Jamais un roi n'accorde sa confiance à ce
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lui qu'il a outragé. Celui (d'ailleurs) qui se fie à ses ennemis, après leur avoir nui, se repaît d'infortunes.
75. Braltmadatta dit : Celui qui désire quelque chose et se montre méfiant n'obtient jamais rien. (Vivre) toujours dans la crainte réciproque, c'est comme si l'on était mort.
76. Pûjanî dit: Celui dont les pieds sont meurtris et qui (est réduit à) ramper, tombe, (bien qu'il n') avance qu'avec précaution.
77. Celui dont les yeux sont malades et (qui marche) à rencontre du vent, souffre excessivement de ce contact de l'air.
78. Celui qui s'aventure par hasard dans un mauvais sentier, sans tenir compte de ses forces, périt.
79. Le laboureur qui retourne son champ, sans prendre garde à la saison des pluies, s'épuise en efforts (stériles) et ne moissonne pas.
80. Celui qui se nourrit toujours d'aliments sains, qu'ils soient amers, odorants, sucrés ou mielleux, se rend immortel.
81. Mais pour celui qui, laissant une nourriture saine, en prend une qui ne lest pas, son erreur et son ignorance lui coûtent la vie.
23o L'ES DEUX OISEAUX
82. La Destinée et l'action de Thomme s'appuient Tune sur l'autre. Les gens énergiques se fient (davantage) à l'œuvre; les eunuques, à la Destinée.
83. Une action profitable, il faut la faire, qu'elle soit pénible ou aisée. Le paresseux qui n'a point de fortune devient la proie de (nombreuses) calamités.
84. Ainsi, écartant tout (autre) but, l'on déploiera son énergie. Les hommes négligeront tout (le reste) pour accomplir ce qui leur est profitable.
85. La science, le courage, l'adresse, la force, la patience: c'est ce qu'on appelle les cinq amis naturels (de l'homme); les sages n'agissent que par leur moyen.
86. Une maison, du métal, des champs, une femme, des amis, sont dits les auxiliaires de l'homme ; on les trouve partout.
87. Partout le sage est heureux; il réussit partout. Personne ne peut lui faire partager son épouvante ; il ne tremble jamais.
88. Le bien de (l'homme) intelligent, si petit soit-il (d'abord), devient toujours considérable.
LBS DBUX OISEAUX 25 I
(Si même) il néglige d'user d'adresse, son œuvre n'en prospère pas moins.
89. Les hommes de courte intelligence qui se laissent enchaîner par une affection (exagérée] de leurs maisons, la femme perverse ronge leurs chairs comme les petits de Técrevisse (le sein de) leur mère (4).
90. «Maison, champs, amis, (voilà) notre patrie. » Ainsi parlent ces hommes tombés dans (un abîme de) folie.
91. On s'éloigne de son pays, lorsque la contagion ou la famine le désole; on cherche ailleurs un asile où Ton puisse vivre toujours honorablement.
92. Ainsi donc j'irai ailleurs, je ne puis plus séjourner ici, après mon attentat contre ton fils, ô roi.
93. Une mauvaise épouse, un mauvais fils, un mauvais roi, un mauvais ami, un mauvais parent, une mauvaise patrie, on doit s'écarter loin d'eux.
94. On ne peut se fier à un méchant fils; quel agrément dans la société d'une méchante femme ? Point de paix avec un méchant roi ; on ne peut vivre dans un mauvais pays.
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dans son âpreté au gain, ce (prince), oublieux de ses devoirs, qui dérobe (leurs biens) à ses sujets, tombe dans l'enfer.
102. (D'autre part), le roi qui promet la sécurité à ses sujets et qui la leur procure, est connu pour faire le bonheur de tous par la protection (qu'il leur accorde).
io3.«Les qualités d'une mère, d'un père, d'un gourou, d'un protecteur d'Agni, de Vaiçravana, de Yama, sont celles d'un roi. » Ainsi disait le Prajâpati Manu.
104. Le roi, comme un père, gouverne débonnairement son empire et ses sujets, et celui qui use de tromperie à son égard renaît parmi les animaux.
io5. Comme une mère, il nourrit et soutient l'infortune. Il consunie les pervers comme Agni, et il refrène les méchants comme Yama.
106. En distribuant ses largesses aux bons, il imite Kubera, le distributeur des biens; il enseigne la loi comme un gourou, et, tel qu'un tuteur (son pupille), il protège (son peuple).
