Le Correspondant, 25 février
Saint-Sulpice. Il était des Bonnes-Études ^ et avait accepté de faire, dans une conférence littéraire, un rapport sur un certain nombre de morceaux, prose et vers, composés par quelques-uns des membres do la Société. Parmi ces morceaux se trouvait le récit d'une excursion en Suisse et d'une promenade sur le lac de Brientz, agrémentée des vers que M. de Carné a reproduits. Lacordaire, faisant office de rapporteur, les cita, non sans les accompagner de quelque éloge. En passant par ses lèvres d'or, cette strophe d'un de ses jeunes confrères parut à tous ses auditeurs d'une harmonie enchanteresse. C'est pourquoi elle était restée dans la mémoire de M. de Carné, — et aussi dans celle de M. Albert du Boys, congréganiste et membre des Bonnes- Études, l'un des plus anciens rédacteurs et l'un des plus fidèles amis du Correspondant, de qui je tiens ces détails et dont je remplis ici les intentions, en déchargeant la mémoire de Lacordaire de ces vers de barcarolle.
Après cette petite excursion à côté sinon en dehors de mon sujet, je reviens, hélas ! à M. de Vaulabelle et à son texte.
La Société des Bonnes-Études, nous venons de le voir, avait été créée en 1823. C'est en 1824 que fut fon-
1. « Adressé par M. Riamboiirg, l'un des présidents de la cour royale de Dijon, à M. Guillemin, avocat au conseil, je travaillai dans son cabinet avec une patiente ferveur, suivant un peu le barreau, attaché à une société de jeunes gens qu'on appelait des Bonnes-Études, société à la fois catholique et royaliste, et où je me trouvais, sous ce double rapport, comme un étranger. Incroyant dès le collège, j'étais devenu libéral sur les bancs de l'École de droit, quoique ma mère fût dévouée aux Bourbons et qu'elle m'eût donné au baptême le nom de Henri IV, la plus chère idole de sa foi politique. » [Le Testament du P. Lacordaire, publié par le comte de Montalembert, p. 39.)
LA CONGRÉGATION. i73
dée la Société catholique des /ions-Livres, et elle le fui d'abord en province, à Bordeaux et à Grenoble, sans que le P. Ronsin, par conséquent, y fût pour rien. Approuvée par un rescrit de Léon Xll, le 22 mai 1824, elle fut formée à Paris au mois de juillet suivant. Les bureaux de l'œuvre étaient situés rue Palatine, près de Saint-Sulpice.
Il nous faut arriver maintenant jusqu'à l'année 1828 pour rencontrer la création de V Association pour la défense de la religion catholique. Présidée par le duc d'Havre, elle avait comme vice-présidents le maréchalprince de Hohenlohe, le vicomte Dambray, M. Duplessis de Grenédan et le comte de la Hochejacquelein. Aucun d'eux n'était congréganiste.
Seule, je l'ai dit, la Société royale des lionnes- Lettres fut créée en 1821. Elle avait pour but d'ouvrir une tribune aux défenseurs delà cause monarchique, de fournir un point de réunion, un centre d'études aux amis de la religion, de la royauté et des lettres, d'attirer et de retenir la jeunesse parle charme de la lillérature, par l'attrait de l'instruction et des bons sentiments.
Les sociétaires-fondateurs étaient au nombre de cent. V'oici les noms des principaux :
Le marquis de Fontanes, président; le marquis d'Herbouville, vice-président; Chateaubriand; Herryer fils; le duc de Fitz-James; le duc de Maillé; le comle François des Cars ; le comte de Vaublanc ; Pardessus ; Le Normant fils, imprimeur-libraire; Amédée Jauge, banquier; Campenon, membre de l'Académie française ; de Bourrienne ; du Sommerard, référendaire a la Cour des comptes; le duc de Crussol; Berlin de Veaux, député et directeur du Journal des Débats ; Michaud, membre de l'Académie française et directeur de la Quotidienne; Quatremère de Quincy, député, membre
LÉGENDES RÉVOLUTIONNAIREd. '^
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; Jules de Polignac; de la Panouze, banquier; Lacretelle jeune, membre de l'Académie française, professeur d'histoire à la Faculté des lettres; RoUand-Gosselin, agent de change ; le baron Canuel ; le vicomte Donnadieu ; Gorneau jeune, agréé au tribunal de commerce ; le baron de Vitrolles. De tous ceux qui figurent sur cette liste, seul, Jules de Polignac faisait partie de la Congrégation. La Société des Bonnes-Lettres était si peu une succursale de l'association du P. Ronsin, que je relève, parmi les noms de ses fondateurs, celui de Lacretelle jeune, dont la Congrégation était la bête noire, ainsi qu'en témoigne à mainte page son Histoire de France pendant la Restauration i .
Après avoir prêté généreusement à la Congrégation des créations et fondations de toutes sortes qui ne lui appartiennent pas,
Des enfants qu'en son sein elle n'a point portés,
M. de Vaulabelle nous décrit à sa façon l'organisation de la Société dirigée par le P. Ronsin.
Son organisation, écrit-il, était celle-ci : 'pour la Société prise dans l'ensemble de ses différentes réunions de Paris et de la province, un directeur général spirituel, le P. Ronsin; et, sous le nom de premier et deuxième coryphées, deux directeurs laïques, MM. Jules de Polignac et Matthieu de Montmorency. Chaque Association particulière avait
1. Voy., en particulier, t. III, ch. x, p. 144 et suiv. — Sur la Société des Bonnes-Lettres, voy. le chapitre vu de mon livre sur
Victor Hugo avant i830.
