‹ Légendes révolutionnaires (volume 2)Chapitre 5 sur 81 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

Si, dans ces légendes populaires, il est plus souvent question des grands que des petits, c'est que le peuple aima toujours commencer ses récits par la phrase consacrée : « Il était une fois un roi et une reine. » Il a toujours les yeux fixés sur les grands qu'il s'imagine trop souvent être les heureux du monde, et c'est leur histoire, non la sienne, qui l'intéresse.

Afin d'aider le lecteur à se retrouver dans ces sortes de labyrinthes aux dédales sans nombre, nous résumons tout d'abord, le plus brièvement possible, chacune de ces légendes, en ayant soin d'en dégager la morale; nous les faisons suivre de notes explicatives qui, ne pouvant appartenir à l'index général, ont là leur place tout indiquée.

Notre traduction est faite directement sur le texte sanscrit.

LA VACHE DU BRAHMANE

ÉPISODE DU BHAGAVATA PURANA

Les Brahmanes avaient à se défendre, autrefois du moins, contre la rapacité des Kshatriyas, c'està-dire des membres de la caste guerrière. Que pouvaient-ils opposer, faibles et désarmés comme ils Pétaient, à la violence et à la brutalité ? Les Kshatriyas ne craignant pas les hommes, ils essayèrent de leur inspirer la crainte de Dieu, et, comme la perspective d'un châtiment subi seulement après la mort, dans un autre monde, n'eût sans doute pas suffi pour comprimer les excès de ces éternels batailleurs, les Brahmanes cherchèrent à les effrayer en leur parlant de supplices endurés dans ce monde même par les méchants qui

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sont condamnés à y recommencer une autre existence, mais sous une forme déchue. Les Kshatriyas, étant élevés exclusivement par des précepteurs appartenant à la caste brahmanique, adoptaient sans contrôle toutes leurs traditions. Ils croyaient à la métempsycose, à la transformation des bons en êtres supérieurs et des méchants en êtres inférieurs. Us étaient donc préparés à toutes les croyances.

^imagination de ces peuples de TExtrême- Orient se plaît aux récits merveilleux, fantastiques, les Brahmanes n'eurent garde de l'oublier, d'autant plus qu'eux-mêmes croyaient tout les premiers à leurs propres rêves, ou du moins à ceux de leurs devanciers, de même que les leurs devaient s'imposer à la crédulité de leurs descendants.

Les Kshairiyas n'étaient pas toujours en guerre. Ils se reposaient de leurs expéditions en écoutant ces aventures extraordinaires, que, d'autre part, on ne se lassait point de leur raconter. Les Hindous furent un peuple enfant,autant qu'on en peut juger par leur antique littérature et surtout par ces itihâsas, collections de récits interminables, près desquelles nos anciennes épopées, en dépit de

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leurs mortelles longueurs, sont des modèles de brièveté.

Cependant les Brahmanes ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin. Ne pas leur faire de mal était déjà quelque chose, mais ce n'était point tout; il fallait aussi leur faire du bien; et si éditer de leur nuire, c'était s'épargner des châtiments terribles, leur rendre service, les enrichir,était la source de \A plus haute félicité.

Ecoutons plutôt ce qui advint au roi Nriga.

Avant de traduire, aussi littéralement que possible, cet épisode du Purâna ou recueil d'antiques traditions relatives à Krishna, nous indiquerons brièvement les enseignements qui s'en dégagent* Tout d^abord, nous observerons le sentiment de pitié suprême succédant immédiatement à l'impression d^épouvante chez les jeunes princes de la maison des Yadus, à la vue du monstre hideux et colossal, précipité au fond d'une citerne desséchée. Fidèles à la doctrine de l'ahimsâ qui non seulement défendait de nuire aux êtres, de leur faire du mal, mais prescrivait de leur rendre tous les services possibles, même lorsqu^il s'agissait des animaux les plus répugnants, ils se mirent en devoir de retirer du gouffre où il gémis-

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sait ce reptile que d'ailleurs ils devaient considérer comme un être déchu, expiant des fautes commises dans une existence précédente, et dès lors étant en voie de réhabilitation. Peut-être même s'agissait-ii de Pâme d'un ancêtre, captive ainsi dans le corps d'un monstre.

