Histoire de la Terreur , t. V, p
11 a fallu plus de temps pour démolir la légende de la prise de la Bastille que pour prendre la Bastille ellemême. Mais enfin, aujourd'hui, de cette vieille légende plus rien ne reste, pas même une pierre, sur laquelle un héritier de Palloy puisse écrire le nom de ce vainqueur, glorieux entre tous, le cuisinier Desnot, qui coupa le cou au gouverneur, M. de Launay, avec un petit couteau de poche. Grâce à quelques vrais érudits, à quelques historiens dignes de ce nom, nul n'ignore à présent que la Bastille n'a pas été prise « par le peuple, par le peuple tout entier, » comme le dit Michelet dans son étrange Histoire de la Révolution, mais par quelques soldats révoltés et par quelques vainqueurs civils, badauds et curieux, transformés par le hasard d'un jour en preneurs de citadelles. Elle a été prise sans avoir été défendue. Cette facile victoire a été déshonorée par de lâches assassinats : on a égorgé une vingtaine de malheureux et porté au bout des piques sept ou huit tètes. Les vainqueurs, je parle des plus honnêtes, ont passé leur vie à quémander des récompenses, des médailles, de ^argent, des pen-
siens K Les autres, les vrais vainqueurs, ceux dont l'histoire a retenu les noms, sont des gens perdus de crimes, des émules du cuisinier Desnot : Stanislas Maillard, Fournier l'Américain, le général Santerre, le général Rossignol, le représentant du peuple Léonard Bourdon, le clerc de procureur Parein, qui présida des commissions militaires en Vendée et à Lyon, rivalisant de cruauté, ici avec Collol-d'Herbois, là avec Carrier 2. Aujourd'hui tout cela est connu, et je n'y veux pas revenir. Je voudrais, sans m'arrèter davantage à la journée du 14 juillet, rechercher ce que fut la Bastille sous Louis XVI. Était-ce alors, comme on l'a prétendu, un « antre horrible, » une « caverne affreuse, » la plus épouvantable des géhennes? Était-ce, au contraire, une prison clémente, douce entre toutes, et telle que depuis on n'a pas revu sa pareille? La question, ce me semble, vaut la peine d'être éclaircie. Mais, avant de l'aborder, je tiens à mettre sous les yeux du lecteur les peintures qu'ont faites de la vieille prison royale les historiens révolutionnaires, et en particulier MM. Louis Blanc et Michelet.
Écoutons d'abord Michelet :
La Bastille méritait bien cette haine, la haine du peuple. Il y avait bien d'autres prisons, mais celle-ci, c'était celle de l'arbitraire capricieux, du despotisme fantasque, de l'inquisition ecclésiastique et bureaucratique. La cour avait fait
1. Victor Fournel, les Hommes du U juillet. Calmann-Lévy, éditeur, 1890.— La Prise de la Bastille, par Gustave Bord. H. Champion, éditeur, 1882.
2. Voy., dans le Correspondant du 10 juillet 1891, notre article sur les Hommes du iA juillet et l'Événement de Varennes.
de la Bastille le domicile des libres esprits, la prison de la pensée. Moins remplie sous Louis XVI, elle avait été plus dure (la promenade fut ôtée aux prisonniers), plus dure et non moins injuste : on rougit pour la France d'êtro obligé de dire que le crime d'un des prisonniers était d'avoir donné un secret utile à notre marine ! On craignait qu'il ne le portât ailleurs U
La Bastille une fois prise, tout le monde l'alla voir, c On visitait ces tours sinistres, ces cachots noirs, profonds, fétides, où le prisonnier, au niveau des égouts, vivait assiégé, menacé des crapauds, des rats, de toutes les bétes immondes 2. »
Mais cette description de Michelet a une couleur d'idylle, si on la compare à celle de Louis Blanc :
On raconte, écrit ce dernier, que Galigula disait à ses bourreaux : « Frappez de manière à ce qu'on se sente mourir ; » on se sentait mourir à la Bastille. Un soupirail, pratiqué dans des murs de dix ou douze pieds d'épaisseur et fermé par trois grilles à barreaux croisés, ne transmettait à la plupart des chambres que ce qu'il faut de lumière pour qu'on en regrette l'absence. Il y avait des réduits à cages de fer.... Mais rien de comparable aux cachots du bas, affreux repaires de crapauds, de lézards, de rats monstrueux, d'araignées. De ces cachots, dont l'ameublement consistait en une énorme pierre recouverte d'un peu de paille et qui étaient enfoncés de dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour, plusieurs n'avaient d'autre ouverture qu'une barbacane donnant sur le fossé où se dégorgeait le grand égout de la rue Saint-Antoine. De sorte qu'on y respirait un air empesté, en compagnie d'animaux hideux, au sein des ténèbres....
Mais qu'était-ce que ces souffrances physiques des captifs au prix de leurs douleurs morales, de cette agonie sans limite assignée, sans mesure connue, dont rien ne venait rompre l'écrasante uniformité ? Car, le pont-levis de la cour