Eludes lUlémires, par Charles Labilte, t. II, p
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les cherclierail-on au château des Tuileries ou au palais Mazarin, et il semble bien qu'il soit difficile de les retrouver. 11 n'en est rien cependant; leur imago, au contraire, est partout, dans les comédies de Picard et les chansons de Désaugiers, dans les vaudevilles do Scribe et les romans de Balzac. Comme peintre de la vie aristocratique sous la Restauration, l'auteur de la Comédie humaine est assurément un guide trompeur. Ses descriptions du faubourg Saint-Germain sont de pure fantaisie; les modèles n'ont pas posé devant lui, ils ne sont pas entrés dans son atelier, pas plus qu'il n'a pénétré dans leurs salons. 11 a vécu, de plain-pied, en revanche, avec les bourgeois de ce temps-là; il a étudié de près leurs mœurs, leurs habitudes, il sait leur fort et leur faible, leurs qualités et leurs défauts. Aucun des traits de leur physionomie ne lui écliappe, et il les rend sur sa toile avec une précision, un relief, une intensité de vie prodigieuse. Chose remarquable! lui qui pousse si volontiers au noir ses portraits, il n'a pu se défendre, lorsqu'il s'est trouvé en présence de ces bourgeois royalistes d'avant 1830, de les peindre en beau, de faire ressortir, à côté de leurs petits ridicules, leurs admirables vertus. Deux figures dominent toute cette partie de son œuvre, le magistrat et le négociant, Popinot le juge et César Birotteau le parfumeur.
César Birotteau n'est rien moins qu'un héros de roman. Sa vie est la plus simple, la plus unie, la plus ordinaire du monde. Fils d'un closier des environs de Chinon, il est venu à pied à Paris chercher forlune avec un louis dans sa poche. Successivement gar<;on de magasin, second, puis premier commis chez M. et M'"° Uagon, parfumeurs dans la rue Saint-Hoch, ii l'enseigne de la RKLYE DES ROSIS, il épouse
M"® Constance Pillerault , première demoiselle d'un magasin de nouveautés , nommé le Petit Matelot, achète le fonds de ses patrons, et réussit si bien, à son tour, qu'en 1819 il est l'un des gros bonnets de son quartier, juge au tribunal de commerce, adjoint au maire du IP arrondissement, chef de bataillon dans la garde nationale, chevalier de la Légion d'honneur. La fuite d'un notaire, qui emporte les fonds placés chez lui par César, amène sa ruine et l'oblige à déposer son bilan. Il est mis en faillite (ce qui n'est pas assurément une aventure extraordinaire, aujourd'hui surtout; en 1819, il est vrai, le cas était plus rare). Grâce à l'abandon par sa femme et sa fille de tout ce qu'elles possédaient (ceci, je l'avoue, peut paraître invraisemblable, mais, je le répète, nous sommes en 1819), il donne à ses créanciers soixante pour cent. Bien qu'il ait obtenu un concordat et la remise entière du solde de sa dette, il ne se croit pas libéré vis-à-vis d'eux; à force de courage, de travail et de sacrifices, il parvient à les payer entièrement, intérêts et capital, et la Cour royale, sur les conclusions de l'avocat général, M. de Marchangy, prononce sa réhabilitation. Cette grande joie, après tant et de si pénibles émotions, cette joie suprême est trop forte : il n'y peut résister et il meurt dans les bras de son confesseur, l'abbé Loraux.
