LE ROI ET SON FILS
Cette fable a fourni le fonds à celle que La Fontaine a composée sous un titre analogue (i). Nous savons d'ailleurs que le fabuliste français se réclamait de Bilpay ou Pilpay yComme il écrit. Dans TÂvertissement de son septième Livre, il dit, en effet, en parlant de ses dernières fables :
« Je dirai, par reconnaissance, que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, sage indien. »
Or, ce Pilpay ne serait autre, paraît-il, que Vishnuçarman, l'auteur présumé du Pancatantra, recueil d'apologues, ou, comme disent les Hin-
(x) Lib. X, fab. 12.
dous, d'itihdsas, souvent traduits et répandus d'assez bonne heure en Europe. La version arabe connue sous le nom de Kalila et Dimna, est la plus célèbre de toutes. C'est par elle surtout que nous furent transmis ces contes. Mais Tauteur du Pancatantra connaissait le Mahâbhârata et il puisa largement à cette source où d'ailleurs tant d'imaginations de poètes et de moralistes se sont abreuvées. La fable des Deux perroquets, le roi et sonJilSi entre autres, ne vient pas d'ailleurs.
Nous allons tout d'abord donner l'analyse de Tapologue indien et nous relèverons au passage les traits les plus saillants, comme aussi les points plus spécialement imités par La Fontaine.
Bhîshma, toujours étendu sur les flèches dont son corps est transpercé, ce qui, pour un professeur, n'est pas une chaire très banale, ni très commode, poursuit l'éducation royale de son neveu et ennemi Yudhishthira qui lui demande ici de le renseigner sur la circonspection qui sied à un prince. Il lui fait un peu une réponse à côté, car dans le récit qui suit il s'agit bien plutôt de la méfiance que l'on doit pratiquer à l'égard des puissants, en général, et tout spécialement à l'égard des rois.
Le roi Brahmadatta et l'oiseau femelle Pùjanî ont chacun un fils. L'oiseau se charge de la nourriture de l'un et de l'autre. Le jeune prince, grâce au fruit merveilleux que Pùjanî lui fournissait chaque jour, devint extraordinairement vigoureux. Il fit l'essai de sa force aux dépens du jeune oiseau qu'il étouffa dans ses mains par étourderie, en le serrant un peu trop fort. Il semble d'ailleurs qu'il voyait l'oiseau pour la première fois.
Chez La Fontaine, enfant et jeune oiseau sont élevés à côté l'un de l'autre, partageant les mêmes jeux et la même éducation :
Noarris ensemble, et eompâgnons d'école.
Un moineau fort coquet^
Et le plus èTeillé de tonte la prorince,
est aussi le favori de l'enfant royal. Le moineau et le jeune perroquet, un jour qu'ils s'ébattaient en commun, se prirent de querelle, et celui-ci, de coups de bec .répétés, tua à moitié le pierrot. Furieux, le jeune prince Jit mourir son perroquet. Aucun de ces derniers détails ne se retrouve dans notre poème hindou ; mais, à partir de ce moment, les deux récits se rejoignent. L'oiseau,
— c'est le père,dans La Fontaine; la mère,dans le Mahâbhârata — venge la mort de son petit, en crevant les yeux du meurtrier. Puis il s'éloigne du roi dont il était jusqu'alors l'ami. La Fontaine le fait s*envoler à la cime d'un pin ; le poète de rinde néglige de préciser le lieu où se réfugie tout d'abord Pùjanî pour échapper au châtiment. Brahmadatta conjure Pùjanî de ne point l'abandonner; son fils a tué le sien; elle l'a puni enl^ui crevant les yeux: ils sont quittes (i). Il allègue la Destinée, comme chez La Fontaine :
Ami, reviens chez moi : qoe noas sert de pleurer ? Haine, vengeance et denil, laissons tout & la porte.
Je suis contraint de déclarer,
Encor que ma douleur soit forte, Que le tort vient de nous, mon fils fut l'agresseur ; Mon fils ? Non ; c'est le Sort qui da coup est l'auteur. La Parqae avait écrit de tout temps en son livre Qtie l'un de nos enfants devait cesser de vivre;
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous tous deux et reviens dans ta cage.
Le perroquet ne se rend pas à ces paroles doucereuses : Sire roi, dit-il,
Crois-tu qa*aprés un tel outrage Je me doive fier & toi ?
(i) Çlokas 24, 3S.
