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H. Taine, la fiécolution, t. 111, p. 416 et suivantes

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tait son amour-propre à soutenir, envers et contre tous, les prérogatives et les intérêts de sa compagnie. Etabli pour toute sa vie dans sa ville natale, parmi des collègues anciens, de nombreux parents et des compagnons d'enfance, il tenait à leur opinion. Exempt des impôts vexatoires ou trop lourds, ayant quelque aisance, propriétaire au moins de sa charge, il était au-dessus des préoccupations sordides et des besoins grossiers. Accoutumé par les vieilles mœurs à la simplicité, à la sobriété, à l'épargne, il n'était pas tourmenté par la disproportion de son revenu et de sa dépense, par les exigences de la représentation et du luxe, par la nécessité de gagner chaque année davantage. Ainsi dirigés et dégagés, les instincts de vanité et de générosité, qui sont l'essence du Français, prenaient l'ascendant; le conseiller ou contrôleur, homme du roi, se regardait comme un homme au-dessus du commun, comme un noble du tiers état. Il songeait moins à faire fortune qu'à s'acquérir de l'estime ; sa principale passion était d'être honoré et honorable....

Je ferai ici une remarque. Ce mot de fonctionnaire, qui emporte aujourd'hui avec lui une idée de dépendance, existait à peine sous l'ancien régime. M. Littré, dans son Dictionnaire historique de la langue française, n'en cite pas un seul exemple antérieur à 1789. — Quoi qu'il en soit, les fonctionnaires (puisque le mot est maintenant reçu), les titulaires d'offices, les officiers, comme on les appelait, étaient en nombre considérable, et je regrette que M. Albert Babeau, dans le chapitre qu'il leur a consacré, n'ait pas montré comment leur multiplicité même et les conditions de leur existence, si différente de la vie fiévreuse et affairée de nos jours, avaient développé jusque dans les plus petites villes l'esprit de sociabilité et le goût des choses intellectuelles 1. Non loin du lieu où j'écris ces lignes, se

1. Voyez ce que dit M. Berryer père, dans ses Souvenirs, sur les officiers de Sainte-Menehould, sa ville natale, et sur la judicature

LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS. 3i9

trouve une ville, dont je ne veux pas médire, qui possède une gare de chemin de fer et un bureau de télégraphe (on m'assure qu'elle est à la veille de voir briller dans ses murs la lumière électrique). C'est dès aujourd'hui une ville très éclairée, car les journaux de Paris y pénètrent, à commencer par la Lanterne. Je serais bien surpris cependant si l'on y trouvait une seule personne ayant lu Corneille et Racine. Avant 1789, bien qu'elle comptât tout au plus deux mille habitants, elle avait un collège très florissant et une société littéraire pourvue d'une très riche bibliothèque i. Ce n'était pas non plus une capitale que cette autre petite ville où naquit Marmontel. Voyez pourtant quel aimable tableau il nous en a tracé au début de ses Mémoires :

Un peu de bien, dit-il, quelque industrie, un peu de commerce, formaient l'état de presque tous les liabitants de Bort, petite ville de Limosin, où j'ai reçu le jour.... Cliacun y était libre et utilement occupé.... Il fallait bien que la vie simple et douce qu'on y menait eût de l'attrait, puisqu'il n'y avait rien de plus rare que de voir les enfants de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse était cultivée, et dans les colléfj^es voisins leur colonie se distinj^uait ; mais ils revenaient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la ruche après le butin.

Et quelques pages plus loin :

J'ai déjà dit que, dans ma ville, l'éducation des jeunes

en titre d'office : « L'État alors battait monnaie par la considération qui échelonnait toute la sociéié; balancier plus productif (|ue ne le fut, depuis, celui de la Terreur, et plus conservateur que ne peut l'être celui actuel du favoritisme nommant seul à tous les emplois. » {Souvenirs de M. Bern/er, doijen des avocals de Paris, de i774 à 1838, t. I, p. 42.)

1. Le District de Machecoul (1788-1793), par Alfred Ullié. p. 3. — Ce livre, trop peu connu, est une des meilleures monographies qui aient paru en ces vingt dernières années.

gens était soignée; leur exemple était pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns influait sur l'esprit des autres, et donnait à leur air, à leur langage, à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'agrément que rien ne m'a fait oublier l .

L'éditeur des Pensées de M"*" de Beauchamp, née à Vesoul en 1756, esquisse ainsi, d'après des documents contemporains, la physionomie de la vie bourgeoise dans cette petite ville de Franche-Comté :

Parmi les bourgeois exerçant une profession libérale ou vivant noblement, c'est-à-dire de leurs maigres rentes, il en était peu qui n'eussent leur bibliothèque où Voltaire, Rousseau, Gondillac, Hume, Raynal, trônaient à côté des chefs-d'œuvres du siècle précédent ; quelques-uns se livraient avec une ardeur extraordinaire à l'étude de l'antiquité : un simple huissier de Luxeuil arrivait à réunir dix mille pièces dans son médaillier.... Gomme on avait d'amples loisirs, on lisait : le goût des plaisirs de l'esprit était universellement répandu. Heureuse époque, où la lecture, la conversation, le jeu, remplissaient les heures du jour 2 !

On avait d'amples loisiî^s, on lisait.... C'est également ce que constate, presque dans les mêmes termes, M. Taine, dont je me reprocherais de ne pas citer encore cette page :

Dans les autres groupes de la bourgeoisie (l'auteur vient de parler des fonctionnaires d'autrefois), les mêmes habitudes sédentaires, la même sécurité, la même frugalité, les mêmes institutions et les mêmes mœurs nourrissaient des sentiments à peu près semblables, et la culture de l'esprit n'y était pas médiocre. Gomme on avait du loisir, on lisait; comme on n'était pas assailli par les journaux, on lisait des livres dignes d'être lus : dans de vieilles bibUothèques de

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