Le seul contact de Krishna suffisait à purifier un pécheur et à lui rendre sa première dignité; que le Dieu fait homme touchât quelqu'un pour le frapper ou le caresser, pour le tuer ou le sauver, comme ici, le résultat était le même: l'être privilégié sur qui la main divine s'était posée se voyait transformé. Il devenait dieu. Le Bhâgavata est plein d'histoires de pécheurs endurcis, de démons mêmes, ainsi déifiés par le tout puissant contact de Bhagavat, de Krishna, le fils de la Bergère, comme ils l'appelaient quelquefois par-mépris. C'était la vengeance du dieu.

En sa qualité d'Ame suprême, Bhagavat sait tout, puisqu'il est tout. Si donc il interroge ici (çloka ou vers 7) Nriga sur son passé, ce n'est point qu'il l'ignore, c'est pour lui donner occasion de confesser la puissance divine. De même, lorsque Jésus dont le contact venait de guérir la femme malade demanda qui l'avait touché, c'était uni-

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quement pour que la miraculée vînt rendre témoignage de la bonté de Dieu à son égard (i).

Les Brahmanes ne manquent aucune occasion d*exalter l'omnipotence de Bhagavat; mais ils ne veulent pas que Ton oublie qu'ils sont ses amis de prédilection et que quiconque veut capter les faveurs du dieu n^a rien de mieux à faire que de combler ceux-ci de présents. Or, ce qu'ils estimaient plus que tout le reste, c'étaient des troupeaux, des vaches. D^autre part, plus abondante était l'offrande, plus elle était agréable à Bhagavat... et à ses serviteurs. Lorsque Nriga énumère complaisamment le nombre et les qualités des vaches qu'il donnait aux Brahmanes, il donne à tous les Kshatriyas une leçon indirecte : ce qu'il a fait, ils le doivent faire, au moins dans la mesure du possible.

L'altercation des deux Brahmanes ne prouve peut-être pas en faveur de leur désintéressement; toutefois, Pauteurdecerécit, qui est lui-même un Brahmane, avait son but en imaginant un épisode de ce genre : il voulait inspirer à la caste guerrière un salutaire efProi,en lui montrant combien

(i) Lac, ym, 43 et seq.

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ses pareils sont irascibles et combien est redoutable la colère de ceux qui a peuvent consumer, dans un clind'œil, le ciel avec Indra, la terre avec ses montagnes, Tenfer avec le roi des serpents, » comme ledit ailleurs un autre écrivain également de la caste brahmanique (i).

Donner et retenir ne vautj c'est un vieil adage de droit. Ceque Ton reproche à Nriga (çl.i8),c'est de donner et de reprendre. Il est vrai qu'il offre une compensation plus que suffisante, puisqu^l propose cent mille vaches en échange d'une seule, mais le principe est là qui doit être sauvegardé, d'autant plus que, si Ton habituait les donateurs à reprendre leur bien, plus d'un n'offrirait qu'une compensation médiocre, assurément bien inférieure à celle de Nriga, et ils en viendraient peutêtre à n'en présenter aucune.

Le langage de Yama, le dieu des morts, à Nriga (çl. 23) nous révèle un point assez intéressant de la théologie pLirânique. Le bien et le mal que l'on fait ne se compensent pas, ni ne se détruisent; ils se juxtaposent, si nour^ pouvons ainsi parler. Si les bonnes œuvres ont toujours leur récompense,

(i) Cf Annçàsaiu Parvan, xxxur, 8.

