Tantôt caché, tantôt apparent, objet de vé
LES VINGT-QUATRE GOUROUS 3g
nération pour ceux qui aspirent au salut, il dévore, il consume de toutes parts les maux passés et futurs de ses bienfaiteurs.
47. Après avoir, par son pouvoir d'illusion, émis cet univers composé de ce qui existe et de ce qui n'existe pas (pour nos organes), le Seigneur l'ayant pénétré s'y manifeste sous des formes multiples, comme le feu dans le bois.
48. Les états (divers) qui commencent à la conception et finissent au sépulcre sont ceux du corps, non ceux de l'âme : ils ressemblent aux (modifications des) phases de la lune (et sont, comme elles, amenés) par le Temps à la marche imperceptible (8).
49- Entraînées par le cours impétueux du Temps, la naissance et la mort des êtres, en qui l'âme (se révèle), bien qu'incessantes, échappent à nos regards, de même que celles des flammes d'un brasier.
5o. Le Yogin admet ou rejette, selon l'occurrence, les qualités (les objets sensibles), à l'aide des qualités (les sens), mais il ne s'y attache pas ; il imite ce que le maître des vaches (le soleil) fait pour les vaches (les eaux), à l'aide des vaches (à l'aide de ses rayons) (9).
5i. L'Ame doit être (vue) en elle-même, (pour être) comprise, et non d'après la diversité des manifestations où elle (semble) fixée. Les esprits grossiers la considèrent d'après celles-ci (comme si elle y était réellement) fixée, (et ils la jugent multiple), comme (ils jugent multiple) le soleil (qui leur apparaît reflété dans Teau).
52. On ne doit jamais s'adonner à des sentiments exagérés de tendresse ou d'affection pour personne : autrement, on a lieu de le regretter, comme le pigeon au cœur faible.
53. Un pigeon avait bâti son nid sur un arbre, dans une forêt ; il s'y établit avec sa femelle durant plusieurs années.
54. Ces deux pigeons, unis d'une étroite affection, et pratiquant leurs devoirs domestiques, tenaient constamment attachés, l'un sur l'autre, leurs regards, leurs corps, leurs pensées.
55. Ensemble ils dormaient, restaient perchés, voletaient de côté et d'autre, se tenaient immobiles, caquetaient, folâtraient, mangeaient, sans aucun souci, dans la futaie.
56. Tout ce que désirait sa femelle, ô roi, (le pigeon), répondant à ses caresses par son empressement à lui faire plaisir, et n'étant plus
maître de ses sens, le lui procurait, en dépit des obstacles.
57. La fidèle colombe ayant été fécondée pour la première fois, la saison venue, déposa ses œufs dans le nid, près de son époux.
58. Le moment (de l'éclosion arrivé), naquirent, en vertu de la puissance mystérieuse de Hari, (de petits êtres) aux membres bien conformés et couverts d'un tendre duvet.
59. L'heureux couple nourrit sa couvée avec amour, épiant ses gazouillements et jouissant de son doux babil.
60. Le moelleux frôlement de leurs ailes, le babil, les ébats enfantins, les allées et venues de ces insouciantes (créatures) comblaient de joie leurs parents.
61. Unis l'un à l'autre par l'amour le plus sincère, grâce à la Mâyâ de Vishnou, qui les égarait, dans leurs sentiments trop naturels, ils élevaient leur jeune postérité.
62. Un jour, les deux époux errèrent longtemps par ce bois, en quête de nourriture pour leurs (enfants).
63. Un oiseleur qui rôdait dans la forêt aperçut par hasard les (jeunes pigeons) qui s'ébat-
taient près du nid (paternel) ; il tendit ses filets et les prit.
64. Le pigeon et sa compagne, toujours soucieux de chercher de la nourriture pour leurs petits, en ayant trouvé dans leurs courses, revinrent vers leur nid.
65. La mère, voyant ses bien aimés enveloppés dans les rets, vola vers eux, éperdue de douleur et répondant par ses cris à leurs cris.
66. Dans sa tendresse, l'esprit égaré par la Mâyâ d'Aja, les yeux fixés constamment sur (ses enfants) captifs, ne sachant plus ce qu'elle faisait, elle se jeta elle-même dans le filet.
