Les Çûdras vivent d'aumônes, les Brah
mânes se font domestiques (6); les peuples n'acquièrent plus de richesses, et les richesses acquises, ils ne les conservent pas; il se fait un mélange de castes.
2 1 . Les prescriptions védiques demeurent sans effet; les saisons ne sont plus propices, toutes sont troublées.
22. Les hommes n'ont plus de voix; ils manquent de tenue et d'intelligence ; les maladies régnent, la mort vient (avant son heure).
23. On voit alors des veuves et il naît des hommes méchants; tantôt Parjanya (7) épanche ses ondées (hors de saison); tantôt les moissons croissent (d'une façon anormale).
24. Tous les sucs disparaissent, lorsque le roi ne cherche plus à protéger ses sujets en s'appliquant au port légitime du sceptre.
25. (Ainsi) le roi est le créateur du Kritayuga, du Tretâyuga et du Dvdparayuga. Il est aussi l'auteur du quatrième yuga.
26. En produisant le Krita, le roi obtient le ciel pour toujours (8); le Tretâ lui vaut un bonheur céleste d'une durée limitée.
27. S'il cause le Dvâpara, il jouit d'une félicité proportionnée (à ses mérites); s'il produit
le Kali, c'est le malheur éternel qui devient son lot.
28. Son mauvais karman lui fait habiter l'enfer, durant un nombre infini d'années; plongé dans la fange (produite par les vices) de ses sujets (qu'il n'a pas empêchés), il y subit des maux infamants (9).
29. Grâce au port du sceptre, le prince, instruit (dans l'art du gouvernement), acquerra toujours ce qu'il convoite et conservera ce qu'il aura acquis.
30. L'établissement des castes, leur délimitation, leur prospérité, (tout repose) sur un sage gouvernement: le port du sceptre, c'est le père, c'est la mère (des peuples).
3i. C'est lui qui fait vivre les êtres, sache-le, ô taureau des hommes. Le suprême devoir d'un roi, c'est le port du sceptre.
32. Ainsi donc, ô rejeton de Kuru, gouverne tes peuples suivant la justice et la science. En agissant de la sorte, en protégeant tes sujets, tu conquerras le ciel si difficile à conquérir.
QO LE kOI ET LE POUT DU SCEPTkÉ
NOTES
(i) Il s'agit de la science du gouvernement, de l'art de régir les peuples. Le sceptre est Tinsigne royal, non moins que la couronne; mais l'un symbolise plus spécialement la charge, l'autre l'honneur, et, s'il se trouve encore assez souvent des têtes pour porter la couronne, des fronts pour ceindre le diadème, bien peu de mains sont assez fortes pour saisir le sceptre et le manier dignement.
(2) Les quatre castes renferment les seuls hommes dont le poète daigne s'occuper, et encore les infortunés Çûdras n'ont-ils pas lieu de s'applaudir du sort qui leur est fait. Mais que dire des outlaws, qu'ils s'appellent CandàlaSj Mlecchas, ou Parias, d'un nom plus moderne ? Leur contact est une souillure; ce sont moins des hommes que du bétail; tous les opprobres, 'toutes les charges pèsent sur eux; ils n'ont que des devoirs et nul droit, pas même le droit à l'existence qu'aujourd'hui cependant ils exercent dans une large mesure, les dédains proclamés à leur endroit dans les livres sacrés étant théoriques plutôt que pratiques.
(3) Les quatre âges ou périodes cosmiques dont les noms suivent sont symbolisés par la Loi ou le Devoir figuré lui-même par un taureau qui conserve ses quatre jambes durant le Kritayuga;
dans le Tretdyuga, il n'en a plus que trois; il en a deux dans le Dvâpara et une seule dans le Kaliyuga. Ces âges, il est à peine besoin de le faire observer, correspondent à ceux imaginés par les Grecs : l'âge d'or, d'argent, de bronze et de fer.
