LES ARBRES ET LE ROSEAU
Le présent apologue rappelle la fable de La Fontaine : Le Chêne et le Roseau (i). Nous engageons le lecteur à relire cette dernière afin de mieux mesurer la distance qui sépare les deux poètes. Autant le récit de notre fabuliste est vif, piquant, sublime, plein de relief et d'originalité, autant celui de l'Hindou est terne, effacé, dépourvu presque totalement de ce pittoresque auquel pourtant il nous avait habitués jusqu'ici. Ce n'est pas que cet apologue soit sans valeur, mais il souffre trop du rapprochement.
Il est toutefois un mérite que l'on ne saurait lui contester : celui de la priorité. Ces interminables épopées de l'Inde sont des mines où toutes
(i) Lib. I, aa.
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les littératures semblent avoir puisé. Le génie grec, d'où procède le meilleur du génie français, tira un parti merveilleux des traditionsk qu'il emprunta aux autres peuples. Ce génie fut essentiellement un génie d'adaptation et Ton peut dire de lui, en empruntant un mot de Voltaire, que, s' il trouva le marbre dans la carrière, ce fut lui qui construisit le palais (i). Ainsi La Fontaine n'a pas inventé le sujet de cette fable, mais il Ta traité en poète incomparable ; le bloc existait sans doute; il Ta dégrossi, taillé de son ciseau, à la fois puissant et délicat; il en a tiré la belle statue que Ton ne se lasse point d'admirer.
(i) Note de Voltaire lar Racine. Iphigènie, Acte m, Scène v.
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ADHYAYA OUU
1. Yudhishthira dit: Le prince qui a obtenu la royauté si pénible à acquérir, ô taureau des Bhâratas, s'il est sans défense contre un puissant ennemi, comment se maintiendra-t-il ?
2. Bhishma dit: Â ce sujet, Ton raconte une ancienne légende; c'est l'entretien de Sâgara et des rivières, ô Bhârata.
3. Sâgara, l'éternel asile des ennemis des Suras, le chef des rivières, les interrogea toutes sur une difficulté née dans son esprit.
. 4. Sâgara dit : Je vois, lorsque vous coulez à pleins bords, ô rivières, que vous charriez des arbres gigantesques, avec leurs racines et leurs branches, mais point de roseaux.
5. Il est cependant grêle et petit, le roseau qui croît sur vos rives. Est-ce par dédain que vous ne l'entraînez pas ou pour quel autre motif?
6. Je voudrais bien savoir votre raison à toutes et comment le roseau n'abandonne pas vos rives et n'est pas entraîné par vous.
l56 LES ARBRES ET LE ROSEAU
7. Alors la rivière Gangâ fit à Sâgara, le maître des rivières, une réponse excellente, pleine de sens, lumineuse et facile à saisir.
S.La Gangâ dit: Les arbres demeurent debout, toujours immobiles, mais notre cours auquel ils résistent les arrache de leur place; il n'en va pas ainsi du roseau.
Q.Le roseau, lorsque notre cours est impétueux, se courbe, ce que ne font pas les arbres, et, notre cours redevenu paisible, il se redresse et reprend sa position.
10. Il se conforme au temps, aux circonstances, docilement, sans résistance ; et c'est parce qu'il s'abandonne à notre fil qu'il n'est pas arraché de sa place, ni entraîné.
1 1 . Les plantes, les arbustes, les broussailles qui cèdent à l'impétuosité des vents et des eaux, en courbant la tête, ne vont pas à leur perte.
12. ^hishma dit: Celui qui ne cède pas à la violence d'un ennemi puissant, maître de la liberté ou de la vie (des autres), court vite à sa perte.
i3. L'homme sage qui agit d'après la connaissance qu'il a de sa force et de sa faiblesse, comme
e la puissance el des ressources de son adverlire, évite les catastrophes.
14. Ainsi, lorsqu'un (roi) sait ta grande aupéorilé de son ennemi, qu'il vise à imiter te ro- ;au,' il fera montre de sagesse.
