Mémoires et récits de François Chéron, p
?. Beaumarchais et son temps, par Louis de Loménie, t. I, p. 25.
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pieuse, y tenait presque toujours le principal rôle. Elle écrit à l'une de ses amies :
Nous avons joué mardi Nanine avec les Folies amoureuses. J'avais une assemblée de quarante-cinq personnes, et ta Julie a plu généralement dans tous ses rôles; chacun l'a déclarée une des meilleures actrices. Ce que je dis ici n'est pas pour la vanter, car on sait comme elle est modeste ; mais c'est uniquement pour caresser ton faible et justifier ton choix que j'en parle si haut.
Le lendemain de la Quasimodo, nous donnons le Tartufe et la Servante maîtresse. Le chevalier fera le rôle de Tartufe, et moi Dorine, la suivante. Nous préparons d'ailleurs une autre fête pour le retour de Beaumarchais. Je te dirai toutes ces choses.
En province, la comédie de société n'était pas moins en honneur qu'à Paris. M™*' Delahante, femme du maître des eaux et forêts du duché de Valois, écrivait de Crespy, en 1768 :
Nous avons eu deux fois par semaine la comédie. Votre nièce s'en tire au mieux. Ils ont donné Cénie. M"e Levieux a rendu ce rôle très bien, et Mme de Perthes Orphise autant bien qu'on le puisse. C'étaient deux personnages intéressants. Les autres ont joué au mieux.
Elle écrit encore, en 1775 :
Zaïre a eu tout le succès possible. Mme de Perthes a fait on ne peut pas mieux. Nous avons eu les Beauval et les Pelletier de Gompiègne, qui sont venus exprès pour les voir; des seigneurs des environs ; Mme Mussart. Tous ont paru bien satisfaits. MM. Bezin et Lefèvre ont fait des merveilles. On est si content que l'on jouera encore samedi. Nous avons arrangé l'habit de Zaïre à peu près. Elle était tout en blanc, garni de filets jais blanc et paillettes. Tous les diamants de Grépy se sont réunis sur Zaïre.
Enfin, en 1777 :
Nos spectacles sont commencés. Votre nièce a fait le rôle
de Rosine dans le Barbier deSéville, qui a très bien réussi. Jusqu'au carnaval, ils joueront deux fois par semaine. Gela occupe beaucoup les acteurs et amuse les spectateurs i.
Mais Crespy-en-Valois n'est qu'à quinze lieues de Paris. Transportons-nous au fond de la Bretagne, à Quintin. Le barreau de cette petite ville ne comptait pas moins de dix-sept avocats. Le plus distingué d'entre eux, M. H. Fleury, fut envoyé par ses compatriotes à la Convention nationale. Au sortir de la Révolution, il écrivit ses Mémoires, qui sont encore inédits et dont je puis, grâce à une bienveillante communication, reproduire ici le passage suivant :
Me voici à l'époque la plus heureuse de ma vie.... M. et Mme Erigent avaient réuni une aimable société ; j'y fus admis. L'on ne pourrait aujourd'hui s'en figurer les agréments. Il y régnait une honnête liberté, et dans nos plaisirs la franchise et la gaieté. Assemblés à cinq heures, on lisait, on causait, on jouait, on dansait, selon la disposition des esprits. L'idée nous prit de jouer la comédie : nous montâmes, en trois ans, soixante-trois pièces, si bien que nous étions arrivés à mettre du naturel et de l'ensemble dans notre jeu. A la comédie succédait un repas. Heureux l'étranger qui y était reçu, il en gardait le souvenir. Ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des sauteries, de tristes joueries, des causeries politiques, des mangeries autour d'une table décorée de persormages propres à jouer le commandeur au festin de Pierre, et de figures de tapisseries. Heureux temps, tu as passé comme un éclair avant la foudre 2.
Un autre témoin aussi peu suspect que Fleury,
1. Une famille de finances au XV IIP siècle, par M. Adrien Delahante, t. I, p. 147.
2. Extrait des Mémoires inédits de H. Fleury, député des Côtesdu-Nord à la Convention nationale. — Communiqué par M. Robert Oheix.
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Jacques Cambry, président du district de Quimperlé el auteur d'un Voyage dans le Finistère, publié en 1799, nous a laissé, dans son livre, celte peinture de la vie bourgeoise à Quimperlé avant 89 :
Avant la Révolution, la ville de Quimperlt''. était une des plus tranquilles, des plus heureuses de la France; après une vie bruyante, agitée, après de longs voyages en Chine, aux Bengales, aux Manilles, quand les nerfs étaient desséchés par les chaleurs de l'Indoustan, de l'Amérique ou de l'Afrique, que de navigateurs se retiraient ù Quimperlé ! Le sang s'y purifiait au milieu des bois, des forêts, des bosquets qui l'entourent ; les chagrins étaient dissipés par une société douce, aimable ; un médiocre revenu y faisait vivre dans l'aisance. La chasse, la pêche, des promenades variées, pittoresques, la chère la plus délicate et le repos le plus parfait faisaient passer des jours heureux à l'homme assez sage pour préférer à l'éclat, au mouvement des grandes villes, le calme d'une vie paisible, l'air pur des bois et des rivières, îles plaisirs prés de la nature; on s'y réfugiait enfin, comme en Touraine : c'était un port paisible et sûr, à la suite des tempêtes et des naufrages de la jeunesse i.
M. de Talleyrand disait un jour à M. Guizot : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre 2! » Le conventionnel Fleury, nous venons de le voir, ne parle pas autrement que M. de Talleyrand, el un autre contemporain, M. Beugnot, nous dit à son tour, dans ses Mémoires, « qu'on respirait alors dans ce beau pays de
\. Voyage dans le Finistère, ou État de ce déparlement en 179'i et 1795, par Jacques Cambry, Paris, an vu.
2. Guizot, Mémoires pour se>-vir à l'histoire de mon temps, t. I. p. 6.
France le parfum de la félicité publique K » Telles sont aussi les conclusions du beau travail de M. Albert Babeau. Cela ne veut pas dire assurément que, même dans ces belles années de Louis XVI (l'expression est de Sainte-Beuve 2), tout fût parfait, qu'il n'y eût ni abus à détruire ni réformes à opérer. Les bourgeois d'autrefois — et j'ajoute les paysans et les ouvriers — avaient à porter comme nous le poids de la vie, et, pour eux, comme pour nous, il ne laissait pas d'être souvent lourd. Ni les souffrances ni les misères ne leur étaient inconnues : ils étaient gais pourtant, gais comme nous ne le sommes plus.
Charles Lacretelle, dans son Testament philosophique et littéraire, raconte qu'aux représentations de la comédie de Collin d'Harleville, r Optimiste ou V Homme toujours content 3, « tous les fronts s'épanouissaient et chacun battait des mains à ses propres rêves, à ses illusions. » — « Je m'unissais de bon cœur, dit-il, à mes voisins, jeunes ou vieux, qui se. reconnaissaient dans le gai M. de Plinville, et qui disaient tout bas ou tout haut : c'est moi, c'est encore moi ^. » Le pessimisme était chose si rare que le mot n'existait pas. C'est un néologisme, nous dit M. Littré dans son Dictionnaire.
Ce qui était commun alors, c'était le contentement, la belle humeur, la franche gaieté. A cet égard, tous