On sait quel merveilleux parti Balzac a tiré de cette simple histoire, et comment il a su élever cette tragédie bourgeoise à la hauteur de l'épopée. Les événements sont petits : qu'importe ! puisqu'il n'est pas de plus beau spectacle que celui de l'honnête homme en lutte contre l'adversité. César Birotteau est un héros et un martyr, un martyr qui se résigne, un héros qui s'ignore, et ceuxlà ne sont-ils pas les plus grands ? Balzac ne s'y est
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pas trompé; il a parfaitement compris que seule la religion pouvait rendre compte d'un semblable caractère : il a eu bien soin de faire de César Birolteau un homme « profondément religieux. » 11 n'a pas manqué non plus, — et ici encore il a été heureusement inspiré, — il n'a pas manqué d'en faire un bourgeois t profondément royaliste. » Je ne veux pas médire des abonnés du Constitutionnel.... de 1819, mais on m'accordera bien que César Birotteau, sceptique, libéral^ abonné du Constitutionnnel, — s'il ne devenait pas radicalement impossible, — cesserait du moins d'être vraisemblable : M. Bardoux lui-même n'y croirait pas. César Birotteau, à l'apogée de sa fortune, avait souci de sa toilette. 11 me semble que je le vois, avec sa redingote vert-ohve et son chapeau à grands bords : « Aucune puissance ne Feùt fait renoncer aux cravates de mousseline blanche dont les coins brodés par sa femme ou sa fille lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué blanc, boutonné carrément, descendait très bas sur son abdomen assez proéminent, car il avait un léger embonpoint. Il portait un pantalon bleu, des bas de soie noire et des souliers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent.... Quand il s'habillait pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d'or et son infaillible gilet carré dont les deux bouts s'entr'ouvraient alors afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap marron était à grands pans et à longues basques. 11 conserva, jusqu'en 1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais ne mettait la seconde que quand il s'habillait i. »
1. Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, p. 67.
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Jean-Jules Popinot, le magistrat royaliste, est beaucoup moins soigné dans sa mise que le marchand parfumeur de la rue Saint-Roch, tenu de faire honneur à son enseigne de la Reine des Roses. Juge d'instruction près le tribunal de première instance de la Seine, Popinot habite le premier étage d'une vieille maison de la rue du Fouarre, et son costume est suranné comme son logis. Son pantalon, toujours usé, ressemble à du voile, étoffe avec laquelle se font les robes d'avocats ; ses gros bas de laine grimacent dans ses souliers déformés ; sa cravate est tordue sans apprêt, et il ne songe guère, au sortir de l'audience, à rétablir le désordre que son rabat a mis dans le col de sa chemise recroquevillée. 11 ne porte jamais de gants, ayant pour habitude de fourrer ses mains dans ses goussets vides, dont l'entrée salie, presque toujours déchirée, ajoute un trait de plus à la négligence de sa personne K Un cœur d'or se cache sous ces pauvres habits. Popinot appartient à une de ces anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, essentiellement religieuses, un peu jansénistes, de traditions austères et fortes, où les vertus étaient intelligentes, où la vie était modeste et pleine de belles actions. 11 est la providence de tous les malheureux de son quartier. Il a fait convertir en parloir le magasin du rez-de-chaussée de sa maison. De quatre à sept heures du matin en été, de six à neuf en hiver, cette salle est pleine de femmes, d'enfants, d'indigents auxquels il donne audience. Ce juge d'instruction a les vertus et la charité d'un saint.
Ne dites pas : C'est du roman I Popinot a été inventé de toutes pièces par Balzac! — Non, c'est de l'histoire.
1. Vlnterdlclion, par H. de Balzac, p. 18. La scène de Vlnlerdlcuon se passe en 1828.
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Ce lypc du magistrat chrétien, Tune des plus nobles images de la vertu sur la terre, il a existé ; la Cour royale de Paris l'a connu sous la Uestauration. Il me suffira, pour le prouver, de rappeler ici trois noms, entre beaucoup d'autres : celui de Gustave de Havignan, substitut du procureur du roi près le tribunal de première instance, — celui de M. Jules Gossin, conseiller à la Cour, fondateur de la Société de Saint-François- Régis, — et enfin celui de M. Bérard des Glajoux, avocat général à la Cour, président de l'Œuvre de la Propagation de la foi, de l'Œuvre de secours aux prisonniers pour dettes et de plusieurs autres inslilutions charitables *.