Bhîshma, questionné de nouveau par son neveu Yudhishthira sur les qualités des ministres et des autres serviteurs qu'un roi doit prendre à son service, lui répond par Tapologue de Tascèt^ et du chien.
Il commence par décrire la puissance exercée par ce Rishi sur les fauves de la forêt où était son ermitage. Là nature entière lui était soumise, tant était grande sa sainteté. Cela rappelle nos légendes du moyen âge où les saints pareillement disposent en maîtres absolus de la Création. Pour nous borner à l'Armorique, saint Suliac et saint Lunaire embarrassés, chacun de son côté, pour transporter les matériaux destinés à la construction de leurs monastères, voient accourir de la forêt voisine de grands cerfs qui viennent se mettre docile-
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ment à leur disposition; puis, leur tâche finie, ces fauves regagnent leurs halliers. Renan, Vand' chorète de la Cornouaille, comme l'appelle Montalembert (i), ordonne à un loup de rendre à un paysan la brebis qu'il emportait au fond des bois pour la dévorer ; le loup obéit. Saint Hervé, V Homère Qt le patron des bardes, força un autre loup qui avait mangé son chien de remplacer ce fidèle animal et de guider, à sa place, ses pas aveugles. Ce loup est célèbre chez les légendaires armoricains sous le nom de barbet d'Hervé. Samson de Dol impose silence à des oies sauvages qui troublaient par leurs cris les exercices de ses religieux. Le même Hervé, ayant reçu l'hospitalité dans un manoir, récompense ses nobles hôtes en frappant de mutisme les grenouilles, citoyennes des douves voisines, qui interrompaient leur repos de leurs coassements nocturnes. Saint Pol de Léon, saint Armel et bien d'autres doivent le meilleur de leur célébrité plus que dix fois séculaire au dragon que chacun d'eux conduisit, docile comme un agneau, avec son étole, en guise de laisse, au bord d'un précipice, en lui prescri-
(i) Moinês d'Oeeidênt, 11,459, éd. in-Z2,4*édit.,Leco£fre, i8é8.
LK CHIBN BT SES METAMORPHOSES l6l
vant de s'y jeter, délivrant ainsi les populations du monstre et de ses ravages (i).
Ici, les bêtes féroces,dépouillant également leur nature indomptée, viennent, chaque matin, saluer l'ascète et lui donner le bon jour. Albert Le~ grand, l'aimable et naïf chroniqueur des Saints bretons, aurait envié ce trait à son émule des bords du Gange ; mais, sous tous les autres rapports, il pourrait lui rendre des points.
Après avoir rempli leurs devoirs de civilité à l'égard de l'ascète, leur voisin, les animaux de la forêt se dispersaient et s*en allaient chacun où le poussait son instinct sauvage qui reprenait alors tout son empire.
Seul un chien tenait compagnie au solitai retoute la journée, lui manifestant ainsi l'affection la plus vive et la plus grande fidélité.
Alors, commencent ses métamorphoses. Menacé d'être dévoré successivement par un léopard, un tigre, un éléphant, un lion, un Çarabha,\\ fut transformé par l'ascète en animal de la même espèce, desorteque ceux-ci ne purent lui faire aucun mal«
Devenu Çarabha et n'ayant plus rien à crain-
(i) Voir Albert Legrand, Vu des Saints de Bretagne, fossim.
dre, ringrat projeta de tuer son bienfaiteur, afin de boire son sang. L'ascète^qui comprenait le langage de tous les animaux et qui devinait même leurs pensées les plus secrètes, condamna le méchant à reprendre sa forme de chien; puis il le chassa de sa présence.
Bhîshma, dans Vadhyâya ou chapitre suivant, tire la morale de cet apologue. Un roi qui prend ses ministres dans les basses classes de la société a beau les combler d'honneurs et de richesses, il ne saurait élever leurs sentiments, qui demeurent vils comme leur naissance. On le voit, ce n'est pas lui qui eût conseillé à Louis XIV de choisir Colbert, le fils d'un drapier de Reims, pour en faire le ministre que Ton sait. Il oublie de plus l'histoire du chacal qu'il racontait plus haut.
