Pensées et Lettres de Joubert, t. II
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ce que les bénédictins de Sorèze ont essayé et mis en pratique, pendant cinquante ans, avec un succès et un retentissement qui portèrent dans toute l'Europe et au delà des mers la renommée de ce collège, où les inspecteurs généraux de 1800, alors qu'il s'agissait de reconstituer les études détruites par la Révolution, trouvèrent, selon leur expression, « un modèle colossal à imiter. »
Depuis la publication du livre de M. Sicard, M. l'abbé AUain, dans son volume sur ï Œuvre scolaire de la Révolutiouy a mis au jour des documents empruntés à la période du Consulat et qui confirment do la façon la plus éclatante les conclusions auxquelles était arrivé le savant auteur des Études classiques avant la Révolution. Voici la liste de ces documents : 1*" le rapport sur V instruction publique présenté au conseil d'État en l'an IX par le ministre Cliaptal ; t" les rapports remis au premier consul par les conseillers d'État Français (de Nantes), Ducliàtel, Thibaudeau, Najac, Lacuée, Fourcroy et Barbé-Marbois, à la suite de la mission dont ils furent chargés, la même année, dans les départements ; 3*" les vœux des conseils généraux de département dans leurs sessions de l'an Vlli et de l'an IX; 4** les réponses des conseils d'arrondissement au questionnaire de Chaptal (germinal et floréal an IX) ; 5" les statistiques départementales publiées en l'an IX et en l'an X par les préfets; G"' les rapports et les discussions qui ont précédé, au Tribunat et au Corps législatif, le vote de la loi de floréal an X.
Il est un point sur lequel tous ces documents s'accordent : tous demandent le retour à l'ancien état de choses, le rétablissement des anciennes écoles et des anciens collèges. « On peut donc, dit Chaptal, poser comme base fondamentale que, dans les temps qui ont précédé
la Révolution, la nature de l'instruction publique exigeait quelques réformes, mais on ne peut nier que la méthode (renseignement ne fût admirable. »
Les conseils généraux de vingt-deux départements demandent en termes formels le rétablissement des communautés enseignantes. On regrette ouvertement l'ancien régime, les fondations dilapidées. « Les écoles primaires, dit le conseil général de l'Aisne, les régences particulières des bourgs, les collèges de plein exercice formaient une instruction graduée, proportionnée aux âges, aux capacités. Tous ces établissements étaient entretenus par des fondations, par des fabriques, par de légères rétributions des particuliers. Tout a été vendu; il reste même peu de bâtiments. Qu'en est-il résulté? Les enfants ont été livrés à l'oisiveté la plus dangereuse, au vagabondage le plus alarmant. » — « Plusieurs écoles que la Révolution a fermées, dit le conseil général de la Loire, jouissaient autrefois de revenus donnés par des particuliers. Que sont devenus leurs titres ?» — « L'instruction publique, dit de son côté le conseil général d'Ille-et-Vilaine, est presque nulle dans toute la France, parce qu'on a -voulu s'écartçr de la pratique confirmée par l'expérience : on ne parle ni de la divinité, ni des principes de la morale. On croit donc qu'il faut en revenir à ce qui se faisait anciennement. »
Les préfets eux-mêmes sont d'accord avec les assemblées départementales sur la nécessité de restaurer les anciens collèges. « On ne peut se dissimuler que les pertes qu'a fait éprouver à cette ville (Bourges) et au département la suppression des anciens établissements ne sont pas réparées par les nouvelles institutions » (Cher). — « Les collèges, les universités ont été remplacés parles écoles centrales. Mais, avant 1789, chaque
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ville avait son collège, et il n'existe, dans chaque département, qu'une école centrale ; un grand nombre de pères de famille ne peuvent y envoyer leurs fils. On remédierait à cet inconvénient en établissant des écoles secondaires » (Drôme). Mêmes vœux dans TAude, dans les Hautes-Alpes, dans l'Aube, etc.