En terminant son livre, où il n'est parlé que de la bourgeoisie libérale et révolutionnaire (il me semble bien pourtant que les deux termes s'excluent), M. Hardoux se demande si cette bourgeoisie pourra « clore la période révolutionnaire » et fonder enfin « la stabilité sociale et politique. » Que l'honorable écrivain me permette de le lui dire, il ne nous sera pas permis d'espérer le retour et le maintien d'un gouvernement conservateur, respectueux de la légalité et de la justice pour tous, tant que l'on verra d'honnêtes gens comme lui célébrer les veiHus des Girondins, « ces belles et humaines figures, » les présenter comme « une élite capable de prendre en main le progrès de la
1. M. de Ravignan descendit de son siège de magistral on 18*22, pour entrera Saint-Sulpice. M. Jules Gossin et M. Bérard des (ilajeux donnèrent leur démission en 1830. Voir ci-dessus le chapitre sur la Congrcfjation.
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nation, » saluer en eux « les plus purs des enfants de la bourgeoisie ^ ! » L'inconséquence est trop forte de s'élever contre les entreprises du radicalisme, de réclamer « la stabilité politique et sociale » et de glorifier, d'offrir en exemple les hommes du 20 juin, du 10 août et du 21 janvier !
J'ai déjà cité, au cours de ce chapitre, un passage de Don Quichotte. 11 en est un autre, dans l'immortel chef-d'œuvre de Cervantes, que je veux rappeler en finissant, et qui ne sera peut-être pas ici sans quelque à-propos.
L'ingénieux chevalier de la Manche suivait le grand chemin, accompagné de son écuyer Sancho. On aperçoit sur la route une douzaine d'hommes à pied, braves gens attachés ensemble par une chaîne de fer, et tous ayant les menottes : ils étaient conduits par deux cavaliers armés d'escopettes et deux fantassins armés de lances.
— Voici, dit Sancho, la chaîne des forçats que l'on mène ramer aux galères du roi.
— Comment ! des forçais ! s'écrie Don Quichotte ; est-il possible que le roi force ses sujets à ramer?
— Je vous dis, reprend l'écuyer, que ces gens-là sont condamnés, pour leurs délits, à servir sur les galères.
— Us n'y vont donc pas de bon gré?
— Non, assurément.
— Cela me suffit; je n'oublie point ce que ma profession m'ordonne.
Ferme sur ses étriers, la lance au poing. Don Quichotte, non sans avoir préalablement invoqué M™' Dulcinée du Toboso, fonce sur les archers, qu'il met en
1. La Bourgeoisie française, p. 67, 70, 441. - Sur les Girondins, « ces belles et humaines figures » voir plus haut notre chapitre m.
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fuite. A peine a-t-il délivré les prisonniers, parmi lesquels se trouve le fameux Ginos de Passamonl, qu'il les rassemble en cercle autour de lui, et, avec une gravité admirable, leur donne les plus beaux conseils du monde, les invitant à être bien sages, à ne plus faire de frasques, voire même à reprendre les chaines qu'il leur a ôtées, et, dans cet équipage, à se rendre en la ville du Toboso, pour y mettre dévotement genou en terre devant M"^® Dulcinée. Vous savez comment finit l'aventure. Ginès de Passamont, qui n'était guère patient (c'était là son moindre défaut), prend fort mal la harangue. Ses compagnons et lui font pleuvoir sur leur libérateur une grêle de pierres, lui arrachent le plat a barbe qui lui sert de casque, et le dépouillent de la casaque qu'il porte sur son armure. Sancho, lui, en est quitte pour son manteau. Pendant la bagarre, le brave écuyer s'était mis à l'abri derrière son âne.
Les membres du centre gauche, commençant par nous gratifier de la république, pour en venir plus tard à sermonner les radicaux du conseil municipal de Paris; les engageant, le plus honnêtement du monde, à mettre genou en terre devant « la république conservatrice, » cette nouvelle Dulcinée du Toboso, et, pour prix de leurs bons offices et de leurs belles paroles, criblés de pierres par.... Ginès de Passamont et ses collègues : ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que ce petit épisode d'hier ou de ce malin n'est point sans rappeler un peu ce vieux chapitre auquel Cervantes a donné pour titre : Comment Don Quichotte mit en liberté plusieurs infortunés que Von conduisait dans un lieu oîo ils ne voulaient pas aller ' 1