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les autres ont toujours leur expiation. Nriga, dans cet épisode, a le choix : il lui est loisible de jouir d^abord du fruit de ses mérites, ou de commencer par le châtiment dû à Tunique péché qu'il vient de commettre. Il opte sagement pour l'expiation en premier lieu; et aussitôt, d'homme et de roi quUlétait,il devient un reptileimmonde(i); mais, dans cet état, il ne cesse d^avoir conscience de lui-même; caries Hindous, en revenantde l'autre monde dans celui-ci, ne buvaient pas tous nécessairement les eaux du Léthé, comme les Grecs et les Latins l'imaginaient pour leurs morts; ils se rappelaient parfois leurs existences précédentes(2). Aussi Nriga, sous sa forme de salamandre et vivant au fond d'un puits desséché, ne cessait, il nous le dit lui-méme,d'occuper sa pensée deDieu, de Bhagavat, et de soupirer après sa venue libératrice (çl. 25). N'est-ce pas un peu — nous disons un peu — rhistoire de NabuchoJonosor, changé en béte et se souvenant enfin de Dieu pour s'humilu"r Je mtt i ce qui met un terme àsa lamenta-

(i) Cf Cosmologie hindoue, p. 272.

(2) /rf., 324.

()) D*n., IV, 31.

8 LA .VACHE DU BRAHMANE

Nriga (çl. 2G)' parle des cœurs purs où Dieu réside et où le découvre l'œil de la Révélation. La pensée est belle certes et bien voisine de la doctrine chrétienne, suivant laquelle Dieu, non seulement voit ce qui se passe dans nos cœurs et les connaît tous (i), mais habite en eux ety séjourne par la foi et la charité (2). De nous-mêmes, avec le seul regard de la chair, nous ne saurions Vy voir, mais il nous prête le flambeau de la Révélation et c'est avec la lumière de Dieu que nous pouvons contempler Dieu qui est lumière : Inlumine tuo videbimus lumen (3).

Ce qui distingue Dieu des autres êtres, suivant le même roi pénitent, cVst qu'il est immuable, et qu'il ne connaît point la déchéance, parce qu'il est immaculé, que le péché n^a point de prise sur lui, Bhagavat, — pas plus qu'il n'en eut sur le Christ (4), observerons-nous à notre tour.

Aussi, même en s'incarnant, même en devenant homme, en se revêtant d'un corps passible et mortel, de Vishnou en devenant Krishna, Dieu ne dé-

fi) I. Reg., XVI, 7 ; — Acta Ap., i, 24.

(2) Eph., m, 17.

(3) Psal., XXXV, 10.

(4) S. PetrI, I. Ep., II, 23. Cf. Joan., viii, 46.

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choit pas; il s'abaisse, voilà tout; mais il ne subit aucune dégradation, puisque, au demeurant, il n'y a pas d'autre dégradation que le péché auquel, nous le répétons, Bhagavat demeure inaccessible.

Nriga salue Krishna, le Dieu fait homme, du titre d* Auteur de tout ce quiexiste(ç\, 29). D'après la doctrine védantique, Brahme est non seulement le père de l'Univers, il est l'Univers même; non seulement il a fait tout ce qui existe^ mais tout ce qui existe, c'est lui; point d'existence en dehors delà sienne. Voilà tout le système védantique, celui de Vadvaitaf de la. non dualité; il n'est même pas bien sûr que le dualisme ou la doctrine du 5âm^/tyâ n'aboutisse pas,en dernière analyse, à ce système, à moins, ce qui est fort possible, qu'il ne confine au néant absolu.

Nriga, ayant achevé son hymne en l'honneur de Krishna, monte au ciel sur un char divin pour y épuiser ses mérites que Yama déclarait presque inépuisables (çl. 23), mais qui, en réalité, ne sauraient Tétre. Aussi subira-t-il la loi commune, et la coupe des joies, prix de ses bonnes œuvres, étant vidée, Nriga descendra de rechef sur la terre pour y recommencer une nouvelle existence, tournant, de la sorte, dans le cercle

TO LA VACHE DU BRAHMANE

des transmigrations et des renaissances, jusqu'à la destruction complète du karman, c'est-à-dire de Pœuvre; en d'autres termes, jusqu'à ce que toutes les traces de ses mérites et démérites étant complètement effacées, il perde son existence individuelle, sa personnalité, pour s^absorber en Bhagavat, TAme suprême, et de Jivdtman devenir Paramdtman,

Après le départ de Nriga, Krishna, qui ne perd jamais de vue les intérêts des Brahmanes, — surtout lorsque ce sont eux qui le font parler et agir — s'occupe de tirer la moralité de son histoi re.