107. Le roi qui par ses vertus fait le bonheur de ses sujets, à la ville et aux champs, rend son
95. Un ami faible, dont l'atTeclion est instable, est un mauvais compagnon; (d'autre part}, il n'y a qu'humiliations à attendre d'une alliance indigne ei sans utilité.
96. Celle-là est une épouse (véritable) qui parle avec aménité; celui-là est un vrai fils qui rend (ses parents) heureux; celui-là, un ami (vrai) qui est digne de confiance; la patrie est [partout] où l'on trouve sa subsistance.
97. Celui-là est un roi qui gouverne sans violence, ni terreur, mais avec énergie, et qui (comme un) parent, pourvoit aux besoins du pauvre.
98. Epouse, patrie, amis, enfants, alliés, (on possède tous) ces (biens) sous un roi vertueux, que le devoir guide.
99. Un (prince) qui méconnaît la loi conduit ses suiets à leur perte, grftce à l'arbitraire. Le roi, s'il est sage, protégera la racine du triple bien (5).
100. Puisqu'il prélève le sixième de leurs revenus, il est tenu de sauvegarder la fonune de SCS sujets. S'il ne les protège pas, comme il le doit, c'est un voleur de biens.
[0[. Le roi qui donne (l'assurance de) la tranquillité (à ses sujets) et qui se conduit
dans son âpreté au gain, ce (prince), oublieux de ses devoirs, qui dérobe (leurs biens) à ses sujets, tombe dans l'enfer.
102. (D'autre part), le roi qui promet la sécurité à ses sujets et qui la leur procure, est connu pour faire le bonheur de tous par la protection (qu'il leur accorde).
io3.«Les qualités d'une mère, d'un père, d'un gourou, d'un protecteur d'Agni, de Vaiçravana, de Yama, sont celles d'un roi. » Ainsi disait le Prajâpati Manu.
104. Le roi, comme un père, gouverne débonnairement son empire et ses sujets, et celui qui use de tromperie à son égard renaît parmi les animaux.
io5. Comme une mère, il nourrit et soutient l'infortune. Il consunie les pervers comme Agni, et il refrène les méchants comme Yama.
106. En distribuant ses largesses aux bons, il imite Kubera, le distributeur des biens; il enseigne la loi comme un gourou, et, tel qu'un tuticur (son pupille), il protège (son peuple).
107. Le roi qui par ses vertus fait le bonheur de ses sujets, à la ville et aux champs, rend son
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empire inébranlable par lobservance de se& devoirs.
io8. Le roi qiri sait honorer les habitants des villes et des campagnes se voit heureux dans ce monde et en l'autre.
109. Celui dont les sujets sont constamment opprimés, écrasés d'impôts et de corvées, pressurés par les exacteurs, court à sa perte.
iio. Mais le prince dont les peuples prospèrent, comme des lotus, exubérants de sève, au milieu d'un étang, jouit (lui-même) de toute sorte de biens et devient grand dans le ciel.
111. La lutte avec (plus) puissant (que soi) n'est approuvée de personne, ô roi; (le prince) qui combat un (plus) fort (que lui) perd son empire et son bonheur.
112. Bhishma dit: Ayant ainsi parlé, l'oiseau prit congé du roi Brahmadatta, et s'en alla où bon lui sembla.
11 3. Tel fut l'entretien de Brahmadatta avec Pûjanî, ô le meilleur des rois; que désires-tu encore apprendre?
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NOTES
(i) Le glossateur explique ainsi ce çloka : « La querelle de Krishna et de Çiçupâla eut pour origine la femme; celle des Kurus et des Pândavas, les richesses; de Drona et de Drupada^des paroles injurieuses ; du rat et du chat, Tinimitié de race; enfin du roi et de loiseau, l'outrage. »
(2) Non igOAra mal?, miseris saccarrere diico.
(Virg. ^M.i, 63o).
(3) Le pied leur manque et ils tombent du rocher où ils grimpaient afin de <fémc/ier les rayons.
(4) Les Hindous croyaient que la naissance de l'écrevisse coûtait la vie à sa mère.
(5) Il s'agit du trivarga, désormais bien connu du lecteur.
