‹ Légendes révolutionnairesChapitre 25 sur 165 · Ibid., 1. 1, p · texte numérisé non relu

Ibid., 1. 1, p

intérieure une fois franchi, c'en était fait du prisonnier. Enveloppé des ombres les plus sinistres du mystère, condamné à une ignorance absolue, formidable, et du délit qui lui était imputé, et du genre de supplice qui l'attendait, il avait cessé d'appartenir à la terre. Plus d'amis, plus de famille, plus de patrie, plus d'amour. Pour lui désormais tout l'univers allait être dans les porte-clefs farouches qui lui apporteraient ses aliments ou dans les infortunés dont il devinerait la présence au fracas des portes roulant sur leurs gonds, au grincement des verrous prolongé par le vide sonore des tours. Ce qui n'avait pas d'écho, c'était le bruit des supplications ; ce qui ne perçait pas l'épaisseur des voûtes, c'était le son des paroles amies ! Il arriva que des enfants portèrent le deuil de leur père sans se douter qu'ils vivaient audessus de lui.

Encore si, par un coup de désespoir, on avait pu se faire à soi-même son destin ! Mais non : une prévoyance barbare refusait au prisonnier tout moyen de suicide. «On ne laisse à un prisonnier, dit Linguet, ni ciseaux, ni couteaux, ni rasoirs. Quand on lui sert les aliments que ses larmes arrosent, il faut que le porte-clefs lui coupe chaque fois les morceaux. » Mourir de faim, cela même ne se pouvait pas. Latude étant resté cent trente-trois heures sans manger ni boire, ses bourreaux lui ouvrirent la bouche avec des clefs et lui firent, par violence, avaler de la nourriture : la vie de chaque victime était probablement considérée comme la propriété des persécuteurs^ comme leur proie inviolable. Ainsi donc, à moins d'un caprice de clémence, il fallait vivre à se ronger le cœur. Malheureux ! ils étaient si complètement retranchés du nombre des humains, que souvent l'opprimé continuait de crier miséricorde quand l'oppresseur se trouvait déjà enterré depuis longtemps. Il y en eut qui, fous de douleur, écumant de rage, finirent par laisser leur poussière à la Bastille, quoiqu'il ne leur restât plus d'ennemi, et uniquement parce qu'ils avaient été oubliés 1 I

Lorsque M. Louis Blanc et M. Michelet se sont 1. îuoqis Blanc, Histoire de la Révolution, t. II, p. 313 et suivantes.

trouvés, dans leurs livres, en présence de celte question de la Bastille, et qu'ils ont eu à la traiter, leur siège était fait. Tout au plus ont-ils feuilleté les Mémoires de Latude et ceux de Linguet, — les mémoires d'un fou * et ceux d'un journaliste de mauvaise foi 2. Quant à étudier les faits, à remonter aux sources, à consulter les documents et les pièces d'archives, ils s'en sont bien gardés. Ne savaient-ils pas d'ailleurs qu'ils pouvaient compter sur la crédulité de leurs lecteurs, et que nous sommes dans un temps où la calomnie a toute licence, où le mensonge se peut étaler, sans avoir à craindre de contradicteurs? Voici pourtant qu'un érudit s'est trouvé qui, pendant de longues années, vivantau milieu même des archives de la Bastille, les a classées et cataloguées ; qui ne s'en est pas tenu là, qui a lu, étudié, ces milliers de pièces, et qui a dit, preuves en main, la vérité sur la Bastille, — la vérité qui est justement le contraire de ce qu'affirment les historiens révolutionnaires. C'est au moment où le Centenaire et l'Exposition de 89 battaient leur plein, que ce galant homme, M. Frantz Funck-Brentano, a porté ce rude coup à la Bastille révolutionnaire, à celle de MM. Louis Blanc et Michelet. Déjà, quelques années auparavant, dès 1880, M. Alfred Bégis avait publié, dans la Nouvelle Revue, un document qui éclairait d'une vive lumière cette question de la Bastille. D'autres documents non moins précieux avaient été mis au jour, en 1883, par M. Gus-

1. Sur Latude, voy. le remarquable article de M. Frantz Funck- Brentano, dans la Revue des Deux Mondes du 1" octobre 1889.

