VII
En dépit des égards, du confort, des bons soins, la Bastille n'en demeurait pas moins une prison et une prison d'État, où l'on était détenu en vertu d'un ordre du roi, sans intervention ni jugement des tribunaux. Tous les adoucissements du monde n'y pouvaient rien.
1. Le Temps, du 13 juillet 1888. Article de M. Hugues Le Roux.
L'arbitraire, même atténué, reste condamnable. Seulement, ce que l'on n'a pas assez dit, c'est que, sous Louis XVI, la Bastille n'existait presque plus en tant que prison d'État. Elle n'a reçu, sous son règne, sauf de rares exceptions, que des prisonniers de droit commun, dont le procès s'instruisait au Châtelet, au Parlement ou devant une autre juridiction compétente. On les avait mis à la Bastille comme on les aurait mis dans une autre prison, où ils auraient été beaucoup moins bien, et ils y attendaient que les magistrats eussent décidé de leur sort.
Comme M. Funck-Brentano s'est borné à une simple indication du fait, et que ce fait me parait avoir dans la question une grande importance, je demande à m'y arrêter quelques instants.
M. Gustave Bord a publié, en 1883, dans la Revue de la Révolution, la liste des prisonniers enfermés à la Bastille sous Louis XVI. Cette liste comprend 288 noms, ce qui donnerait, pour les quinze années allant du 10 mai 1774, date de l'avènement de Louis XVI, au 14 juillet 1789, une moyenne de 19 prisonniers par an. Mais, de ,ce chiffre de 288, il convient de déduire celui des prisonniers volontaires, — celui des détenus en faveur desquels fut rendue presque aussitôt une ordonnance de non-lieu, — enfin celui des détenus dont l'arrestation était antérieure à l'avènement du roi.
J'ai déjà dit un mot des prisonniers volontaires, de ces domestiques, de ces femmes de chambre qui avaient obtenu de ne pas se séparer de leurs maîtres, et de les servir dans leur captivité. Il y avait aussi des volontaires d'un autre ordre. Le l^"" février 1787, un riche financier, M. Baudard de Saint-James, sollicita d'y être enfermé pour se soustraire aux menaces de certains de ses créanciers. Il y resta six ou sept semaines. Le
l«^inai 1789, Réveillon, le grand fabricant de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, entra à la Bastille sur ses propres instances. Il y venait, au lendemain de la mise à sac de sa maison et de sa fabrique, chercher un abri contre les fureurs de la populace. Le registre d'écrou porte les mentions suivantes :
Le 1er mai. — A quatre heures du matin est arrivé au château le sieur Réveillon, sur un ordre du roi, contresigné de Villedeuil ; il a été logé à la troisième Comté i . Ce prisonnier a demandé de l'être pour sa sûreté.
Les 26, 27 et 28 (mai). — Le sieur Réveillon a eu beaucoup de visites depuis son arrivée ; il a vu souvent le commissaire Lerat, le sieur Abeille, secrétaire du commerce, le sieur Jacmart, le sieur Dumoulin, maître maçon, la dame Jacmart, la dame Abeille et son fils, l'abbé Morellet, l'avocat Tronson du Goudray, M. le président de Gourgue 2, deux fois le sieur Pontcarré, secrétaire du ministre, le sieur Duval fils, de la police, le sieur Gauchy, secrétaire de M. de Crosne, le sieur Noroy, de la manufacture des glaces, le sieur Renou, procureur au Châtelet, le sieur Lachaume, etc.
Le 28 mai. — A neuf heures du soir, le sieur Réveillon est sorti du château 3.
De 1774 à 1789, le nombre des prisonniers volontaires de tous ordres, depuis la domestique de M""® de Saint-Vincent jusqu'à Réveillon, fut de 12. Soit, de ce chef, un premier retranchement de 12 noms à opérer.
Les ordonnances de non-lieu, après les premiers interrogatoires, étaient fréquentes, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le dire. M. Gustave Bord en a relevé 38; et à ces 38 il convient d'en ajouter 2 autres, rendues en faveur de Benoît Journel, maître tailleur, et de Joseph