‹ Légendes révolutionnairesChapitre 23 sur 165 · Voltaire, édition Beuchot, t. XXXIX, p · texte numérisé non relu

Voltaire, édition Beuchot, t. XXXIX, p

2. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, depuis MDCCLXII jusqu'à nos jours, 2 juin 1784. — Léon BioUay, p. 201. — A la mort de Louis XV, on ne trouva dans sa cassette particulière que « 44,000 livres d'argent et des bijoux de médiocre valeur. » — Journal de Papillon de la Ferlé, p. 367.

ouverte avec le gouvernement. La question des subsistances, les inquiétudes répandues à ce sujet, leur offraient un terrain trop favorable pour qu'ils négligeassent d'y descendre. Le Parlement de Normandie, en particulier, voyait avec un profond mécontentement les sacrifices faits par le Trésor au profit des Parisiens. 11 était un adversaire déclaré de l'exportation des blés, autorisée par les ministres. Autour de lui, d'ailleurs, la population était en proie à une vive surexcitation. Des émeutes, occasionnées par la cherté et par l'enlèvement des grains, avaient éclaté dans la province. C'est dans ces circonstances, avec une liberté de langage que ne connaissent plus depuis longtemps nos cours souveraines, que le Parlement de Rouen adressa au roi, le 5 mai 1768, un Mémoire demandant que l'exportation fût interdite. Aucune suite n'ayant été donnée à sa réclamation, il commença des poursuites contre les individus qui achetaient des blés dans les greniers et qui n'étaient, à ses yeux, que les agents des monopoleurs. Un ordre du roi suspendit ces poursuites. La réponse du Parlement ne se fit pas attendre. Dans un second Mémoire au roi, il se plaignit « d'achats considérables, faits en même temps, pour un même compte, dans plusieurs marchés de l'Europe. » — « Des entreprises de particuliers, ajoutait-il, ne peuvent être aussi énormes; il n'y a qu'une société dont les membres sont puissants en crédit, qui soit capable d'un tel effort ; ici on a reconnu l'impression du pouvoir, le pas de l'autorité. Le négociant spéculateur ne s'y est pas trompé ; les enarrhements ont été faits à l'ombre de l'autorité, par des gens soutenus et bravant toutes les défenses ; nous en avons la preuve entre nos mains.... Sire, notre devoir est de vous avertir que le royaume est menacé des plus terribles dangers. L'unique remède à son état

violent est de punir l'abus, de faire régner les lois, de réprimer la cupidité des monopoleurs ou de laisser à vos cours le soin de les poursuivre. »

Le Parlement disait avoir des preuves en mains et demandait la répression des monopoleurs. Le ministre Berlin lui envoya sur-le-champ des lettres patentes ordonnant « d'informer et de procéder contre ceux qui, de dessein prémédité, auraient causé le renchérissement des grains par quelque manœuvre que ce fût, ainsi que contre ceux qui, méchamment, auraient semé ou accrédité les bruits de ces manœuvres par des propos ou des écrits. » Dans une lettre qui accompagnait l'envoi des lettres patentes, Berlin faisait remarquer au Parlement « que ses réflexions n'étaient que des conjectures, et des conjectures peu conformes au respect du roi. » Il terminait par une mise en demeure au Parlement de fournir ses preuves. Le Parlement de Rouen, qui n' avait point de preuves, fut contraint d'envoyer au roi une lettre d'excuses : « Quand nous avons dit, écrivait-il, que le monopole existait et qu'il était protégé, à Dieu ne plaise, Sire, que nous eussions en vue Votre Majesté! mais peut-être quelques-uns de ceux à qui vous distribuez votre autorité i. » Ce peutêtre, cette insinuation derrière laquelle le Parlement essayait de couvrir sa retraite, tombait mal. Les achats de blé, par lui dénoncés, avaient été exécutés sous la direction de Trudaine de Montigny, chargé depuis 1767 de l'administration des subsistances — de Trudaine, qui était le désintéressement et l'honneur même '^.

