‹ Légendes révolutionnaires (volume 2)Chapitre 31 sur 81 · Sans la foi, il est impossible de plaire à · texte numérisé non relu

Sans la foi, il est impossible de plaire à

l3o LES DEVOIRS DES ROtS

Dieu (i). On aura beau multiplier les offrandes et les sacrifices, la foi absente, tout demeure inutile. Mais ici, j'ai bien peur que le degré de croyance ne se mesure à l'importance des dakshinâs ou des libéralités faites aux Brahmanes.

c Je svàs nudtre de<noi comme de TUniveri >

dit l'Auguste de Corneille (2) qui ne fut peutêtre pas toujours celui de l'histoire. Ici le roi qui veut conquérir le monde doit commencer par se vaincre soi-même et dominer ses sens avec leurs convoitises. A cette condition, il deviendra Parameçvara, le Maître Suprême; par contre, s'il se laisse enchaîner à ses passions, c'est l'enfer qui l'attend ; on ne cesse de le lui redire.

8. En présence du trivarga, il n'hésitera pas; à Vintérêt, au désir, dans le sens vulgaire du mot, il préférera le devoir. D'ailleurs, puisque le bonheur est la fin suprême de l'homme et qu'il ne saurait être heureux qu'en pratiquant le devoir, n'est-ce pas le devoir qui est son intérêt principal, sinon unique, et ne sera-t-il pas l'objet de tous ses vœux, de tous ses désirs, s'il est sage ?

9. L'entretien sur les devoirs de la royauté se poursuit longtemps encore ; mais nous pensons que cet échantillon suffit pour édifier le lecteur.

(x) Heb., XI, 6.

(2) Cinna^ v, m.

LE TIGRE ET LE CHACAL (histoire de paurika)

Chez les moralistes Hindous, comme chez les fabulistes, en général, et tout particulièrement chez notre La Fontaine, ce sont les animaux qui sont chargés de l'éducation des hommes, en leur donnant d'excellentes iQçons dont ils n'ont qu'à profiter ; mais il y a cette différence que, dans les traditions de l'Inde, les animaux sont, le plus souvent, comme ici, des hommes déchus qui travaillent à leur réhabilitation, par ces exemples de toutes les vertus que nous admirons en eux.

Ainsi, le chacal dont, tout à l'heure, nous allons entendre l'édifiant langage, était auparavant un roi. Comme il ne se plaisait que dans le mal{i),

(I) Çlok, 3.

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et que toute sa vie n'avait été qu'une série de méfaits, ce prince, à sa mort, renaquit chacal. Dans cet état d'humiliation et d'avilissement, il se ressouvint de sa première grandeur, toujours comme Nabuchodonosor(i).

L'orgueil perdit ces deux princes (il en devait perdre bien d'autres); l'humilité les releva. Notre chacal s'imposa les plus rudes privations. Il refusait de se nourrir de viandes ; et, non content de ne point donner, comme ses pareils, la chasse aux animaux plus faibles, pour se repaître de leur chair, il s'abstenait même de toucher aux cadavres du cimetière où il vivait, ainsi qu'aux autres viandes que lui apportaient ses compagnons. Il vivait de fruits tombés des arbres (2). En vain ses amis s'efforcèrent-ils de le faire changer de régime, en lui parlant de l'inutilité de ses privations et en assimilant â la charogne (3) les fruits gâtés dont il se nourrissait, il demeurait inébranlable dans ses résolutions, alléguant noblement que ce qui fait la vraie grandeur est moins la naissance que la manière

(1) Cf. p. 7.

(2) Çloka 6.

(3) Çloka 9.

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de vivre. L'excellent Pratâp observe ici qu'il peut y avoir de saintes gens dans toute nation : There may be pious persons, therefore, in every race. Nous le croyons sans peine, tout en reconnaissant qu'une telle opinion, chez un Hindou, constitue un progrès véritable, puisque, durant de longs siècles, les infortunés Çandâlas ou parias étaient réputés les plus vils des êtres, par cela seul qu'ils n'appartenaient pas à une caste privilégiée. On leur assimilait toujours les MlecchaSf c'est-à*dire les étrangers, ceux qui n'étaient pas Hindous.

