La Vie à la Bastille, p
vrier 1784 : il était fou depuis plusieurs années • ; — Catherine Théot, visionnaire, qui se croyait tantôt une nouvelle Eve, tantôt la Mère de Dieu ou un Messie appelé à régénérer le genre humain, et, avec elle, quatre de ses adhérents. Ces quatre derniers, ainsi que Catherine Théot, ne restèrent qu'un mois ou deux à la Bastille, d'où ils furent transférés dans un hôpital. Force nous est donc de distraire des 288, ou plutôt des 100, ces 8 fous et les 41 accusés de l'affaire du Collier, ce qui ramène à 81 le chiffre des prisonniers d'État.
Pour être dans le vrai, nous devrions défalquer encore de ce dernier chiffre plusieurs prisonniers qui ne sont, pas plus que les précédents, de vrais prisonniers de Bastille. Dans les 81 restants, en effet, nous trouvons 11 détenus pour coups et blessures sur la voie publique, menaces à un supérieur et autres actes d'insubordination ; — 1 détenu pour bigamie; — 9 détenus pour faits d'espionnage. Ne sont-ce pas là des délits ou des crimes de droit commun? Et peut-on raisonnablement considérer comme un prisonnier d'État, comme une victime de l'arbitraire ministériel, ce porte-clefs de la Bastille, par exemple, Jean-Baptiste Capin, qui fut enfermé pendant un mois et 22 jours (6 février — 28 mars 1781), pour avoir servi d'intermédiaire entre un détenu et une personne du dehors 2? U ne serait que juste, dès lors, d'opérer ces nouveaux retranchements qui, portant ici sur 21 prisonniers, feraient des-
1. Alfred Bégis, le Registre d'écrou de la Bastille, p. 14 et 15. Whyte de Malleviile fut l'un des sept prisonniers délivrés le 14 juillet. Il fallut l'envoyer à Charenton quelques jours après sa sortie de la Bastille. Voy. Victor Fournel, les Hommes du /4 juillet, p. 122.
2. Gustave Bord, Liste des prisonniers. {Revue de la Révolution, mars 1883.)
cendre le chiffre de 81, auquel nous étions arrivés tout à l'heure, à celui de 60. Ce chiffre de 60 serait le chiffre vrai. Mais nous aimons mieux ne pas aller jusqu'à Textrême limite de notre droit. Nous préférons rester même beaucoup en deçà, et nous voulons bien admettre qu'il y a eu sous Louis XVI, de 1774 à 1789, 81 prisonniers d'État. 81 prisonniers en quinze ans, cela fait une moyenne de quinze par an. Comme ces 81 prisonniers ont fait 62 ans 6 mois et 6 jours, cela fait en moyenne, pour chacun d'eux, environ 9 mois de détention. Treize seulement ont fait plus d'un an de prison. Pour 52, c'està-dire pour plus de la moitié, la durée de détention n'a pas atteint deux mois. Pour 63, c'est-à-dire plus des trois quarts, elle fut inférieure à trois mois. Dix furent gardés moins de quinze jours. Quant aux treize qui firent plus d'un an, la durée de leur peine fut loin d'être en rapport avec la gravité de leur crime. Pallebot de Saint- Lubin, qui fit quinze mois, avait trahi la France dans les Indes et était passé au service de l'Angleterre. Saint- Pierre Dutaillé (2 ans et 9 mois) était un capitaine-ingénieur qui, pendant la guerre avec l'Angleterre, avait entretenu une correspondance avec l'ennemi et lui avait livré nos plans K Un aventurier qui se faisait appeler le marquis de Beauvau (2 ans 9 mois) était coupable de bigamie. Un autre prisonnier fut enfermé à la Bastille pendant cinq ans et quatre mois. Celui-là, il suffit de le nommer : c'était le marquis de Sade !
Je sais bien que, parmi nos 81 détenus, il y a eu quelques gens de lettres. Mais faut-il conclure de là, comme Michelet, que la Bastille était alors « le domicile des libres esprits, la prison de la pensée? » Ce sont là
1. Gustave Bord, Liste des jyrisonniers. {Revue de la RévoluUoti, mars 1883.)
de grands mots, et nous allons voir qu'il en faut beaucoup rabattre.
Le liste, dressée par M. Bord, des hommes de lettres enfermés à la Bastille sous Louis XVI, renferme 24 noms. Mais de cette liste, il y aurait bien des noms à retrancher, ne fût-ce que ceux delà femme Goupil et du sieur Rendu. La femme Goupil avait été arrêtée comme complice de son mari ; ce dernier, inspecteur de la librairie et chargé, à ce titre, de saisir les livres prohibés, avait trouvé piquant et lucratif d'en faire fabriquer, qu'il dénonçait ensuite pour toucher la prime. Quant au sieur Rendu, c'était tout simplement un domestique, arrêté en même temps que son maître, le sieur Mouffle d'Angerville, auteur de libelles injurieux et diffamatoires.