La doctrine de la réversibilité était familière aux Hindous. Un homme de bien ne se sauve pas tout seul; il sauve aussi sa race, et non seulement ses descendants, mais ses ascendants mêmes, que Dieu par anticipation comble de faveurs en prévision de ses mérites. Par contre, le méchant, l'impie, devient funeste à sa postérité, comme aussi parfois à se a i 't • s. Ainsi, ''ipr^< Bh 1 ji« R', ' l'H q , 1 ^\ n a . V .i!i n

rations asc-*nd mtei Ij sa ra^;i ctdx ,-.;iieraiio i» descendantes (çl. 35)

LA VACHE DU BRAHMANE 1 1

Dans l'Écriture, Jéhovah déclare qu'il punira les crimes des pères sur la personne de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération (i). Mais nous savons qu'il s'agit surtout de la privation de grâces ou des conséquences naturelles des désordres du père subies ;par le fils, ce que la médecine constate tous les jours; tandis que, d'après les enseignements purâniques, les descendants, ou même lesascendantsdu coupable, sont littéralement damnés à cause de lui.D'ailleurs, onne voit guère comment les excès d'un homme perdu de mœurs pourraient influer, par exemple, sur la constitution physique de son père ou de son arrière-grand-père.

Après avoir décrit les châtiments effroyables réservés à ceux qui dépouillent les Brahmanes, Bhagavat formule le souhait de ne jamais se rendre coupable lui-même d'un pareil crime (çl. 40), laissant à entendre que, si ce malheur lui arrivait, il ne pourrait, tout Dieu qu'il est, échapper à ses suites, ni se soustraire à la déchéance qui, cette tois, ratteint.ira't inévii.i^-^Ie.nent

Kt remarq cz q l'il ne s'agit pas sjule.uent de?

(i) Eiodi, XX, s» et aliàs

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Brahmanes vertueux, de ceux qui sont vraiment dignes de respect et que recommande leur sainteté, mais des autres aussi, des Brahmanes vicieux et corrompus.

Ici, en effet, le glossateur suppose un interlocuteur candide qui lui objecte le cas suivant: Ce que vous dites est bien, lorsqu'il s'agit d'un honnête Brahmane, mais, sMl est question d'un méchant homme, ce n'est plus sans doute la même chose ? — Détrompez-vous, répond-il, écoutez plutôt la fin du discours de Bhagavat. Et il explique alors le vers 41*.

Bhagavat exige que l'on honore tous les Brahmanes; il se réserve de punir ceux qui manqueraient à ce devoir quUl n'est pas loin de donner comme le plus important de tous.

Sa conclusion est prévue : il faut se bien garder de nuire aux Brahmanes, même à son insu, autrement l'enfer est là pour châtier le coupable, le fût-il involontairement.

Notre conclusion à nous sera que la morale brahmanique, qui parfois est assez belle, le serait bien davantage encore, si elle était un peu plus désintéressée.

La vacme du sraHmanë

PARVAN X ADHYAYA LXIV

i. Çuka dit : Les jeunes princes Yadus, Sâmba, Pradyumna, Câru, Bhânu, Gada et leurs compagnons, ô roi (i), se promenaient, un jour, dans un bois, près de la ville.

2. Après avoir pris leurs ébats, pendant longtemps, ils eurent soif et se mirent en quête d'une source. Ils trouvèrent un puits desséché qui renfermait un monstre extraordinaire.

3. C'était une salamandre grosse comme une montagne. Pleins d'étonnement et de pitié, les jeunes gens s'efforcèrent de la retirer de là.

4. Ils l'attachèrent avec des courroies et des câbles, mais (ces liens se rompirent sous le poids de l'animal), qui retomba ; les princes, voyant leur impuissance, (s'en retournèrent) et racontèrent à Krishna leur aventure.

3. Le héros aux yeux de lotus, Bhagavat, auteur de l'Univers, se rendit au (puits), et, apercevant le reptile, de la main gauche il le retira en se jouant.

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