67. Le malheureux pigeon, devant le piège où étaient tombés ses chers petits qu'il aimait plus que sa vie, et sa compagne, un autre lui-même, dans l'excès de son affliction, exhala ses plaintes :
68. « Hélas ! voici donc où aboutissent mon défaut de mérite et d'intelligence, mes désirs insatiables, ma négligence (à poursuivre le vrai) bien ! Ma famille a perdu les trois objets de l'existence (10).
69. » Mon aimable et digne compagne, dont j'étais l'idole, me laisse dans ma demeure vide pour aller au ciel avec (nos) vertueux fils.
70. » Dans cette demeure vide, plein de désespoir, mon épouse morte, mes fils morts, pourquoi souhaiterais-je de vivre ? Mon existence (désormais se passerait) dans l'isolement et l'infortune. »
71. Egaré à la vue de ces filets où étaient tombés les siens, devenus la proie de la mort. Tinfortuné, privé de raison, s'y jeta lui-même.
72. L'oiseleur cruel, s'étant ainsi emparé du pigeon, ce chef de famille, de ses petits et de sa femelle, s'en retourna chez lui après ce succès.
73. De même, le chef de maison dont l'âme n'est pas calmée, qui se complaît dans les contraires (11) comme (cet) oiseau, qui s'occupe (exclusivement) de nourrir sa famille, périt misérable avec les siens.
74. Celui qui, ayant atteint le monde des hommes, porte ouverte sur la délivrance (12), s'attache (exclusivement) à sa maison, comme cet oiseau, on le dit tombé pour être monté.
ADHYAYA Vni
1. Le Brahmane dit: Le plaisir des sens, ô roi, que les êtres corporels goûtent au ciel ou dans Tenfer, (est pareil à la) douleur, aussi le sage s'abstiendra de le rechercher.
2. La nourriture savoureuse ou insipide, abondante ou insuffisante que le hasard lui offrira, (le sage), comme le boa, s'en contentera et demeurera tranquille.
3. Qu'il reste couché durant de longs jours, sans rien prendre, sans bouger, si nul aliment ne lui arrive, comme ce grand reptile, se nourrissant de hasard.
4. (Bien que) doué de vigueur, de force, d'énergie, qu'il reste inactif, sur sa couche, sans (toutefois) dormir, et quïl ne lente aucun effon, quoique jouissant de toutes ses facultés (i3).
5. Le solitaire (doit être) calme et profond, insondable, difficile à pénétrer, n'ayant que l'infini pour limites, imperturbable, comme la mer, lorsqu'elle est paisible.
6. Que ses désirs soient accomplis, ou qu'il vive dans l'infortune, l'ascète, exclusivement dé-
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voué à Nârâyana, ne se gonflera (d'orgueil), ni ne se desséchera (de déplaisir) ; tel l'Océan à l'égard des fleuves (14).
7. A la vue de la femme, cette illusion divine, l'homme qui n'est pas maître de ses sens, épris de ses charmes, tombe dans les noires ténèbres, comme le papillon de nuit dans la flamme.
8. L'insensé qui, dans son aveuglement, se laisse captiver par la femme et les ajustements dont l'Illusion la revêt : l'or, les parures, les habits, etc., périt, comme le papillon, victime de sa passion.
9. Manger fort peu, seulement ce qui sufiit à entretenir le corps, éviter de nuire à ceux qui vivent sous le même toit, cette conduite de l'abeille, le solitaire doit l'imiter.
10. L'homme avisé cueillera partout le suc des livres, qu'ils soient petits ou gros, comme fait l'abeille pour les fleurs.
11. Il ne mendiera point des aliments pour le soir, ni pour le lendemain ; sa main lui servira d'écuelle, son ventre de garde-manger, il n'entassera pas (les vivres), comme l'abeille.
1 2. Le religieux mendiant n'amassera rien pour le soir, ni pour le lendemain; s'il thésaurise
comme l'abeille, il périra avec son (trésor) (i5).
i3. Le religieux mendiant n'approchera pas même du pied une jeune femme, fût-ce une poupée de bois ; s'il la touche, il gémira dans l'esclavage, comme l'éléphant (sauvage), lorsqu'il approche de la femelle (apprivoisée et dressée à cet effet, tombe au pouvoir du chasseur) (16).
