Victor Pierre, La Terreur sous le Directoire
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inquisition fut exercée de toutes parts, et d'innombrables écoles furent fermées. On n'en continua pas moins à fuir l'école où l'on enseignait « la morale républicaine, » dùt-on, provisoirement du moins, renoncer à tout enseignement. « Le peuple français résista, disait en l'an IX le conseil d'arrondissement de Saint-Malo. En vain lui proposa-t-on des modes d'enseignement qui lui répugnaient; il les rejetait et attendait. Les pères lesmoins instruits, les mères les moins tendres disaient: « 11 vaut mieux que nos enfants restent sous nos yeux « que de n'avoir ni Dieu, ni foi, ni loi. » Ils le disaient, ils le disent encore •. »
« De l'an V à l'an Vlll, a pu écrire le conventionnel Grégoire, la persécution religieuse, armée de tous les moyens d'astuce, de séduction, de férocité, d'acharnement, a fait d'inutiles efforts pour attirer l'enfant à ses écoles, le peuple à ses fêtes décadaires 2. >
Ainsi, d'une part, écoles publiques très rares et à peu près désertes ; écoles privées combattues, écrasées avec insistance par le gouvernement : au total, enseignement primaire presque nul. Sur ce point, nul doute possible. Les témoignages, les textes abondent. En voici quelques-uns. En l'an II, à la séance du 13 fructidor (30 août 1794), un membre de la Convention s'écrie : « 11 est bien certain, et mes collègues le voient avec douleur, que Vinstruclion publique est nulle. » Un rapport au Directoire exécutif, en date du 13 germinal an IV (2 avril 1790), renferme cette constatation : « Depuis près de six ans, il n'existe plus d'instruction publique. » Deux jours avant, le 11 germinal (31 mars 1790),
f 1. Archives d'Ille-el-Vilaine.
2. Cité par Victor Pierre, L'École som lu Révolution françaite, p. 207.
Fourcroy avait dit, à la tribune du conseil des Anciens : « Partout on se plaint du défaut d'enseignement; dans les villes même les plus peuplées, à peine trouve-t-on quelques maisons particulières où l'on puisse faire donner à ses enfants les premiers éléments de la lecture et de l'écriture. Voilà Vétat au vrai de Vinstruction publique en France. » — « La génération, disait Bonnaire, au conseil des Cinq-Cents, le 28 nivôse an VII (17 janvier 1799), la génération qui touche à l'adolescence ne pourra, en l'an XII, exercer ses droits de citoyen : elle ne saurani lire ni écrire. •» En l'an IX, Chaptal, ministre de l'intérieur, était réduit à consigner, dans un rapport officiel, cet aveu : « La génération qui vient de toucher à la vingtième année est irrévocablement sacrifiée à l'ignorance : la masse de la nation croît sans instruction. » Les statistiques départementales, publiées en l'an IX et en l'an X par les préfets, confirment cette appréciation. A Metz, en 1789, il y avait cinq écoles gratuites pour le premier âge, dont une pour les garçons et quatre pour les filles, tenues par des religieux ou religieuses. En 1800, il n'y en a plus une seule. — « On a, dit le préfet de la Moselle, livré à l'ignorance une génération entière. » — Département de l'Ain : « En 1800, les écoles primaires étaient presque nulles dans ce département comme dans le reste de la France. » — Vosges : « L'instruction primaire est presque nulle. » — Sarthe : « L'enseignement primaire est nul. » — Meuse-Inférieure : « On craint que, dans une quinzaine, d'années, il n'y ait plus un homme sur cent qui sache écrire. » — Indre : « Les universités, les collèges, les séminaires, les maisons religieuses, les écoles gratuites, tout a été détruit, et, sur ces décombres, on a élevé de vastes plans d'instruction nouvelle. Presque tous sont restés sans exécution.... Nulle part, pour ainsi
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dire, les écoles primaires n'ont été instituées, et celles qui Vont été l'ont été si mal qu'il vaudrait presque autant qu'elles n'eussent pas été. Avec un pompeux et dispendieux système d'instruction publique, dix années ont été perdues pour l'instruction <. »
Je ne puis que fournir ici quelques mdications, jeter quelques notes, tracer une esquisse aussi imparfaile qu'insuffisante. Je renvoie le lecteur à l'ouvrage de M. l'abbé Allain : il y verra, par le détail, avec mille preuves à l'appui, combien a été néfaste l'œuvre scolaire de la Révolution. Le talent de l'écrivain égale, du reste, son érudition. Tels de ses chapitres, celui sur les Ecoles centrales par exemple, ou encore celui sur Y École normale de l'an III, sont des modèles d'exposition historique.
Mes observations, mes chicanes, si l'on veut, se réduiront à peu de chose. La première portera simplement sur un mot — moins qu'un mot, une épilhète. Parlant, à la page 129, du ministre Benezech, qui présida à la première organisation des écoles centrales, l'auteur l'appelle le « sage » Benezech. L'éloge est-il bien mérité? A l'époque même où il s'occupait de cette organisation, Benezech ordonnait à ses agents de donner la chasse aux « fanatiques, » c'est à-dire aux catholiques. « Par une surveillance active, écrivait-il, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, en-
i. Stalisliques des préfets. Elles sont cataloguées à la Bibliothèque nationale sous les n" L^» 9, 10, 11. — Abbé Allain, p 320 et suiv. — Albert Diiruy, p. 480, 496, — Taine, Le fléifime mwleme, p. 217 et suiv,
travez leurs mouvements, désolez leur patience; enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un instant de relâche; que sans vous voir ils vous sentent à chaque instant. » Il signale surtout à leur sollicitude les prêtres fidèles, qu'il appelle naturellement les « mauvais prêtres : » « Les mauvais prêtres sont les ennemis nécessaires, éternels, irréconciliables, les ennemis les plus dangereux de la Révolution. Méprisés par les hommes forts, ils dominent les faibles.... Que vos regards n'abandonnent pas un seul instant ces instruments de meurtre, de royalisme et d'anarchie, et que la loi qui comprime, qui frappe ou qui déporte les réfractaires reçoive une prompte el entière exécution 1. »
Le 2 germinal an IV, le commissaire près l'administration de la Meurthe signale au ministre de l'intérieur un vol à main armée commis par des soldats ; il attribue la démoralisation des militaires à l'indiscipline qui règne dans les dépôts, au libertinage et à l'affluence des filles publiques. Benezech lui adresse, le 27 germinal, cette curieuse réponse : « L'immoralité chez les hommes est encore une suite de leur ancien esclavage : les institutions républicaines, en les rapprochant de la nature, rappelleront le règne des mœurs. Nous opérerons cette régénération désirable, si nous réunissons nos efforts pour le maintien de la liberté et ^ de la république 2. » Pour édifiante qu'elle soit, cette petite leçon de « morale républicaine » ne me paraît pas faite cependant pour mériter à son auteur le titre de « sage. »