Avignon moins pâle chevaucher, Et le vieux pèlerin à sa droite marcher.
On entrait dans ces jours où l'été qui commence Offre encor du printemps la riche efflorescence: C'était l'heure de flamme et de grande splendeur Où le soleil nous verse à torrent son ardeur, Où la cigale crie , où le vent souffle aride : D ombres et de fraîcheur la campagne était vide.
Près du tertre où, la veille, ensemble devisaient Le Monge et son ami, deux chevreaux bondissaient, Sur le riant sentier que les moines suivirent, Lorsquà leur ermitage en paix ils se rendirent ,
Entrelaçant leur course et heurtant leurs élans ,
Ils franchirent bientôt, légers et pétulants,
Des grenadiers en fleurs l'odorante barrière ,
Les degrés inégaux pratiqués dans la pierre ,
Et coururent enfin sur un espace vert
Où, dans les flancs d'un roc de grands lierres couvert,
Le vieillard abritait sa tête vénérable.
En un creux de cailloux et de mousse et de sable
Où la source étendait son liquide trésor,
Où nageaient des poissons luisants de nacre et d'or,
On les vit rafraîchir leur langue haletante
Des bonds précipités d'une course imprudente ,
Puis, troublant des amis l'entretien plein de paix.
S'étendre et s'endormir sous le roc sombre et frais.
A l'âme tout parlait, dans cette solitude, D'oubli des passions, de foi calme et d'étude. Sur la porte rustique au bois mal assemblé La Madone élevait son front pur et voilé.
Dérobant à demi sous sa feuille éplorée Une croix dans le roc de rayons entourée , Un saule répandait ses branches jusqu'au sol; Des pins se déployant en large parasol , La vigne qui courait aux vieux rameaux des ormes. Un chêne, des palmiers et deux noyers énormes, Tandis que le midi sévissait en fureur.
Prodiguaient leur grande ombre et versaient la fraîcheur Mille oiseaux se jouaient dans ces mille feuillages, y croisaient leurs ébats, y mêlaient leurs ramages.
Et leurs plumes, tantôt s'étalaient au soleil , Et tantôt, de rubis, d'azur et de vermeil, Dans l'ombre étincelaient, diamants, fleurs ailées; Par moments, ils portaient leurs joyeuses volées Sur le siège et la table où Monge travaillait, Où devant son travail Raoul s'émerveillait.
Là se montraient épars cristaux et coquillages, Missels enluminés, géographiques pages.
Reluisant scarabée et riche papillon.
Plumes, vélins, pinceaux, laques et vermillon. De l'artiste pieux la main habile et sûre Des lieux qu'il habitait esquissait la peinture : Les cotaux couronnés de pâles oliviers , Et l'amandier de neige , et les larges figuiers , Les prés et leurs ruisseaux, les troupeaux et leurs pâtres Et la mer lumineuse et ses lointains bleuâtres.
a Mon père , dit Raoul , d'orages et de pleurs , Et d'un jeune destin froissé par les douleurs Vous me parliez hier ; mais, sur votre visage , Dans vos calmes travaux, tout dément ce langage. — Le ruisseau qui, la-bas, s'endort dans les roseaux, N'a pas bercé toujours si paisible ses eaux ; Torrent, il se brisa sur les rocs en écume , Et sa voix a grondé dans le gouffre qui fume. Si, dans ces lieux riants, son cours se ralentit , C'est parce qu'il y trouve et sa pente et son lit. Tel, autrefois heurté dans plus d'une tempête ,
Si je repose enfin et mon cœur et ma tête , C'est qu'au port que Dieu montre à tout sort agité Prudent et résigné, je me suis arrêté.
« En de cruelles mains plaçant votre servage , Vous avez essuyé le dédain et l'outrage ; Mais avez-vous connu la douleur d'être aimé , Et de voir la beauté dont vous êtes charmé , Sur d'imposteurs rapports, choisir une autre couche , Puis, bientôt, s'y faner? Par sa mourante bouche Avez-vous entendu votre nom détesté ?