14. Le sage ne fréquentera point la femme, perte de son âme; il périrait sous les coups de (rivaux) supérieurs en force, comme l'éléphant sous les coups d'autres éléphants.
i5. Le bien, péniblement amassé par des avares qui ne veulent ni le donner, ni en jouir, est dissipé par d'autres; de même, le miel (entassé par les abeilles) est dévoré par l'astucieux frelon.
16. Le pénitent, pareil au frelon, jouit, en leur présence, du bien laborieusement acquis par des maîtres de maison qui recherchent avidement les intérêts des leurs (17).
17. Le pénitent qui erre dans les forêts, évitera d'entendre jamais les chants profanes, à l'école de la gazelle attirée par le chant du chasseur et tombée en son pouvoir.
18. Celui qui se complaît à la danse, à la musique, aux refrains légers des femmes, devient
leur jouet docile, (comme) Rishyaçringa, le fils de la gazelle.
ig. L'insensé qui se laisse égarer par la gourmandise, meurt victime de sa bouche intempérante, comme le poisson pris au hameçon.
20. Les sages qui pratiquent l'abstinence ont vite dompté leurs sens, à l'exception toutefois de l'appétit que la privation de nourriture augmente.
21. Or, celui qui a subjugué ses autres sens n'est point leur maître, tant qu'il n'a pas vaincu l'appétit : tout est dompté, une fois l'appétit dompté.
22. Une courtisane du nom de Pingalâ vivait autrefois dans la ville des Videhas : j'ai tiré d'elle un enseignement. Ecoute, ô prince.
23. Cette courtisane, un jour, désirant attirer quelque galant à un tête-à-tête, se tint longtemps dehors, à sa porte, ornée de ses plus beaux atours.
24. Â la vue de gens dans la rue qui approchaient, ô roi, cette (femme) cupide s'imagina que c'étaient de riches amoureux qui (la) paieraient largement.
25. Cependant, ils arrivèrent (à sa porte) et passèrent outre. Elle qui vivait de rendez-vous (se
dit) : Quelque autre (galant) riche et généreux me viendra. ♦
26. Dans cette pénible attente, se privant de sommeil, aux aguets à sa porte, entrant et sortant, elle parvint ainsi au milieu de la nuit.
27. Le visage flétri par l'attente du gain, et plongée dans la tristesse, un profond découragement s'empara d'elle et lui inspira de salutaires réflexions.
28. Voici quel fut le chant que lui dictèrent ses pensées de découragement : écoute-moi. Le découragement est le glaive qui sert à couper les liens de l'espérance; celui qui ne ressent pas ce découragement, ô roi, ne cherche pas à rompre les liens corporels.
29. Pingalâ dit: Hélas ! voyez donc jusqu'où va ma folie, pour n'avoir pas maîtrisé mes sens, puisque je suis assez insensée que de demander le bonheur à un amant qui (en réalité) n'existe pas (18) !
30. Le Bien-Aimé (19) qui existe (réellement), que j'ai près de moi, qui procure bonheur et richesse et qui vit toujours, je l'ai négligé pour rechercher, dans mon ignorance, un être misérable, incapable de procurer le bonheur, ne pou-
vant amener avec lui que le chagrin et 1 égarement causes par la douleur, la crainte, etc.
3i. Hélas! je me suis consumée en vain, corps et âme, dans le métier de prostituée, condition extrêmement vile,* j'ai demandé richesse et plaisir, au prix (de ma personne), à l'homme efféminé, voluptueux, digne de pitié.
32. Cette maison construite avec des os en guise de piliers, de poutres et de chevrons, couverte de peau, de poils et d'ongles, ayant neuf issues par où s'écoulent l'urine et la fiente dont elle regorge, quelle autre que moi veut la fréquenter ( 20) ?
33. Dans cette ville des Videhas, seule je suis assez insensée, assez perverse, pour désirer d'être aimée d'un autre que d'Acyuta qui se donne luimême!
34. Lui, l'ami, le bien-aimé, le protecteur, l'âme des êtres animés, je veux Tacheter au prix de ma personne et me réjouir avec lui comme Ramâ.
35. Quel bonheur valurent-ils jamais à une femme ces plaisirs et les hommes qui les procurent, lesquels ont un commencement et une fin, ou les Dieux que le Temps détruit (21)?