Je ne crois pas non plus qu'il nous faille pousser l'humilité jusqu'à considérer comme « hommes de lettres » et à tenir pour confrères la plupart des autres individus qui figurent sur la liste des 24. Les Duvernet, les Letellier, les Pelissery, les Ferry, les Cahaisse, les Laffitle et quinze autres étaient des libellistes, des gazetiers obscènes; ce n'étaient pas des « hommes de lettres ; » et on ne nous condamnera pas sans doute à donner ce titre à l'immonde marquis de Sade, lequel, d'ailleurs, fut emprisonné, d'après Mirabeau, « pour avoir empoisonné et disséqué une femme. »
11 n'y eut en réalité que deux hommes de lettres mis à la Bastille sous Louis XVI : Brissot de Warville et Linguet. Brissot était alors un personnage assez louche, mêlé à toutes sortes d'entreprises plus commerciales que littéraires, très lié avec l'ignoble Boissière, de Londres, ancien laquais d'escroc, escroc lui-même. Il fut arrêté le 12 juillet 1784. On l'accusait d'avoir collaboré, avec Laffitte de Pelleport, à un ignoble pamphlet inli-
tulé : Un Diable dans un bénitie7\ Sa détention ne dura qu'un mois et 28 jours.
Comme écrivain, Linguet était très supérieur à Brissot, en même temps qu'il avait, comme avocat, des qualités de premier ordre ; mais, au barreau comme dans la presse, son esprit remuant et inquiet, ses sarcasmes, sa violence et ses injures lui avaient créé des ennemis aussi nombreux que puissants. Les avocats le rayèrent du tableau de l'ordre ; le Parlement lui interdit de plaider; l'Académie française demanda la suppression de son journal. Obligé de quitter la France et réfugié en Suisse, il lança contre les ministres un pamphlet satirique, où, les vouant au mépris, les immolant à sa haine, il traçait leurs portraits avec une licence de pinceau qui fit dire à Voltaire lui-même que Linguet surpassait VArétin ^ De la Suisse il vint en Angleterre et y publia ses Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIP siècle, où sa censure libre et vindicative n'épargna ni les gens de robe, ni les gens de lettres, ni les gens puissants. Quand il rentra en France, l'exaspération contre lui était générale. Conduit à la Bastille le 27 septembre 1780, il fut remis en liberté au bout de 19 mois.
Nul n'a plus contribué que Linguet à créer la légende de la Bastille; le vrai vainqueur du i 4^ juillet, ce fut lui. Cette victoire, hélas ! il devait la payer cher : le 26 juin 1794, les vainqueurs de la Bastille l'envoyaient à l'échafaud.
1. Notice sur la vie de Linguet, par F. Barrière, en tête des Mémoires sur la Bastille.
Dans les papiers de Linguet, saisis au moment de son arrestation en 1794, on trouva la copie d'une lettre qu'il avait écrite à Louis XVI, au mois de décembre 1792, pour solliciter l'honneur d'être l'un de ses conseils i. Un autre prisonnier de la Bastille se proposa également pour être un des défenseurs du roi ; et, détail piquant! ce prisonnier, Brun de Condamine, est précisément celui auquel fait allusion Michelet dans le passage que j'ai cité en commençant : « On rougit pour la France d'être obligé de dire que le crime d'un des prisonniers était d'avoir donné un secret utile à notre marine! On craignit qu'il ne le portât ailleurs! » Depuis 1660, on conservait soigneusement à la Bastille toutes les pièces et papiers relatifs aux détenus. Seulement la lieulenance de police n'envoyait au dépôt que les pièces des affaires « classées, » et elle n'avait pas encore, au mois de juillet 1789, déposé les documents concernant les dernières années écoulées. Elle n'avait plus fait d'envoi depuis 1775 2. Le dossier de Brun de Condamine, arrêté le 19 février 1779, manque donc à l'Arsenal, et je n'ai pas pu le consulter, non plus du reste que M. Michelet. De ce prisonnier et de cette affaire, le célèbre historien savait uniquement ce qu'il en avait pu lire dans la Bastille dévoilée. L'article paru dans ce recueil a été rédigé sur les notes fournies par Brun de Condamine lui-même. 11 résulte de cet article que Brun, né à Toulon, avait vi-