(4) L'efficacité des prescriptions védiques, le plus souvent attribuée à la façon même dont elles sont remplies, à leur perfection matérielle qui consiste uniquement dans l'accomplissement des rites liturgiques, indépendamment de la situation morale du sacrifiant, dépend ici du roi et de la manière dont il porte le sceptre, dont il gouverne son peuple.
(5) Virgile aussi a connu avec beaucoup d'autres cette tradition de l'âge d'or durant lequel la terre produisait, sans culture, toute sorte de moissons :
.Ipsaqae tellas
OmnU liberius, nallo poscente, ferebat.
{Giorg. I, 127;.
L'enfant mystérieux dont le poète chante la naissance prochaine, devait ramener ces temps heureux depuis si longtemps disparus :
At tibi prima, puer, nallo manascala culta Errantes hederas passim cam baccare tellas Miauque ridenti colocasia fundet acantho.
Ipsa lacté domam réfèrent distenta capellae Ubera, nec magnos metaent armenta leones, etc.
{Ed., IV, 18 et seq.).
Autant il y a de poésie dans les vers de Virgile, autant il y en a peu dans ceux du poète hindou.
6. Le Çûdra devait gagner sa vie en se mettant au service des trois castes privilégiées, surtout des deux premières. La mendicité que le Bouddhisme devait réserver à ses moines^ses Bhiskhus, était une illégalité chez le Çûdra. D'autre part, le Brahmane ne pouvait, sans déchoir, se livrer à des occupations serviles et travailler aux gages d'autrui. L'âge Kali, seul, devait connaître ces anomalies. Aujourd'hui, dans l'Inde, les Brahmanes, pressés par le besoin, n'hésitent pas à descendre au rang de domestiques. Ils gardent même, dans cette situation inférieure, leur rang de caste, mais à la condition de manger à part et non à la table du maître, fût-ce le vice-roi.
7. Autant une ondée, venue en saison, est bienfaisante, autant elle est désastreuse en tout autre temps, principalement à l'époque de la maturité des moissons.
8. Le roi dont la sage administration a produit l'âge d'or sur la terre va au ciel jouir d'une félicité sans fin ; il n'a plus à craindre le samsara, cette roue de la transmigration au branle de laquelle sont attachés les hommes, jusqu'à ce qu'ils aient achevé complètement leur sanctification et mérité leur absorption en Brahme, où ils per-
LE ROI ET LE PORT DU SCEPTRE qS
dent leur personnalité, comme le ruisseau qui se jette dans la mer.
9. Le roi qui, au contraire du précédent, ne sut que pressurer son peuple ou qui n'eut pas la main assez ferme pour refréner les méchants, se voit, à sa mort, plongé dans l'enfer durant un nombre illimité d'années, c'est-à-dire jusqu'à ce que son karman délictueux soit expié. Toutefois, l'enfer n'étant pas éternel, puisque chez les Hindous il n'y a rien de définitif ni de permanent, sauf l'absorption des âmes individuelles dans Brahme, l'âme universelle, ce méchant roi, à l'expiration de sa peine, reviendra sur terre pour recommencer son existence, dans une nouvelle condition, inférieure à la précédente, car vraisemblablement il renaîtra dans le corps d'un homme de basse extraction, à moins que ce ne soit dans celui d'un animal, ou dans une plante; mais il ne tiendra qu'à lui de se réhabiliter en vivant, cette fois, d'une façon conforme à la loi divine.
LES dUAUTÉS D'UN ROI
ADHYAYA LXX
1. Yudhishthira dit : Quelle conduite doit tenir un roi, ô toi qui le sais, pour se procurer, à coup sûr, en ce monde et après sa mort, les éléments du bonheur ?
2. Bhishma dit : Il y a trente-six qualités, accompagnées de trente-six autres dont la possession procure la qualité (suprême, le bonheur).
3. Le roi doit remplir ses devoirs sans passion. Il ne se départira point de l'affection (qu'il doit à ses sujets). H doit être croyant; il poursuivra son utilité, sans nuire à personne, et son plaisir sans s'y attacher.
4. Il' se montrera afTable sans familiarité, brave sans fanfaronnade, libéral, mais non pas envers les indignes, ferme »ans cruauté.