L'oncle de Yudhishthira lui détaille les qualités d'un bon ministre; il va sans dire que la première de toutes est la noblesse d'origine ; mais, heureusement, il en veut d'autres, comme on s'en convaincra tout à l'heure, et même il est assez exigeant. Le roi qui parvient à trouver un serviteur conforme au modèle qui lui est présenté ici doit se féliciter. Bhîshma, après avoir dépeint le ministre-type, conclut :
LE CHIEN BT SES MÉTAMORPHOSES l63
« Le prince qui possède un tel ministre et qui l'honore, son empire s'étend aussi loin que l'éclat de la lune (i). »
Notez que, dans la pensée du poète hindou, la clarté lunaire l'emporte sur la clarté solaire : le dieu Lunus est supérieur au dieu Sûrya.
Mis sans doute en veine par la description du serviteur, Bhîshma passe sans transition à celle du maître. Les qualités qu'il exige deceluî-cî sont encore plus nombreuses que celles qu'il réclame du premier. Surtout il lui défend l'égoïsme, l'indifférence. Il veut qu'il s'attache ses sujets et spécialement ceux qui entourent sa personne, à force de bienfaits et de récompenses.
Vient ensuite la peinture des gens de guerre que le roi doit prendre à son service. Toutes ces descriptions s'enchevêtrent un peu les unes dans les autres. Toutefois, le narrateur ne perd jamais de vue son sujet ; il y revient au moment même où l'on croit qu'il s'en écarte davantage.
A Vadhyâya cxix, il précise davantage encore l'enseignement à tirer de Vitihdsa qu'il vient de raconter. Un roi sage confiera à chacun le poste
(i) Adhy&ya cxvin, Çloka i$.
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qui lui convient, c Le Çarabha aura le poste du Çarabha, le lion celui du lion, le tigre celui du tigre et le léopard celui du léopard (i ). » De même, « le chien ne sera point élevé à un rang supérieur à sa nature; » autrement t il deviendrait fou d'or^ gueil (2),» et son maître serait sa première victime.
Bhîshma conclut qu'il ne faut point traiter les gens à rebrousse poil^ c'est la traduction littérale de l'expression sanscrite praiiiomam (3). Le bon* heur des peuples est à ce prix.
Après cette conclusion qui n'est pas la première, le vieux guerrier, oubliant sans doute qu'il agonise, recommence son discours en décrivant à nouveau les qualités d'un bon serviteur.
Le chapitre se termine sur les paroles suivantes de l'intrépide discoureur : c'est naturellement à Yudhishthira qu'elles s'adressent :
c Telle est dans sa perfection la sage conduite à tenir envers tes sujets; l'apologue du chien (te Tindique). »
Je me sert d'Aninuax poar instraire les hommes (4),
(0 Çi. s.
(2) çi. 2.
(3) Çl. 6.
(4) Livre i*', Prolojne. Dédicace ii MtMstigMur U Damphin,
LE CHIEN ET SES METAMORPHOSES l65
a dit notre La Fontaine. Les Hindous ne procèdent pas autrement, nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer.
l66 LE CHIEN ET SES METAMORPHOSES
ADHYAYA CXVI
1 . Bhishma dit: On raconte une antique légende qui fournit un excellent et perpétuel enseignement aux gens de bien et aux sages.
2. Elle concerne la question que tu me poses. Je l'ai ouïe de la bouche d'éminents ascètes dans le bois sacré de Râma, fils de Jamadagni.
3. Dans une vaste forêt, non fréquentée par les hommes, vivait un Rishi qui se nourrissait de racines et de fruits, mortifié, les sens domptés ;
4. Il se livrait aux pratiques saintes, l'esprit calme, très appliqué à la lecture (du Véda), pur, l'âme sanctifiée par le jeûne, il observait fidèlement le sattva.
5. A la vue de l'innocence de ce sage, tous les êtres qui habitaient la forêt accouraient auprès de lui;
6. Troupes féroces de lions et de tigres, éléphants énormes, rendus furieux (par le mada), léopards, rhinocéros, ours, et autres animaux à l'aspect terrible,