LA CONGREGATION. ^75
une administration spéciales et un directeur particulier («lui était toujours un ecclésiastique).... I/importance exceptionnelle de la réunion qui se tenait aux Missions, et que présidait personnellement le directeur ^n-néral, y avait fait établir un lecteur, un portier, un sa(;rist:iin et un vice-sacristain, emplois qui constituaient également une dignité vivement sollicitée.... Les séances de l'Association des Mission» étrangères ne diiïc'raient des séances des autres groupes congrëganistes de Paris que par le caractère exceptionnel qu'elles empruntaient au rang élevé de son direct«iur et à la position sociale de ses membres ; le cérémonial était le même pour toutes les réunions; aux Missions, comme dans les autres centres de la Société, les formes que nous venons <le décrire ne se trouvaient modifiées qu'à l'occasion de la solennisation de certaines fêtes.
Si, dans la composition des divcirses associations affiliées H la Congrégation, on rencontrait les mêmes contrastes que présente notre organisation sociale ; si l'Association de Saint-Joseph, par exemple, se composait uniquement d'ouvriers et de domestiques, tandis que la Société des Bonnes- Lettres n'avait pour membres que des hommes et des jeunes gens de la classe riche ou élevée, ces contrastes existaient également dans les gy^oupes composant la Congrégation. Ainsi, dans l'échelle des Congrégatiotis établies à Paris, on trouvait : aie bas des degrés, la Congrégation de Saint- Nicolas du Chardonnet, placée au milieu d'un quartier populeux et pauvre, et composée; en majorité d'ouvriers, de petits fabricants et de petits marchands ; puis, au sommet, la Congrégation des Missions étrangères, où, sur 200 membres, on comptait trois membres de la famille royale — Louis XVIII, le comte d'Artois et le duc de liourbon, un prince, deux ducs, quinze marquis, trente-(iuatre comtes, huit vicomtes, vingt et un barons et trente-cinq chevaliers.... Les membres les plus humbles sont des sous-chefs de bureau et des gardes du corps 1 .
Sauf que le P. Ronsin était bien, en effet, directeur, pas un trait de ce tableau qui ne soit inexact, il n y
avait m premier ni deuxième coryphée : ce titre n'a jamais existé dans la Congrégation. Il y avait un président ou « préfet, » nommé pour un an seulement et chargé de maintenir les règles de la Société et de prendre la parole en son nom, s'il était nécessaire. Un seul de ces « préfets » fut maintenu en exercice pendant quatre années consécutives, et ce n'était ni un Polignac ni un Montmorency, c'était un avocat, François Régnier.
La réunion des Missions étrangères était-elle toute la Congrégation, ou n'en formait-elle qu'une partie ? D'après M. de Vaulabelle. cette réunion n'était qu'une section de la Société, son groupe le plus important, quelque chose comme le premier bataillon du régiment commandé par le P. Ronsin. A côté d'elle existaient d'autres réunions, des groupes de quartier ou de paroisse établis de façon à enserrer dans les cadres de l'association toutes les forces, toutes les influences, toutes les situations, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, depuis le petit boutiquier de Saint- Nicolas du Chardonnet jusqu'au duc et pair de Saint- Thomas d'Aquin. Eh bien ! rien de tout cela n'est vrai. 11 a pu y avoir, à Saint-Nicolas du Chardonnet et dans d'autres paroisses de Paris, des réunions pieuses, des associations placées sous l'invocation de la sainte Vierge ; mais aucune d'elles ne faisait partie de la Congrégation, ne s'y rattachait même par un lien purement spirituel. Les archives de la Congrégation, ses papiers authentiques ne laissent à cet égard aucun doute. 11 est certain que la Congrégation des Missions étrangères était seule, spéciale, et que le P. Ronsin n'avait aucune autre réunion, aucun autre groupe sous sa direction. Il avait bien, en 1818, accordé l'affiliation aux deux congrégations fondées par le saint abbé
LA CONGREGATION. 477
Carron, l'une pour les jeunes gens, l'autre pour les jeunes tilles, et dont les séances se tenaient dans la chapelle de Feuillantines. Mais ces deux congrégations de l'abbé Carron étaient, en réalité, complètement distinctes do celle de l'abbé Uonsin, ce qui leur permit de continuer à se réunir après la révolution de 1830, alors que la Congrégation des Missions étrangères avait dû disparaître.
Pour grossir l'importance de la Congrégation, M. de Vaulabelle a essayé d'y introduire, d'abord, des sociétés comme celles des Bonnes -Lettres et des Bonnes- Études, ensuite des réunions, des groupes de paroisses, comme celui de Saint-Nicolas du Ghardonnet. Le voilà maintenant conduit, toujours en vue de montrer combien son organisation était redoutable, le voilà conduit à réduire le nombre des membres de la réunion des Missions étrangères, à la transformer en une sorte de chambre haute, de comité directeur, où n'étaient guère admis que les princes et les gentilshommes, avec quelques robins pour leur servir de scribes et quelques gardes du corps pour veiller aux portes. Elle ne comptait, suivant lui, en 1824, que 290 membres 1. Pardon ! nous avons la liste; le chiffre des membres, à cette date, était d'environ un millier 2. M. de Vaulabelle commet une double erreur en diminuant,