‹ Légendes révolutionnairesChapitre 2 sur 165 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

moyen âge. Besoin est donc d'y porter aussi la lumière, de détruire les erreurs qui la dénaturent, les mensonges qui la faussent. Aussi bien, c'est ici surtout que les légendes sont funestes. Combien de fois n'est-il pas arrivé qu'elles se sont traduites en actes, et qu'elles ont créé les événements? L'esprit révolutionnaire restera debout tant que les légendes révolutionnaires ne seront pas renversées. Vienne le jour où l'histoire leur substituera la vérité! Ce jour-là, le salut sera proche, car nous serons enfin « désaveuglés. »

Le Grand-Conleau (Morbihan), 19 juin 1893.

Je me souviens encore, après trente ans passés, de la douloureuse émotion que j'éprouvai, le jour où notre professeur d'histoire, dans une leçon sur l'école économique de Quesnay et sur la liberté du commerce des grains, nous parla du Pacte de famine et stigmatisa, en termes indignés, la conduite de Louis XV affamant ses sujets', se jouant de leur misère et demandant à d'odieuses spéculations l'argent nécessaire à ses débauches. Ce professeur avait été l'un des plus brillants lauréats de l'Université, l'un des élèves les plus distingués de l'École normale; il possédait un réel talent de parole. Son indignation d'ailleurs n'avait rien de joué. Sa sincérité était entière, sa conviction profonde. Aussi l'effet de sa leçon fut-il considérable sur son jeune auditoire. Les cancres eux-mêmes, qui d'ha-

1. Le Pacte de famine, par Gustave Bord, un volume grand in-8", orné de quatre photogravures. — A. Sauton, éditeur, 41, rue du Bac. — Le Pacte de famine, par Léon Biollay, un volume in-8°, Guillaumin et C'% éditeurs, rue de Richelieu.

bitude n'écoutaient guère, avaient cette fois prêté Toreille; la plupart même avaient pris des notes et ne se firent pas faute, dans leur rédaction, de dire brutalement son fait à ce pauvre Louis XV. Seul, je me refusai à admettre l'existence du fameux pacte de famine. Malheureusement, je n'avais que de vagues présomptions à opposer aux faits précis, aux documents authentiques produits par notre professeur. Il se donna le plaisir de lire publiquement ma copie, de la réfuter courtoisement, de corroborer sa thèse par des arguments nouveaux et qui parurent à tous irréfutables. Son triomphe fut d'autant plus complet qu'il l'assaisonna, je dois le dire, de beaucoup de bonne grâce. Il rappela que, l'année précédente, j'avais eu le premier prix d'histoire, et il ajouta en souriant : « C'est moi qui ai eu le plaisir de vous couronner et de vous remettre les quatre volumes de V Histoire des Français^ de M. Théophile Lavallée. Je suis bien sûr que vous les avez lus ; vous aurez reconnu bien vite que l'auteur est un esprit judicieux, modéré, un juge équitable de la vieille France et de l'ancienne monarchie. Vous ne récuserez pas son témoignage. Le voici textuellement :

La liberté du commerce des grains, décrétée en 1754, avait été révoquée pendant la guerre de Sept ans ; mais en 1764 les économistes l'avaient fait rétablir et même avaient obtenu la liberté d'exportation. Alors une société secrète se forma, dans laquelle le roi lui-même était actionnaire pour dix millions, qui accaparait les blés, les faisait sortir de France, excitait ainsi la hausse, et réimportait ces mêmes blés avec d'énormes bénéfices. Le cri public devint tel qu'en 1770 l'abbé Terray défendit la libre circulation des grains ; mais le pacte de famine ne fut pas détruit ; les accaparements à l'intérieur continuèrent. Le roi s'était fait une caisse particulière avec laquelle il agiotait sur le prix des blés, se vantant à tout le monde du lucre infernal qu'il faisait sur ses sujets ; la société ne lâchait les grains accaparés qu'au

moment où le peuple allait se révolter ou mourir de faim. Nul n'osait révéler ce pacte abominable, qui avait des complices partout, môme dans les parlements ; il avait été défendu, sous peine de mort, aux écrivains de parler de finances, et la moindre plainte était étouffée dans les cachots de la Bastille. Aussi le peuple, poussé aux dernières limites de la misère, conçut-il la haine la plus atroce contre le gouvernement, les nobles, les riches, haine qui devait un jour se traduire en horribles vengeances i .

Je fis timidement observer que M. Théophile Lavallée avait peut-être manqué ici de modération et de jugement, voire même du bon sens le plus élémentaire, attendu qu'il était bien difficile d'admettre que Louis XV, s'il avait fait un tour pareil, eût été assez sot pour s'en vantera tout le monde. Mais je m'aperçus aussitôt que ma défense avait peu de succès, même parmi mes camarades; les cancres surtout avaient peine à contenir leur indignation. Je crois bien qu'un ou deux de ceux-là siègent aujourd'hui sur les bancs de la Chambre des députés, et il ne m'étonnerait pas que ce fût précisément l'un d'eux qui, l'autre jour, dans la discussion de la loi sur les céréales, a lancé, d'un air triomphant, cette interruption demeurée sans réponse : Et le pacte de famine ?

Quelques années s'écoulèrent, notre professeur d'histoire était mort, en pleine jeunesse et en plein talent. J'achevais mes études de droit. Comme je traversais les boulevards, une affiche de spectacle m'arrêta au passage, évoquant soudain dans ma mémoire ce petit

Page 1