Sur son cadavre froid vous êtes-vous jeté?
Vous êtes-vous roulé sur les marbres funèbres ? Et marchant ici-bas perdu dans les ténèbres, Sous le fatal destin qu'après vous vous traîniez Vites-vous succomber tous ceux que vous aimiez? Vos foyers envahis, vos sœurs et votre mère. .. Oh ! ma mère I... Pitié!... — N'achevez pas, mon père, Indulgence, pardon pour les mots imprudents Qui réveillent ainsi vos souvenirs ardents ! »
Et sa main essuyait ces larmes de détresse.
Mais le vieillard reprit : « Ah î que cette faiblesse Pour vos jours à vîiir soit un enseignement!
J'avais foi dans ma force, et voilà qu'un moment, Un souvenir cruel, une amère parole Suffit pour que mon cœur fléchisse et se désole. Dans ce déchirement, Dieu vous montre l'écueil Où toujours ici-bas se brise notre orgueil.
Mais apprenez comment cette triste jeunesse M'a conduit au bonheur d'une calme vieillesse:
« Pour enivrer mon être et pour le consumer, Le Seigneur dans mon sein mit ce besoin d'aimer Qui fait de l'existence une céleste joie.
Ou la livre aux ennuis, aux tourmentes en proie. Aussi, quand de l'espoir s'éteignit le flambeau. Quand je n'entendis plus que l'appel du tombeau, Lorsque mon cœur, d'aimer, d'être aimé trop avide, Dans son isolement se trouva sombre et vide, ( Vide. . ah I non ! mais trop plein, suffoquant, accablé Sous le flot orageux par la mort refoulé I ) Lorsqu'en mon avenir j'osai porter ma vue Je n'y vis qu'une aride et déserte étendue , Tout mon être fléchit, puis il se révolta ; Sous la main du Très-Haut ma raison s'irrita, Et ma soif de vengeance accusa sa justice.
Mais j'entendis } un jour, au divin sacrifice :
a Heureux l'homme de bien sur la terre accablé I
« Dans une autre existence il sera consolé. »
« A ces mots, je sentis la paix et l'espérance Comme un baume sacré descendre en ma souffrance. J'abjurai, plein de foi, mon criminel transport, Et , plus je me soumis^ plus je me trouvai fort.
Des Pères de Lyrins la belle solitude Me vit îi la prière associer l'étude.
30 LEGEEDES PROVENÇALES.
Une nouvelle vie et de graves plaisirs,
Se révélant alors, calmèrent mes désirs.
En un vaste chaos d'écrits et de poussière
Mon zèle infatigable apporta la lumière ,
Et prélats, souverains, dames et fiers seigneurs,
Prodiguèrent l'éloge à mes doctes labeurs.
« Ces triomphes pourtant en moi laissaient un vide; D'un bonheur plus divin mon cœur était avide ; Car, toujours et partout où l'homme est rassemblé, Quelque levain profane à son être est mêlé.
t( Alors je vins chercher sur ces bords solitaires De plus modestes jours, des travaux moins austères-, J'écoutai des vallons, des sources et des bois. Des vents et de la mer les éloquentes voix; Dans le moindre brin d'herbe admirant la merveille De l'auguste bonté qui jamais ne sommeille.
En la voyant partout se répandre en bienfaits, Des terrestres douleurs je sentis moins le faix.
« Ainsi, depuis l'instant des pieux sacrifices, Chaque jour m'apporta de nouvelles délices :
Si parfois mon esprit réveille ses combats, Sous la main du Seigneur, résigné, je l'abats. Je demande au travail un oubli salutaire ; Au calice divin ma soif se désaltère, Et toujours, dans le ciel, toujours, autour de moi. Je trouve des trésors d'espérance et de foi. »