2. Un contemporain a pu dire des Mémoires de Linguet sur la Bastille : « C'est le mensonge le plus long qui ait été imprimé. » Observations sur V histoire de la Bastille publiée par M. Linguet, 1789, p. 49. — Voy. aussi La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 118.

tave Bord, dans la Revue de la Révolution i. M'aidant de ces travaux, les complétant à l'occasion, j'essaierai de redresser les erreurs, de réfuter la légende. Je m'en tiendrai, du reste, à ce qui fait l'objet du présent chapitre, à la Bastille sous Louis XVI.

« Le pont-levis de la cour intérieure une fois franchi, écrit M. Louis Blanc, c'en était fait du prisonnier. Enveloppé des ombres les plus sinistres du mystère, condamné à une ignorance absolue, formidable, et du délit qui lui était imputé, et du genre de supplice qui l'attendait, il avait cessé d'appartenir à la terre. » Rien de moins exact. La règle voulait que tout nouvel arrivant fût interrogé dans les vingt-quatre heures. C'est ce que reconnaît l'auteur peu suspect de la Bastille dévoilée 2. M. Funck-Brentano a eu en main les interrogatoires des prisonniers : il constate que les juges les questionnaient avec bienveillance, les engageant à ne pas se troubler et à relire soigneusement leur interrogatoire avant d'y apposer leur signature. Les témoignages de prisonniers se louant de leurs juges abondent

1. La Vie à la Bastille, par F. Funck-Brentano, sous-bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal. (La Réforme sociale, juillet 1889.)— Le Registre d'écrou de la Bastille de i782 à d789, par Alfred Bégis. {Nouvelle Revue du l*"' décembre 1880..) — Liste des prisonniers enfermés à la Bastille sous Louis XVI, par Gustave Bord. {Revue de la Révolution, année 1883.)

2. «....L'interrogatoire d'usage dans les vingt-quatre heures.... >• La Bastille dévoilée, fascicule II, p. 91. — La Bastille dévoilée, ou recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire. Paris, chez Desenne, au Palais-Royal, 1790. (Par Pierre-Louis Manuel, homme de lettres, procureur de la Commune, député de Paris à la Convention, guillotiné le 14 novembre 1793.)

aux archives de la Bastille K Quand l'affaireélait d'importance et le prisonnier de marque, il comparaissait devant une commission spéciale. Dans les affaires ordinaires, un commissaire au Châtelet entendait les détenus et envoyait leur interrogatoire revêtu de leur signature au lieutenant de police ; il devait toujours accompagner cette pièce de son opinion motivée. Le lieutenant de police décidait alors si l'arrestation serait ou non maintenue 2. Les mises en liberté à la suite des premiers interrogatoires étaient fréquentes. Elles atteignent sous Louis XVI le chiffre de 20 pour 100 3.

« Pour le prisonnier, continue M. Louis Blanc, plus d'amis, plus de famille, plus de patrie. » La réalité, nous Talions voir, était beaucoup moins navrante.

Les interrogatoires terminés, le prisonnier obtenait assez facilement la permission de voir ses parents et ses amis. « Les lettres écrites par le lieutenant de police pour accorder les autorisations sont innombrables '*. » Le lieutenant de police et les officiers du château '^ veillaient à ce que la fortune et les affaires du détenu souffrissent le moins possible de son séjour à la Bastille. Si les affirmations de M. Funck-Brentano sur ce point n'étaient appuyées sur des documents authentiques, sur des pièces sans nombre, ce serait à n'y pas croire. Comme il y avait un médecin de la Bastille,

1. « Nous avons trouvé, dit M. Funck-Brentano, bien des témoignages de prisonniers se louant de leurs juges. » {La Vie à la Bastille, p. 11. — Voy. le témoignage de Manuel lui-même, Bastille dévoilée, fascicule III, p. 134, note 1.)

Page 1