Yudhishthira, voulant jusqu'au bout mettre à profit les quelques instants qui restaient encore à vivre à Bhîshma, lui demanda de nouveau quels étaient les devoirs des rois et des autres hommes; comment l'on devait se comporter dans l'adversité ; ce qu'il fallait faire pour atteindre la Délivrance finale. Suivant sa coutume, le vieux guerrier, afin de mieux graver la leçon dans l'âme de son disciple,, lui raconte un itihdsa, c'est-à-dire une histoire des temps anciens, l'un de ces récits tant aimés de l'Inde, comme de tout peuple enfant.
Tout d'abord, et en cela il ne fait que répéter ce qu'il a déjà plusieurs fois affirmé, Bhîshma
258 LB BRAHICANE AFFAME
pose en principe que la prospérité d'un empire dépend du roi. Homère en fit autant, comme nous l'avons dit précédemment. Nous le voyons, en effet, dans l'Odyssée, attribuer à la vertu du prince la fertilité d'un royaume; ses terres fécondes, ses eaux poissonneuses, sa population dense et riche, tout vient de la sagesse, de la sainteté de son gouvernement.
« Les âges Krita, Tretâ, Dvâpara et Kali, dépendent du roi. C'est ma conviction; il n'y a pas de doute à ce sujet (i]. »
Voilà ce que répète Bhîshma.
Ces âges, on le sait, correspondent aux âges d'or, d'argent, de bronze et de fer de la mythologie classique. Nous sommes dans le Kaliyuga, maintenant, dans la période de fer; cela vient de ce que ceux qui sont à la tête des nations ne valent pas ce que valaient leurs prédécesseurs; ils ont dégénéré ; les peuples les ont fatalement suivis dans cette décadence. Pour l'oncle des Pândavas, cette vérité est incontestable; aussi, ne s'attarde-t-il pas à la démontrer.
A l'époque où se passe son récit, les princes,
(i) Çloka 10.
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paraît-il, étaient plus pervers, plus dépravés que jamais ; c'est pourquoi les Dieux, justement irrités, affligeaient les peuples, frappant ainsi les pères dans la personne de leurs enfants. Bhîshma décrit longuement ces calamités. Il parle d'une sécheresse extraordinaire qui se prolongea douze années.
Durant tout ce temps :
« Il ne bruina même pas, à plus forte raison n'y eut-il pas d'averses; les rivières, leurs eaux étant desséchées, disparurent (i). »
Une horrible famine suivit. Bhîshma raconte spécialement la détresse extrême où tomba un Rishi célèbre, Viçvâmitra, qui, bien qu'innocent, payait pour son prince coupable. Viçvâmitra, incapable de nourrir plus longtemps sa femme et son fils, les mit à Vhopital; puis il s'en alla, par monts et par vaux, mendier son pain. Il arriva ainsi dans un village de pauvres Candâlas dont Bhîshma nous fait une peinture effrayante, digne, par son côté grotesque, du pinceau de Callot ; ce n'étaient que guenilles repoussantes, que débris, qu'immondices; une vraie cour des miracles.
(I) çiokt i6.
200 LB BRAHMANE APFAlcé
Il était nuit,quand Tascète pénétra dans ce lieu. Il profita du profond sommeil des habitants, pour fureter dans tous les coins et les recoins de leurs huttes misérables, afin de découvrir quelque aliment pour apaiser la faim qui le dévorait. Ses investigations furent longtemps infructueuses. A la fin, il trouva dans un coin... une queue de chien. Notre homme alors se rappela qu'en temps de calamité le larcin est légitime, à la condition que Ton commence par voler les gens de la dernière caste, ce qui était le cas. Il se disposait à ramasser ce débris innommable, lorsque le Çvapaca qui habitait la cabane et qu'une ophtalmie tenait éveillé, cria : a Qui va là ? » au Brahmane affamé. Celui-ci lui raconte son histoire en tremblant et le prie de l'autoriser à prendre le lambeau de chair qu'il venait de trouver. Alors s'engage une longue discussion sur la licéité de cet acte. Ce qu'il y a de piquant, c'est que les rôles sont intervertis et que le Çvapaca parle au nom des Védas qu'il n'a cependant jamais étudiés, puisque la bassesse de son origine le lui interdisait, tandis que le Brahmane, non le premier venu, mais le célèbre Viçvâmitra, renommé par sa science et ses vertus, semble avoir tout oublié.
LE BRAHMANE APFAMé 26 1
pour ne plus se souvenir que d'une chose (difficilement oubliablCy il est vrai), savoir qu'il a faim.