Ici, le chacal, réagissant contre un préjugé national, réputé indéracinable, veut que chacun soit le fils de ses œuvres. Au fond, ce fut toujours l'enseignement développé dans ces vieux poèmes où l'on prêche la doctrine de la métempsycose ; et si le paria est méprisé, foulé aux pieds comme la boue des chemins, c'est qu'il passe pour avoir commis d'énormes forfaits dans une existence précédente où il était peut-être Kshatriya, voire Brahmane; c'est sa conviction à lui-même.

Un tigre, venant à passer, entendit le langage plein de sens et de dignité du chacal, et il pensa, en :>a ']ualiic de roi des animaux — dans l'Inde

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le tigre a parfois le pas sur le lion, — qu'il aurait en lui un excellent ministre. Il lui en fît la proposition. Le chacal, avant d'accepter, crut devoir indiquer au tigre les conditions dans lesquelles il entendait exercer le pouvoir sous son contrôle. Il commença par retracer les qualités d'un bon ministre ; puis il entra dans les plus grands détails sur son propre caractère, sans déguiser ses défauts, ni taire ses qualités. Surtout il appuya sur la liberté de ses allures. Habitué à courir les bois à sa fantaisie (i), il voulait avoir ses coudées franches. Il prévoyait de grands obstacles de la part des vieux serviteurs de Sa Majesté.

Sans doute, il se souvenait des embarras du rang suprême, puisque, dans une existence précédente, il était roi ; la qualité de premier ministre ne pouvait donc le tenter; il estimait que vivre libre dans une forêt valait mieux que de porter dans un palais des chaînes dorées. Rien à ses yeux n'égalait une existence paisible. Il eût dit volontiers avec le rat du bon Horace :

Me silva cavasqne

Tutus ab iiuidiis tenu! aolabitnr ervo (2),

(i) Çloka 29.

(2) Lib. II, Sat. VI.

d'autant plus qu'à rencontre de ses pareils il était végétarien.

Les jalousies des courtisans, leurs intrigues, leurs perfidies ne lui étaient pas inconnues, pas plus que les caprices des rois, leur habitude de prêter à la calomnie une oreille complaisante, la facilité déplorable avec laquelle ils passent de la confiance aux soupçons, de la douceur à la colère, disgraciant sans motif des favoris que parfois ils ont sans raison élevés aux honneurs : tout cela il le savait mieux que par ouï dire, puisqu'il en avait fait autrefois l'expérience. Enfin, il posait les conditions spéciales de son acceptation; le lecteur les lira plus loin. Elles furent agréées par le tigre qui, en dépit des apparences, était, on le voit, un monarque assez débonnaire.

Ce que le chacal avait prévu arriva. Les vieux ministres jurèrent une haine mortelle au nouveau favori et résolurent de le perdre dans l'esprit du souverain. Ne s'avisait-il pas d'ailleurs de les contrecarrer dans leurs habitudes invétérées de concussions ? Cependant, afin, si possible, de lui donner le change, ils affectèrent la plus vive affection pour lui, sans se douter qu'ils

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avaient affaire à un ancien roi qui n'ignorait pas ce que vaut Teau bénite de cour, pour en avoir été jadis arrosé à flots.

Le piège qu'ils tendirent à la bonne foi du tigre n'avait rien de bien compliqué ; le lecteur s'en convaincra.

Après de très sages observations de sa mère, le tigre, un moment abusé, reconnut son erreur; il rendit toute sa confiance à son ministre et lui prodigua les marques de l'affection la plus vive. Mais le pacte était rompu et le chacal, qui n'avait accepté le poste qu'il occupait qu'à son corps défendant, résolut de mettre à exécution le projet qu'il méditait sans doute, depuis longtemps, celui d'accomplir le vœu duprâya (i), du jeûne absolu. Il déclara donc au roi qu'il allait quitter la cour et se retirer dans la forêt pour s'y laisser mourir de faim. Le tigre s'efforça de le retenir : ce fût en vain. Le chacal connaissait trop bien les princes pour ne pas savoir que leur amitié est chose fragile et inconstante. Il ne voulait pas en tenter de nouveau l'expérience. Il fît au roi l'énumération des

(1) Çlolu 75.