Il ajoute que s'il était écrit que leurs enfants perdraient l'un la vue et l'autre la vie, il est écrit pareillement qu'il vivrait désormais loin de la cour, que ce soit sur la cime du pin où il était alors perché ou bien au fond d'une forêt. Il observe que la vengeance est un morceau de roi^ car les rois vivent en dieux qui ne souffrent pas qu'on les insulte, et qui ne savent point pardonner. Le mieux pour lui c'est de s'éloigner du palais pour n'y plus revenir. Il conclut :
Sire roi, mon «mi, Ta-t'en, ta perds ta peine, Ne me parle point de retour.
Et La Fontaine met dans la bouche de son perroquet moraliste cette sentence finale:
L'absence est aussi bien un remède i la haine Q.a*un appareil contre l*amoar.
Pûjani, de son côté, préconise aussi la méfiance et elle développe longuement s^ pensée qu'elle tourne et retourne sur toutes ses faces. On sent la différence profonde qui existe entre le génie sobre de l'occident et le génie oriental qui se complaît aux circonlocutions et aux redites éternelles. L'étude comparative de ces deux récits est fort intéressante à ce seul point de vue.
Le Sort ou le Destin dont parle La Fontaine, c'est le Temps, cherTauteur du Mahâbhârata (i). Brahmadatta dit:
« Le Temps fait ce qui arrive... Puisque (les événements) ne sont imputables qu'à lui seul, il n'y a plus ni offenseur, ni offensé. »
Il invite la pauvre mère à la résignation et il se déclare lui-même résigné (2).
Au lieu de répondre comme le perroquet de La Fontaine par ce que j'appellerai un argument ad hominenij Pûjanî s'attache à réfuter le fatalisme de Brahmadatta. Elle commence par lui rappeler la guerre des Dieux et des Démons, au sujet de l'amrita (3), cet aliment extrait du barattement de la mer de lait qui devait procurer l'immortalité à ceux qui s'en nourriraient. Pourquoi cette lutte acharnée, si du Temps et du Temps seul, de Kâla^ dépendent lavie et la mort ?
II faut bien que le principe émis par Brahmadatta soit contestable, puisque dans les maladies on recourt aux médecins et aux remèdes, au
(i) Çlokâs 49 et seq.
(2)ÇlokaS3.
(3)Çlok*ss.
lieu de s'en remettre au Temps du soin de sa guérison (i).
Bien que Pûjanî ne dise pas formellement que les rois et les dieux considèrent la vengeance comme un morceau friand dont ils se repaissent volontiers, elle Tinsinue fréquemment. Un autre motif lui interdit de séjourner plus longtemps dans le palais. Les hommes aiment les oiseaux pour en faire leurs jouets, ou leur nourriture (2). Il est évident que désormais sa présence ne peut plus être agréable au monarque, puisqu'elle lui rappellerait sans cesse Toutrage qui lui a été fait dans la personne de son fils. Dès lors il ne manquerait pas de se nourrir de la chair d un oiseau incapable de le récréer plus longtemps.
Brahmadatta parle d'oublier le passé. Cent ans n*y suffiraient pas (3). Le perroquet de La Fontaine tient un langage analogue :
Tu veax oabli«r cette offense,
Je le crois ; cependant il me feat. pour le mieux.
Eviter ta main et tes yeuK.
C'est plus prudent. Car, en dépit de ses bon-
(0 Çloka 56.
(2) Çloka 60.
(3) Çloka 67.
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nés dispositions présentes, le prince, en voyant Toiseau, se souviendrait de ce qu'il veut oublier, et sa main pourrait venger une injure qu'il croyait avoir pardonnée.
Bhîshma sur les lèvres duquel le poète met cet itihâsa expose le pour et le contre à son royal pupille. Brahmadatta énumère les inconvénients de la méfiance et Pûjant ses avantages.
Celle-ci revient sur le fatalisme de Brahmadatta et recommence sa réfutation (i). Elle pose en principe que les caractères énergiques, virils, ne s'en remettent pas exclusivement de leur sort à la Destinée; ils agissent. Ceux qui se croisent les bras et ne font rien, sous prétexte que le Sort se charge de tout, ce sont des âmes veules, des eunuques.
Pûjanî recommande ensuite la sagesse (2) et proscrit toute affection exagérée (3). Elle blâme spécialement ceux qui s'attachent exclusivement à leur pays natal, au foyer paternel. Sa morale ici est voisine de celle qui professe que la patrie est là où Ion est heureux : Ubi bene, ibi patria.
(i) Çlokas 82 etseq.
(2) ÇloluiSy.
(3) Çloka 89.
Tout ceci est bien un peu hors du sujet ; mais il ne faut pas oublier que Bhîshma veut avant tout inculquer dans l'esprit de Yudhishthira tous les préceptes qu'il juge devoir lui être utiles, ses récits dussent-ils manquer d'unité, voire de logique. Voilà pourquoi il moralise un peu à tort et à travers.
