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Lettres au Censeur, VII

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M. Bardoux, au risque d'être obligé d'en faire remonter l'honneur au gouvernement de la Restauration, devait signaler cet extraordinaire développement de la fortune publique, et en montrer les conséquences au double point de vue politique et social. Et cependant il n'en dit pas un seul mot, oubliant qu'en histoire le péché d'omission est le plus grave de tous.

D'autres lacunes non moins singulières seraient à relever dans son ouvrage. Ainsi, à le lire, on serait tenté de croire que, de 1814 à 1830, la bourgeoisie était tout entière libérale et que le bourgeois royaliste était un mythe. Mais alors comment expliquer que, jusqu'en 1827, les élections aient été presque toutes royalistes, et cela sous l'empire d'une loi qui, en fixant le cens à 300 francs, remettait l'élection aux mains de la seule bourgeoisie? Est-ce qu'aux élections générales de 1824, le parti royaliste n'avait pas obtenu toutes les nominations, sauf dix-neuf? A Paris même, où ce n'était pas apparemment la noblesse qui formait la majorité du corps électoral, sur douze sièges, la droite en avait emporté neuf, contre trois échus à la gauche. Si lienjamin Constant, le général Foy et Casimir Périer étaient parvenus à se faire élire, les royalistes avaient fait passer MM. Cochin, Héricart de Thury, de la Panouse, Leroy, Sanlot-Baguenaut, Olivier, Bonnet, Breton et de Berthier. Aux élections de 1827, il est vrai, les libéraux conquirent les douze sièges de Paris, mais l'ensemble des élections n'en fut pas moins royaliste. L'opposition libérale réunit de 160 à 170 voix, les candidats de M. de Villèlè de 170 à 180, et l'opposition de droite de 70 à 80 ^

\. Illsloire du gouvernement jMrlcmenlaire, par M. Diivcrgier de Ilaurannc, t. IX, p. 13G. ~ « 11 était sorti des élections de 18:^7 une

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Le bourgeois royaliste existait donc sous la Ileslauration ; il existait à Paris aussi bien qu'en province, el le livre de M. Bardoux, qui n'en parle pas, qui le supprime complètement, ne saurait prétendre à être une histoire de la bourgeoisie française depuis 1789. C'était pourtant une figure originale et qu'un peintre eût dû s'estimer heureux de pouvoir fixer sur la toile, que celle de ce bourgeois de 1820, souvent plus royaliste que le roi. Ses sentiments, comme son costume, étaient mipartie des temps nouveaux et ini-partie des jours anciens. La chaleur de ses opinions était d'autant plus grande qu'elles avaient leur foyer dans son cœur plus encore que dans sa raison. Ces princes qu'il n'avait jamais vus, qu'il ne devait jamais connaître, il les aimait à l'égal de ses parents les plus proches; il ne séparait pas, dans ses affections, la famille royale de sa propro famille. Et c'est pourquoi, si modeste que fût sa condition, les joies, trop rares, qui éclairaient parfois les lambris dorés des Tuileries, projetaient leur reflet jusque sur son humble toit, comme aussi les douleurs qui assombrissaient, hélas! trop souvent le vieux palais, mettaient sa maison en deuil. Et ce même homme, qui eût donné sa vie pour le roi, conservait vis-à-vis de lui son indépendance ; plus frondeur que courtisan, il blâmait souvent sa politique et disait pis que pendre de ses ministres, — de braves gens cependant dont nous ne sommes pas près de revoiries pareils ; il n'était pas coureur de places, et son ambition se bornait à vivre dans la maison où il était né, à ajouter quelques champs aux champs que lui avait laissés son père. Le roi, au lieu de le nommer maire ou conseiller général.

Chambre de très bon aloi, composée presque enlièremcnl <lc royalistes. » Souvoiirs du feu duc dP Brogljo, t. IV, p H.