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senriteurs qu'il jugeait inutiles ; longue en était la liste. Pour remplir dignement les devoirs de sa charge, il avait besoin de la confiance absolue du prince et le prince de la sienne ; or, après ce qui venait de se passer entre eux, cela n'était plus possible. Il rentrait dans la catégorie de ces inutiles serviteurs ; dès lors, son départ s'imposait dans rintérèt du prince et aussi dans le sien. Certes, il n'est que trop vrai qu'une amitié sincère, lorsqu'elle se rompt pour un motif ou pour un autre, ne peut plus se renouer facilement (i), elle ne redevient jamais ce qu'elle était ; chacun de nous a pu l'expérimenter, pour peu qu'il soit avancé dans la vie.

Le chacal parle aussi de la peine que l'on éprouve à pénétrer le caractère des gens. « Il est bien malaisé de connaître les hommes (2), • dit-il, et il en donne pour raison leur mobilité d'esprit. Il pouvait tenir ce langage, tout chacal qu'il fût, puisque lui-même avait été homme et qu'au demeurant il l'était encore, bien qu'à l'état de profonde déchéance. Ce n'est donc point par distrac-

(i) ÇlokflSs.

(2) ÇlokA 87.

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tion que le poète met dans sa bouche des paroles assez singulières tout d'abord.

Il conclut que le bonheur ou le malheur de chacun dépend moins des circonstances que de lui-même, a de sa grandeur d'âme ou de son étroitesse d'esprit (i),i>de sorte qu'en réalité l'on se fait à soi-même sa propre destinée ; nous le savions déjà.

Cela dit, il s'en alla, dans la forêt voisine, parfaire l'œuvre de son salut en se laissant périr d'inanition. Il eut beaucoup d'imitateurs 'dans l'Inde, autrefois du moins, paraît-il.

Bhîshma laisse à Yudhishthira le soin de tirer la morale de l'histoire qu'il lui vient de raconter. Le tigre, pour avoir cru à la culpabilité du chacal sur une simple présomption, perdit un excellent serviteur, un ami sincère, et les pertes de ce genre ne sont pas aisément réparables.

(i) ÇbkA88.

LE TIGRE ET LE CHACAL I Sq

ADHYAYA CXI

1 . Yudhishthira dit : Un grand nombre de gens de caractère féroce paraissent fort doux ; d'autres, au contraire, cachent une nature douce sous un air féroce. Le moyen de discerner le vrai caractère des hommes, ô mon aïeul ?

2. Bhishma dit : Â ce sujet, Ton raconte une antique légende. C'est la conversation d'un tigre et d'un chacal. Ecoute bien, ô Yudhishthira.

3. Autrefois, dans la ville florissante de Purikâ (régnait) le roi Paurika; ce (prince) vil et cruel ne se plaisait que dans le mal.

4. Arrivé au terme de sa vie, il eut une fin non souhaitable; souillé par son précédent karman, il renaquit chacal.

5. Comme il se souvenait de son ancienne prospérité, il tomba dans le plus grand abattement; il refusait de se nourrir de chairs, même de celles que d'autres lui apportaient.

6. Inoffensif à l'égard de tous les êtres, véridique, fidèle aux observances les plus rigoureuses, il ne se nourrissait plus que de fruits tombés, (qu'il mangeait) aux heures réglementaires.

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7. La retraite favorite de ce chacal était un cimetière (i); il se plaisait dans ce lieu où il était né, aussi nulle autre demeure ne lui agréait.

8. Incapables de supporter une pareille austérité (de vie), tous les (autres chacals], ses pareils, essayèrent de le faire changer de résolution, et lui adressèrent ce langage insidieur:

9. En séjournant dans ce sinistre bois des ancêtres, tu t'efforces de mener une vie pure ; mais cela t*est impossible, puisque tu te nourris de charogne.