La discussion de la loi de floréal an X n'est pas moins instructive. Le projet était l'œuvre de Fourcroy, qui le présenta au Corps législatif et en développa les motifs dans son exposé; il ne peut se défendre de regretter l'état de choses ancien : « Le gouvernement regrette, dit-il, que l'état des finances ne lui ait pas permis d'entreprendre l'établissement des écoles secondaires et de recréer ce que les collèges anciens avaient d'utile y en élaguant les abus qui s'y étaient introduits. Ce n'est qu'après avoir reconnu que les moyens nécessaires pour cette opération importante ne sont pas en ce moment à sa disposition, qu'il a cru devoir adopter un autre mode.... Il aurait fallu plus de i2, 000, 000 de dépenses annuelles pour établir, aux frais du trésor public, 250 écoles secondaires, et cependant ce nombre indispensable eût été inférieur à celui des collèges qui existaient avant i789 et qui devaient presque tous leur existence à des fondations particulières. »
Devant le Tribunat, lorsque le projet de loi y fut apporté, Carion-Nisas demanda que la direction des lycées fût confiée exclusivement, comme avant 1789, à des célibataires, c'est-à-dire à des religieux. Il exprima, en même temps, le désir que le projet fût « coordonné » avec le Concordat.
Un autre tribun, Duvidal, fit, dans son discours, l'historique de nos vieux établissements et no dissimula pas leurs progrès dans les derniers temps de l'ancien régime : « Si le choix de l'instruction administrée dans
les collèges n'était pas aussi heureux qu'on eût pu le désirer, on ne saurait nier que la discipline et la subordination n'y fussent bien maintenues ; qu'une longue expérience n'y eût beaucoup perfectionné la méthode d'enseignement, et que même, depuis plusieurs années, le zèle et le talent des professeurs ne suppléassent, en grande partie, au peu d'étendue de la tâche qui leur était assignée. C'était un édifice gothique dans lequel il y avait beaucoup à conserver ; trop de précipitation Va fait écrouler et le malheur des temps en a dispersé les glorieux débris i. »
Que la diffusion de l'enseignement secondaire fût considérable avant 1789, beaucoup plus grande que de nos jours, les faits, les documents, les chiffres, les aveux mêmes des hommes les plus engagés dans les voies de la Révolution, ne peuvent à cet égard laisser aucun doute. Mais en était-il de même de l'enseignement primaire? L'instruction était largement départie à la noblesse, au clergé, à la bourgeoisie. Mais le peuple? S'en inquiétait-on seulement? Ou plutôt ne le maintenait-on pas à dessein dans une ignorance complète, absolue? Sur ce point, les écrivains révolutionnaires sont les plus affirmatifs'du monde, et, à leur tète, le plus célèbre d'entre eux, M. Michelet. Dans son Histoire de la Révolution, au milieu de tant d'autresénormités, il n'a pas craint de glisser cette audacieuse affirmation que, dans les campagnes, « le curé seul sa-
1. Séance du 7 floréal an X. Archives parlementaires, l'*' série, t. III, p. 527-536.
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vaitlire L » M. Miclielet écrivait cela en 1847. Un homme que je ne confonds pas avec M. Miclielet, M. Jules Simon, écrivait, de son côté, en 1865, dans un livre intitulé U École : « En 1774, sous l'abbé Terray, pour les écoles, rien. En 1775, dans le premier compte rendu deTurgot, pour les écoles, rien. En 1781, dans le compte rendu de Necker, pour les écoles, rien. De même, en 1785 et 1787.... L'histoire n'avait rien à raconter en ce genre jusqu'en 1789. La France était profondément, déplorableniont ignorante. Cela est étrange à dire d'un pays qui, depuis quatre siècles, se vante, non sans raison, d'être à la tête du monde civilisé 2. »
Membre de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Jules Simon semble ignorer — et c'est là peut-être ce qui est t profondément étrange » — d'abord, qu'avant 1789, l'instruction secondaire était plus répandue qu'en 1865, à l'époque où il écrivait son livre, qu'en 187:2, à l'époque où il était ministre de l'instruction publique; — ensuite, que si les comptes rendus de l'abbé Terray, de Turgot et de Necker ne portent rien pour les écoles, c'est parce que l'Église, parce que l'initiative locale et privée avaient libéralement pourvu à l'enseignement primaire comme à l'enseignement secondaire. Si les collèges se coipptaient par centaines, les « petites écoles » se comptaient par milliers, sans qu'il en coulât rien au trésor. En ce qui concerne l'enseignement primaire, en particulier, de nombreux documents ont été mis au jour, depuis vingt ans, de nombreuses monographies ont paru, qui, pour la plupart de nos départements, ont fourni les indications les plus précises, les
L Tome 1, p. 89.