Daunou, Journal encyclopédique, 1789, t. VII, p
l'enseignement avant 1789. 361
France, d'instituer la guillotine, de verser des torrents de sang, pour tirer le pays de l'ignorance et pour répandre l'instruction.
Dira-t-on que, si les collèges étaient nombreux, l'éducation y était mauvaise et l'instruction médiocre? Ici encore les faits répondent et leur témoignage est irrécusable.
Que l'on compare le Journal officiel de 1887 dM Moniteur de 1789, les débats de notre Chambre des députés à ceux de l'Assemblée constituante. Si sévère que l'on puisse être pour les erreurs et les illusions des hommes de 1789, force est bien de reconnaître que ni le talent ni l'éloquence n'étaient rares sur les bancs du tiers état, du clergé ou de la noblesse, et qu'il ne vint jamais à Mirabeau l'idée de traiter ses collègues de sous-vétérinaires. Lorsque les Constituants disparurent pour faire place aux députés de la Législative, il se trouva que la France avait encore une réserve, un second ban d'hommes détalent, et qu'après les Mirabeau, les Maury, les Cazalès, les Malouet, les Sieyès, les Boisgelin, les Talleyrand, les Chapelier, les Merlin, les Thourel, les Meunier, les Clermont-Tonnerre, il y avait les Vergniaud, les Guadet, les Vaublanc, les Brissot, les Girardin, les Isnard, les Gensonné. En regard de ces noms et de tant d'autres qu'il serait aisé d'y joindre, je n'aurai pas la cruauté de mettre ici ceux des médiocres et ridicules comparses qui tiennent aujourd'hui le premier rang et jouent les premiers rôles dans les Assemblées françaises.
Insistera-t-on? Heprochera-t-on à l'enseignement d'avant 1789 ses méthodes surannées, la part trop grande accordée à la rhétorique, la part trop large faite au latin et au grec? Je ne juge pas les méthodes, je n'ai point à comparer celles d'autrefois et celles d'au-
jourd'liui ; je demande seulement à un témoin éclairé, à un juge délicat et sûr, je demande à Joubert ce qu'était renseignement secondaire avant la Révolution.
Dans une lettre à Fontanes, du 8 juin 1809, Joubert écrivait au grand maître de l'Université impériale :
Regrettons nos anciens collèges, c'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nation voulait. La philosophie et les mathématiques, dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires; l'histoire, la géographie et les autres connaissances dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre; on les apprend aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. Pour me servir d'une métaphore musicale...., on faisait résonner la touche de toutes les dispositions, on déterminait tous les esprits à se connaître et tous les talents à éclore.
C'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral singulier que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite, « espèce d'hommes, dit-il, connue en France et presque inconnue partout ailleurs, espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain, que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très grand nombre seront tous des siècles oTOSsiers, »
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Dans cette lettre, qu'il faudrait reproduire en entier, •loubert dit encore :
Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant et on se conservait modeste.... On (juittait, avide de s'instruire encore et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière et qu'ils se souviennent d'euxmêmes : ils avoueront (juc je dis vrai. I.a jeunesse de ce temps-là était un. âge plein d'enthousiasme, et par là môme de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Les élèves même moins bien doués cultivaient en eux avec délices les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues. Ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire «le plus beau, et, contents de pouvoir comprendre quehjues bons livres, ils avaient quelque part aux félicités littéraires.... On cultivait dans chaque esprit ce ([u'on pouvait cultiver et on n'en laissait aucun d'illettré et incapable d'admirer.
.loubert faisait honneur do ces succès moins à « la méthode » et au « choix de l'enseignement » qu'aux hommes qui enseignaient. C'est aux « corps ecclésiastiques enseignants, » particulièrement aux oraloriens, aux doctrinaires, aux jésuites, « aujourd'hui copiés, disait-il, par les instituteurs français, » qu'il attribue la gloire de celte « éducation littéraire, » qui a pour but de donner « aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poètes, les orateurs, les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis, teinture qui, certes, embellissait les mœurs, les manières et la vie entière. »
Dans nos collèges, ajoute Joubert, l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui peut charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient hmrs d»'lices de l'étude de ces beautés se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient dans l'exercice
de leurs fonctions un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait et égayé par de riantes perspectives; ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu ; et de ces dispositions naissait en eux une aménité de goûts et de manières, qui se communiquait non seulement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout où il y a des modèles, il y a des imitateurs 1. , •
Faites aussi large que vous le voudrez, dans ce tableau de nos anciens collèges, la part des sentiments et celle du cœur ; dites, je le veux bien, que cette peinture est un peu flattée; il n'en restera pas moins qu'elle est vraie et fidèle dans ses grandes lignes et que l'éducation d'autrefois n'a rien à redouter de la comparaison avec l'éducation d'aujourd'hui.
Je n'ai pris qu'un point dans l'ouvrage de M. l'abbé Sicard. Il serait facile d'en extraire bien d'autres détails intéressants, de signaler beaucoup d'autres questions sur lesquelles il abonde en renseignements neufs et curieux. Les chapitres consacrés aux écoles militaires, par exemple, seront, pour presque tous les lecteurs, une révélation véritable. On y verra que toutes les réformes scolaires dont on fait aujourd'hui tant de bruit, si elles ne sont pas renouvelées des Grecs, sont renouvelées.... des moines. L'école Monge, l'école Alsacienne, ne font que suivre de loin, nonpassibus œquis,