Pûjanî énumère les biens qui accompagnent un bon gouvernement, comme aussi les maux qui sont la suite inévitable d'une mauvaise administration (i).
Elle enseigne qu'un roi digne de ce nom doit avoir la tendresse d'une mère, entre autres qualités (2). C'est là une doctrine que l'antiquité ne connut guère; elle était plutôt disposée à ne voir dans le souverain que le maître inflexible, le justicier impitoyable.
Pûjanî en terminant parle de la prudence qui sied à un roi.
Nous sommes loin de la morale de La Fontaine, mais celle-ci, pour sortir plus naturellement du sujet, n'en est pas plus élevée.
(1) Çlokas 97 et seq.
(a)Çloka 10$.
Le lecteur, après avoir pris connaissance du récit hindou qui ressemble à tous ceux que nous rencontrons dans les livres de Tlnde ancienne, comme il pourra s'en convaincre en le comparant à ceux qu'il sait déjà, verra qu'à l'opposé des conteurs de l'Occident, qui donnent au récit la plus grande place et ne consacrent que quelques lignes à la morale, ceux de l'Extrême-Orient se plaisent à multiplier les sentences; et le récit pour eux n'est qu'un nœud plus ou moins lâche dont ils se servent pour les assembler, aussi lui font-ils une part relativement très restreinte; le plus souvent même on le perd de vue, tant il est aminci, tant il apparaît rarement. Il convient que la gerbe soit plus grosse que le lien et que le tableau occupe plus de place que le cadre. Or, pour les Hindous la gerbe, le tableau, c'est la morale ; le récit n'en est que le lien et le cadre.
Cet itihâsa n'est, pour ainsi dire, que la continuation du précédent, puisqu'il s'agit toujours de la méfiance et de la réserve dont il convient à chacun de ne point se départir envers autrui. Mais les différences sont assez considérables pour que celui-ci ne fasse pas double emploi. En effet, dans l'un, il s'agit de ne point se fier aveuglé-
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ment 'k un ennemi qu'un intérêt commun a réconcilié momentanément et à qui on a rendu service; tandis que, dans l'autre, on nous enseigne qu'il faut se mettre en garde contre un ami que nous avons offensé, quelles que soient ses protestations de clémence et de pardon.
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ADHYAYA CXXXIX.
1. Yudhishthira dit: Tu m'as rappelé ce précepte, ô magnanime, qu'il ne faut point se confier dans ses ennemis. Comment un roi doit-il agir, s'il ne rencontre partout que sujets de méfiance ?
2. S'il n'y a pas, ô prince, de danger plus grand pour les rois que la confiance, comment un roi qui ne se fie (à personne) vaincra-t-il ses adversaires ?
3. Résous-moi cette difficulté qui me rend l'esprit perplexe, après ce que tu viens de me dire sur la méfiance, ô mon aïeul.
4. Bhîshma dit: Apprends, ô roi,cequi se passa dans l'habitation de Brahmadatta ; la conversation du roi Brahmadatta avec Pûjanî.
5. Une femelle d'oiseau, nommée Pûjanî, habitait depuis longtemps à Kâmpilya, dans l'intérieur du palais de Brahmadatta.
6. Elle connaissait les cris de tous les animaux, comme Jîvajîvaka; elle savait tout; toutes les sciences, elle les possédait, bien qu'issue d'une matrice d'animal.
7. Elle eut un fils unique d'une grande beauté. En même temps la reine donna aussi un fils au roi.
8. Pûjanî, reconnaissante (de l'asile que lui accordait Brahmadatta), se rendait constamment au bord de la mer et en rapportait deux fruits pour les deux (enfants),
9. Pour la nourriture de son fils et celle du jeune prince. Elle donnait l'un des fruits à son fils et l'autre au fils du roi.
10. Leur saveur était celle de Vamrita : ils augmentaient la vigueur et la beauté. Pûjanî, au (vol) rapide, en fournissait abondamment les deux (enfants).
1 1 . Le ijeune prince acquit une force extrême, grâce à ce fruit. Un jour que sa nourrice le portait dans ses bras,
12. Il aperçut le jeune oiseau. Alors, quittant les bras (de sa nourrice), le prince, avec la pétu- . lance de son âge, courut à l'oiseau et joua avec lui.
i3. Â la fin, il prit dans ses mains l'oiseau qui était du même âge que lui et le tua. Il retourna ensuite, ô roi, trouver sa nourrice.