faisait-il choix d'un noble ou d'un propriétaire plus riche que lui, il trouvait cela tout naturel. Il n'estimait pas, comme Figaro, qui, grâce à Dieu, n'était pas un bourgeois, il n'estimait pas que tout fût perdu parce qu'il n'était pas le premier dans l'État et qu'il y avait au-dessus de lui des hommes qui ne s'étaient donné que la peine de naître. Si même il arrivait que, parmi les membres de sa chambre (on appelait ainsi en ce temps-là ce que nous appelons aujourd'hui le cercle), il y eût deux ou trois vieux gentilshommes, il tenait à grand honneur de faire leur partie. Singulier homme, et dont les vertus n'allaient point sans quelques défauts et quelques ridicules. 11 tonnait contre l'impiété des libéraux, et cela ne l'empêchait pas de chanter souvent, au dessert, à pleine voix, des chansons dont maint couplet était dirigé contre les moines. Il médisait volontiers de la fortune trop rapide de son voisin, qu'il accusait de jouer à la Bourse, et il nourrissait un terne à la loterie. L'obstination de ce malheureux terne à ne point sortir était un des gros mécomptes de sa vie, d'ailleurs la plus régulière du monde et la plus paisible. Sa matinée appartenait à ses auteurs favoris, Racine, Molière et La Fontaine, à moins pourtant qu'il n'allât à la Poissonnerie voir s'il y avait quelque belle pièce; de son après-midi, il faisait deux parts, consacrées l'une à ses affaires (qu'il négligeait bien un peu), et l'autre à musarder avec ses amis sous les ormes de la Promenade. Au demeurant, honnête, désintéressé, content de son lot, jovial (encore un vieux mot qui s'en va), friand, ami des longs repas, comme ces bourgeois d'autrefois dont M. Babeau nous a donné une si fidèle peinture, prompt à dire à ses voisins, comme le père de François Ghéron : « Ma foi, je ne sais pas trop ce qu'il y aura aujourd'hui à la maison; mais c'est égal,

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venez manger ma soupe. » — Et ce bourgeois-là, ne dites point, monsieur Bardoux, qu'il n'a pas existé : je l'ai connu, c'était mon grand-pè re.

Je viens d'esquisser, d'après mes plus lointains et mes plus chers souvenirs, le bourgeois de province et de petite ville au temps de la Restauration. Il m'étonnerait beaucoup que M. Bardoux n'eût pas connu, lui aussi, dans son enfance, quelques-uns de ces demeurants d'une époque évanouie, bourgeois très particuliers dont chacun avait son type, sa physionomie propre, si différente des figures effacées d'aujourd'hui. S'il l'avait voulu, il en aurait pu faire un crayon bien moins imparfait que le mien. Quant à cet autre type, non moins original, non moins curieux, le bourgeois royaliste de Paris, pour le peindre avec fidélité, à défaut de souvenirs personnels, les témoignages contemporains ne lui auraient pas manqué. Plus d'un, en effet, parmi ces bourgeois de 1820, a laissé trace dans les lettres ou dans là politique : tel, par exemple, l'historien des Croisades, cet aimable et spirituel Joseph Michaud. Condamné à mort par contumace après le 13 vendémiaire, proscrit après le 18 fructidor, directeur de la Quotidienne y il était homme de parti, et de parti absolu. C'était un ^lUra; mais l'indépendance, chez ce galant homme, marchait de pair avec la fidélité. « Je suis comme ces oiseaux, disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se laisser approcher, pas assez pour se laisser prendre. » Un jour, un ministre, voulant se rendre la Quotidienne favorable, le fit venir et ne lui ménagea pas les of-

fres les plus séduisantes. « Il n'y a qu'une chose, lui dit M. Micliaud, pour laquelle je pourrais vous faire quelque sacrifice. — Et laquelle? reprit vivement le ministre. — Ce serait si vous pouviez me donner la santé. » Sa santé, toute pauvre qu'elle était, son vif et charmant esprit, sa plume alerte et vaillante, il avait mis tout cela au service de Charles X; il faisait plus que défendre le roi, il l'aimait. Cela ne l'empêchait pas de lui parler librement, en homme qui n'est ni courtisan ni flatteur. U avait commis dans sa jeunesse quelques vers républicains; une feuille ministérielle, qui ne pardonnait pas à la Quotidienne de combattre le ministère Villèle, les exhuma. Charles X les lut et en parla à M. Michaud, qui répondit : « Les choses iraient bien mieux si le roi était aussi au courant de ses affaires que Sa Majesté paraît l'être des miennes. » Au mois de janvier 18i!7, M. de Lacretelle avait soumis à l'Académie française la proposition d'une supphque au roi à l'occasion de la loi sur la presse : M. Michaud fut de ceux qui adhérèrent, ce qui lui valut de perdre sa place de lecteur du roi et les appointements de mille écus qui y étaient attachés, seule récompense de ses longs services. Charles X le fit venir, et comme il lui adressait avec douceur quelques reproches : « Sire, dit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles, et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas assez riche pour parler, j Et il se tut 1.

M. Michaud était un « grand bourgeois. » Les petits, les ignorés, ceux-là surtout que l'historien de la Bourgeoisie française avait le devoir de faire revivre, ont tenu sans doute une moindre place; vainement

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