1. Histoire du Parlement de Normandie, par A. Floquet, t. VI, p. 429-431. — Gustave Bord, p. 32. — Léon Biollay, ch. vu.

2. Sur Trudaine de Montigny, voy. ci-dessus, p. 33. On lit, à la date du 19 janvier 1769, dans les Mémoires secrets, qui venaient

Est-il nécessaire maintenant de réfuter les autres assertions de Le Prévôt, si complaisamment reproduites par les historiens ? N'ont-ils pas fait preuve, en particulier, d'une crédulité véritablement prodigieuse en admettant comme une chose toute simple cette chose impossible : des récoltes entières, tous les blés de France, expédiés à Jersey, à Guernesey, à Terre-Neuve, emmagasinés dans ces îles, rembarques, réimportés en France, afin d'être vendus à bénéfice ? N'admirez-vous pas l'habileté de ces gens qui, pour gagner 25 ou 30 pour 100 sur le prix d'achat de leur marchandise, commencent par la grever de 50 ou 60 pour 100 de frais ? On ne saurait certes évaluer à moins les dépenses nécessaires pour faire conduire les blés des marchés de l'intérieur aux ports d'embarquement, les charger, les débarquer, les mettre en magasin, les rembarquer, les décharger, les ramener sur les lieux de vente; tous frais considérables, exorbitants, auxquels il faut ajouter un fret d'aller et un fret de retour, et cela à une époque où les frets étaient extrêmement élevés, même pour les petits trajets, où ils étaient énormes pour des voyages comme celui de Terre-Neuve. Autre difficulté, à laquelle les tenants du Pacte de famine ne paraissent pas avoir songé : pour transporter, je ne dis

d'annoncer la mort de Trudaine père, conseiller d'État, intendant des finances, directeur de l'administration des ponts et chaussées et de celle du commerce : « La perte devient moins irréparable en ce qu'il a eu le temps de former un élève et un digne successeur en la personne de M. Trudaine de Montigny, son fils, qui, très jeune encore, a déjà eu l'honneur d'imiter la modestie de son père, en refusant le contrôle général offert depuis longtemps au premier et tout récemment à celui-ci. » Les Mémoires secrets disaient du même administrateur, le 8 août 1777 : « M. de Trudaine est mort subitement, il y a quelques jours. Il est regretté. » — Léon BioUay, ch. VI et vu.

pas une récolte entière, mais une faible partie de la récolte d'une année, soit, par exemple, 2 millions d'hectolitres, pesant de 150 à 160 millions de kilogrammes, sans compter leur enveloppe, il eût fallu mettre en mouvement au moins 160,000 charrettes attelées d'un cheval et 500 navires de 320 tonneaux chacun 1. Ces milliers de charrettes auraient traversé la France, ces centaines de navires auraient quitté nos ports, les uns et les autres chargés de blés, et personne n'en aurait rien su! Et cela aurait duré pendant soixante ans! pendant soixante-dix ans! La discussion doit s'arrêter où la folie commence.

J'ai été long ; je ne le regretterai pas si j'ai pu faire passer ma conviction dans l'esprit du lecteur.

Le Pacte de famine n'a jamais existé. De toutes les légendes inventées pour « justifier les colères révolutionnaires, » il n'en est pas une seule dont la fausseté soit plus manifeste.

Avec son loyal et ferme bon sens, M. Mortimer-Ternaux, rencontrant sur sa route, dans son Histoire de la Terreur, Le Prévôt de Beaumont et ses prétendues révélations, écrivait en 1866 :

Le Pacte de famine a-t-il jamais existé ? C'est là un problème historique qu'il ne nous appartient pas de trancher d'une manière définitive ; car pour cela il faudrait nous livrer à l'étude approfondie de tout le système économique et financier de l'administration française pendant les soixante années qui précédèrent la Révolution française. Nous nous contenterons d'exhumer de la poussière des archives quelques documents nouveaux qui font connaître ce qu'était en réalité celui qui dénonça ce pacte, homme digne de fort

1. De V alimentation des peuples, par Delamare, p. 49-51.— G. Bord, p. 73.

peu de considération et dont cependant certains romanciers ont voulu faire un héros légendaire i .

Cette étude approfondie de tout le système économique et financier de r administration française au dixhuitième sièclCy que M. Mortimer-Ternaux regrettait de ne pouvoir entreprendre, deux honorables écrivains s'y sont livrés avec un soin patient, avec une conscience que l'on ne saurait trop louer. L'ouvrage de M. Gustave Bord et celui de M. Léon Biollay, tous les deux puisés aux sources, tranchent la question d'une manière définitive. Jamais preuves ne furent mieux établies, jamais démonstration ne fut plus complète. Nous leur devons cette satisfaction de pouvoir nous dire, avec une sécurité absolue : le Pacte de famine est un mensonge.

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