‹ Légendes révolutionnairesChapitre 43 sur 165 · La Vie à la Bastille, p · texte numérisé non relu

La Vie à la Bastille, p

demandera. » Tel est le menu accordé chaque jour au sieur Dumont pendant sa maladie et approuvé par le lieutenant de police. En même temps que le malade recevait ainsi une nourriture plus délicate que la nourriture ordinaire, on augmentait, pour chauffer sa chambre, la fourniture de bois réglementaire. La convalescence venue, on lui permettait de se promener dans le jardin du château. Quelquefois même, il lui arrivait d'être mis en liberté provisoire, sous la condition de revenir se constituer prisonnier après sa guérison ; ou bien encore, on le plaçait chez un médecin ou chirurgien de Paris qui s'engageait à le ramener à la Bastille quand il serait rétabli i.

Tout cela est prouvé par des pièces d'archives, d'une authenticité indiscutable. — Et maintenant, libre à M. Louis Blanc de s'écrier : « Le pont-levis une fois franchi, c'enestfait du prisonnier.... // avait cessé d'appartenir à la terre.... Encore si, par un coup de désespoir, on avait pu se faire à soi-même son destin! Mais non : une prévoyance barbare refusait au prisonnier tout moyen de suicide.... La vie de chaque victime était considérée comme la propriété des persécuteurs, comme leur proie inviolable...., il fallait vivre à se ronger le cœur! » — M. Louis Blanc, cette fois, a raison : à la Bastille, nous venons de le voir, il n'était pas si facile que cela de mourir.

On y était malade, c'est vrai, comme ailleurs ; mais on y était soigné souvent mieux qu'ailleurs. Aussi, — fait invraisemblable à coup sûr, mais qui n'en est pas moins vrai, — d'aucuns refusaient d'en sortir. « Bien des prisonniers, dit M. Funck-Brentano, furent fâchés

1. Funck-Brentano, loc. cit. — M. Funck-Brentano a tout un chapitre intitulé : la Bastille- Hôpital.

d'être mis dehors. Nous pouvons citer des exemples de personnes qui cherchèrent à se faire mettre à la Bastille ; d'autres refusèrent leur liberté, d'autres tâchèrent de faire prolonger leur détention i. »

Il fallait pourtant s'exécuter ; il fallait s'en aller enfin. Si le prisonnier libéré était dénué de ressources, il n'était pas rare que le gouverneur de la Bastille lui donnât un peu d'argent. Le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi de 1783 à 1789, accompagnait presque toujours la mise en liberté d'une petite pension.

M. Fiinck-Brentano, à qui j'ai emprunté la plus grande partie des détails qu'on vient de lire, termine son étude sur la Vie à la Bastille par cette conclusion : « Tel a été le régime de la Bastille ; nous pouvons affirmer qu'il n'y avait pas au siècle dernier une prison en Europe où les prisonniers fussent entourés d'autant d'égards et de confort ; il n'y en a pas une aujourd'hui. »

Pour étrange que puisse paraître le mot égards en un pareil sujet, il n'est pas hors de saison. J'ai déjà cité l'anecdote de Dumouriez et du porte-clefs qui s'était permis de « se servir vis-à-vis de lui du mot toi. » Voici un autre fait : Un sieur Dubu de Lataynoutte, détenu pendant trois mois, du 25 septembre au 25 décembre 1785, ne sachant où aller après sa mise en liberté, fut logé chez le gouverneur lui-même, M. de Launay, quinze jours durant, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un appartement à sa convenance. Dubu de Lataynoutte, il est vrai, était le fils d'un administra-

1. La Vie à la Bastille, p. 28. — On connaît le mot de Chamfort : « Un homme très pauvre qui avait fait un livre contre le gouvernement disait : Morbleu ! la Bastille n'arrive point ; et voilà qu'il faut tout à l'heure payer mon terme. »

leur des postes ; mais la lettre suivante, écrite au lieutenant de police par le major de la Bastille, montre de quels égards on entourait également les pauvres diables, le menu fretin :

A la Bastille, le 1er novembre 1770.

Liberté de la Bastille du frère Mag>^ (dit Rosail), no 68.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que le sieur Marais, inspecteur de police, est venu hyerau soir à huit heures a porté l'ordre de liberté pour le nommé Bezin de Rozail, à qui il a signifié un ordre du roi. L'humanitez nous a empêché de mettre ce malheureux hors du château à trois heures de nuit. Nous l'avons fait sortir que ce matin après l'avoir fait bien déjeuner et à qui M. le gouverneur a donné douze livres par bonté, et nous lui avons donné deux chemises, un mouchoir, avec une paire de bas et chapeau vieux que nous avions au magasin. Cet homme fait pitié, je lui ai donné l'adresse du sieur Buhot pour avoir un passeport dont il a besoin. Vous trouverez cy-joint la lettre de M. le gouverneur qui vous accuse la liberté de ce prisonnier, lequel est bien fâché de s'en aller dans cette saison.

Je suis, avec un profond respect, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Chevalier i.

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