10. Ainsi, fais comme nous; nous partagerons notre nourriture avec toi ; renonce à cette (vie) austère et mange ces aliments qui ne te feront pas défaut.

1 1 . Ayant ouï ces paroles, il répondit, après mûre réflexion, en termes bienveillants, affectueux, pleins de sens et de tendresse :

12. Ma naissance est obscure; c'est de la manière de vivre que dépend la race : je veux faire ce qui mène à la sainteté.

1 3. Si j'habite dans un cimetière, mes réflexions n'en sont pas moins dignes d'attention. L'âme cueille les fruits (de ses œuvres) ; ce n'est point d'ailleurs l'ascétisme qui constitue le devoir.

14. Celui qui tue un Brahmane, tout en pratiquant rascétisme, ou qui, sans le pratiquer, donne une vache (2), son crime ou son mérite en est-il moins grand ?

i5. Mus par votre intérêt (mal compris), vous ne vous plaisez qu'à manger; dans votre aveuglement, vous n'apercevez point la triple faute qui en est la conséquence.

16. Cette conduite pleine de déception, blâmable, contraire au (véritable) intérêt, souillée, non enviable ici-bas, ni dans l'autre monde, je n'en veux point.

17. Un tigre, renommé pour ses prouesses (qui l'entendit), vit en lui un saint et docte personnage ; il le vénéra comme un égal et voulut l'attacher à son service.

18. Le tigre dit : Mon ami, tu m'es connu, suis la même route que moi ; procure-toi les jouissances désirables, et les (autres) plaisirs, fuis-les.

19. Je suis réputé plein de bravoure, je veux t'en informer (tout d'abord) ; ta douceur et tes services te conduiront au bonheur.

20. Alors, plein de respect pour le magnanime roi des animaux qui lui parlait de la sorte, le chacal s'inclinant lui fit cette grave réponse.

2\. Le chacal dit : O roi des animaux, le langage que tu viens de m'adresser est digne de toi ; tu cherches, pour en faire tes auxiliaires, des gens habiles à discerner le devoir et l'intérêt, de mœurs pures.

22. (Un roi) sans ministre ne saurait gouverner un vaste (pays) ; non plus qu*avec un ministre pervers qui en voudrait à sa vie.

23. Des amis dévoués, instruits dans Tart du gouvernement, unis, indépendants les uns des autres, désireux du succès, désintéressés,

24. Généreux, intelligents, aimant ce qui est utile, sages, tu les honoreras, ô prince magnanime, comme des maîtres, comme des pères.

25. Pour moi qui me contente (de ma position actuelle), je ne désire rien autre, ô roi des animaux. Je n'ambitionne ni les plaisirs, ni les voluptés, ni le pouvoir qui les procure.

26. Mon caractère ne pourrait s'accommoder avec celui de tes vieux serviteurs ; ils se détacheraient de toi, par le mécontentement que ma présence leur ferait éprouver.

27. Je ne désire dépendre de personne, pas même de gens illustres; j'ai l'esprit tranquille, je

suis d'une grandie magnanimité, je ne pourrais sévir à Tégard des coupables.

28. Je vois de loin, je suis d'une grande endurance, libéral, puissant, habile, d'une force extrême, entouré de jouissances.

29. Je ne suis point facile à satisfaire ; une condition précaire ne me siérait point ; je ne saurais servir (autrui, habitué que je suis) à courir les bois à ma fantaisie.

30. Ceux qui habitent une cour (sont sans cesse) exposés au blâme du prince et à sa vengeance ; tandis que les habitants des forêts peuvent vaquer librement, paisiblement à leurs devoirs religieux.

3 1 . La crainte qui naît dans le cœur de celui que le roi mande (près de lui), est inconnue de ceux qui se contentent du séjour des bois.

32. (Puiser) de l'eau à sa soif et sans fatigue ; (se nourrir) d'aliments agréables (que l'on se procure) en toute sécurité; en y réfléchissant, je vois que le bonheur est là où il n'y a point de sollicitude.

33. Les serviteurs du roi, punis pour des fautes (réelles), ne sont pas aussi nombreux que ceux qui succombent victimes de la calomnie.

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