Il s'autorise d'ailleurs d'illustres exemples: Agni, le feu sacré, la bouche des Dieux, qui dévore tout et purifie tout ce qu'il dévore ; Agastya, de mémoire vénérée, qui mangea, un beau jour, l'Asura Vâtâpi (i). Le Çvapaca adjure Viçvâmitra de ne point ruiner par la base, en usant d'un mets immonde, l'édifice de sa propre sanctification, ni par suite de compromettre son salut. Il lui parle de la confusion des castes, comme du malheur suprême. Ce langage était d'autant plus désintéressé qu'il avait tout à gagner à ce mélange, lui, misérable paria, rebut de la société. Le Brahmane répond qu'il doit veiller, avant toutes choses, à la conservation de sa vie ; la raison qu'il donne est remarquable : « (Seul) le vivant, dit-il, peut accomplir la loi (2). »
Il invoque plus tard d'autres arguments : « Les sages, dit-il, font autorité en matière de loi... Ce que fait un Rishi ne peut être mal... » (3) Le Çvapaca, sans attaquer de front les raisons de
(x) Çlokas 54 et 71. Cf. Bhâg. Par. 6, xvm, 14.
(2)Çlokâé5.
(3) Çlokâs 73 et 75.
son adversaire, il le fait parfois cependant, se sert de principes qui les combattent indirectement et les affaiblissent d'autant. On a là un modèle de la dialectique hindoue; nous convenons même que c'est le principal attrait de cette discussion qui pourra paraître oiseuse et même assez ridicule à certains esprits inattentifs, mais dont l'importance relative n'échappera pas aux lecteurs, curieux de connaître l'Inde, cette Inde mystérieuse du Brahmanisme, et qui sauront se placer au point de vue brahmanique lui-même, pour bien apprécier ce passage du Mahâbhârata. Cependant les deux interlocuteurs continuent de chercher à se convaincre l'un l'autre. Viçvâmitra, revenant sur cette idée que les vivants seuls peuvent honorer les Dieux, définit le corps la racine du devoir (i), image qui ne manque pas de pittoresque, ni, dans la circonstance, d'une certaine justesse. La discussion, bien que vive, est toujours convenable; cela surprend moins de la part du Çvapaca, habitué, à l'instar de tous les Candâlas, à considérer les Brahmanes comme des êtres supérieurs, dont ils sont indi-
(I) Çl. 79.
gnes d'approcher, ni de regarder le visage, que de Viçvâmitra lui-même, tout saint personnage qu'il soit et quelque grande que soit sa faim. La patience semble cependant être une fois sur le point de lui échapper, c'est lorsqu'il dit à son contradicteur, pour lui montrer l'inutilité de ses observations et lui rappeler la distance qui les sépare : « Les vaches boivent à la mare, en dépit du coassement des grenouilles, (i) » Mais cette pointe de mauvaise humeur ne va pas plus avant, et il reprend le ton courtois et même affectueux, autant que suppliant, qu'il avait pris tout d'abord et dont il ne se départira plus.
Afin de dissiper les scrupules du Çvapaca, il lui affirme qu'il saura bien, à force de macérations, d'ascétisme, expier la faute dont il se va rendre coupable, et par là recouvrer ses premiers mérites, sa sainteté éminente. Le Çvapaca n'est point convaincu. Un Brahmane qui mange un mets immonde est, d'après lui, capable de tout (2). Nul frein ne saura plus le retenir. Viçvâmitra,
(i> Çloka 82.
(2) Id. 87.
qui, sansdouie, durant ce long entretien avait, du regard et par ie dcsir, mangé plus d'une fois le ftTiil défendu, observe en dernière analyse qu'il n'y a pas de mal, ou, s'il y en a, c'est fort peu, à prendre n'importe quoi, pour s'empfcher de périr d'inanition (i).
Voyant qu'il ne pouvait retarder plus longtemps la faute que le. Brahmane allait commettre, le pauvre Candala remet sa cause aux mains de la Destinée : " Le châtiment s'attachera au coupable (z), ■■ dit-il, et c'est sa dernière parole.
Bhîshma nous apprend que les Dieux ne ratltièrent pas cette menace, parce que Vifvâmitra, en dépit de la faim qui l'éireignait depuis si longtemps, ne goûta point à l'aliment qu'il convoitait si ardemment, avant d'en avoir offert les prémices non seulement aux Dieux, mais encore aux Pitris, c'est-à-dire aux mânes de ses Ancêtres.
Il conclut en recompiandant au sage de prolonger son existence par tous les moyaa possi-