1. Notice sur la vie de Linguet, par F. Barrière, en tête des Mémoires sur la Bastille.
2. Les Archives de la Bastille. La formation du Dépôt, par Frantz Funck-Brentano, p. 12.
site les divers pays de l'Europe, cherchant à pénétrer « les secrets de leurs manufactures et de leur commerce, » à connaître l'état exact de leurs forces de terre et de mer. Ses « notices » étaient transmises par lui à M. le duc de Choiseul. Au goût des voyages il joignait celui des inventions. 11 avait obtenu un privilège pour le transport et la vente aux colonies d'une charrue destinée à remplacer les bras des nègres. Plus tard, capitaine dans les milices de Saint-Domingue, il « hasarda une idée qui pouvait donner à notre marine une grande supériorité sur celle des Anglais. » 11 s'agissait de « boulets inflammables. » A l'en croire, M. de Sartine se serait entretenu avec lui de son invention, l'aurait prié de différer ses expériences.... et l'aurait fait arrêter. Brun ne dit pas que sa détention ait eu pour motif la crainte de le voir porter son invention à l'étranger. En tout cas, si telle avait été la cause de son arrestation, en un moment où la France était en guerre avec l'Angleterre i, il n'y aurait vraiment pas là de quoi rougir pour la France. Au fond, cette affaire, nécessairement assez obscure en l'absence de tout document sérieux, paraît ressembler beaucoup à la récente affaire Turpin. L'inventeur de la mélinite a été condamné à cinq ans de prison. Brun de Condamine ne fit que quatre ans et trois mois, et sa captivité aurait duré sans doute moitié moins s'il n'eût cherché à s'évader, comme il le reconnaît dans la Bastille dévoilée. Les tentatives d'évasion avaient alors pour effet de faire doubler la détention.
Après sa mise en liberté, qui eut lieu le 29 avril 1783 2,
1. Quand Brun de Condamine fut arrêté (février 1779), la France et l'Angleterre étaient en guerre depuis un an.
2. On lit sur le Registre d'écrou tenu par le major de Losme : « Le 29 avril 1783. Sur l'ordre du roy, contresigné Castrie, daté du
Brun de Condamine reçut du gouvernement une somme de 6,000 livres et renonça à tous ses droits. Il faut bien croire d'ailleurs qu'il n'avait pas pris sa détention aussi au tragique que M. Miclielet, car nous le voyons, lors du procès de Louis XVI, demander à le défendre. Le 14 décembre, il adressa au président de la Convention nationale la lettre suivante :
Paris, le 14 décembre 1792.
Monsieur le président,
Un citoyen qui n'a reçu d'autre grâce de Louis XVI qu'une détention à la Bastille pendant 4 ans 3 mois se présente pour entreprendre la défense de sa cause. Je vois dans cette entreprise deux grands avantages pour moi.
Le premier consiste à défendre un illustre accusé, par ordre de qui j'ai été détenu 4 ans 3 mois en prison, mais dont les malheurs et les vertus sollicitent mon zèle et ma justice.
Le second consiste à défendre l'honneur de la nation française, dont je suis membre.
La Commune de Paris a pris un arrêté par lequel elle déclare que les conseillers de Louis XVI resteront enfermés au Temple jusqu'au jugement de ce roi malheureux. Je doute qu'un arrêté de la Commune de Paris puisse légalement faire mettre en prison des conseillers autorisés à l'être par un décret de la Convention nationale.
J'ignore quelles peuvent avoir été les vues de cette Commune en le prenant ; mais, sans chercher à les approfondir, je déclare que cette mesure est incapable d'arrêter mon zèle.
Des gens qu'on doit dire malintentionnés se répandent dans les lieux publics pour annoncer que les conseillers de Louis XVI doivent s'attendre à périr par le fer ou par le
6 de ce mois et envoyé ce jourdhuy par M. Lenoir, mis en liberté le sieur Brun de Condamine, à dix heures du malin. Ce prisonnier a été habillé complètement quelques jours avant par ordre de M. Lenoir, qui en a fait payer le montant, 194 fr. 7. » Pièce communiquée par M. Alfred Bégis.
poison. Je me mets en garde contre les méchants, mais leurs menaces ne m'intimideront pas.
La défense de Louis XVI est trop glorieuse pour moi, pour que le danger de ma vie ne soit pas au-dessous de cette gloire.
Je vous prie, monsieur le président, de faire donner communication de ma lettre à Louis XVL Je désire qu'elle lui inspire assez de confiance pour l'engager à accepter mon offre ; mais s'il la refuse, je ferai imprimer les raisons qui militent en faveur de cet illustre accusé.
Je suis avec respect, monsieur le président, votre très humble et très obéissant serviteur.
A. M. Brun, Rue Phélipeaux, n° 17, section des Gravilliers i.
Ce qu'était la Bastille sous Louis XVI, nous le savons maintenant : une prison, la moins dure de toutes, où les prisonniers étaient rares et ne restaient guère, une prison, en un mot, « comme il n'y en a pas une aujourd'hui. » En tant que prison d'État cependant, elle devait disparaître. Mais est-ce que tout le monde, à commencer par Louis XVI, n'était pas d'accord, bien avant le 14 juillet, pour la supprimer? Malesherbes n'était entré au ministère, en 1775, qu'à la condition, acceptée par le roi, de ne jamais signer de lettres de cachet 2. Le baron de Breteuil, s'il ne les avait pas fait disparaître, les avait rendues de plus en plus rares. En 1784, il avait adressé aux intendants une circulaire fixant les règles à suivre à l'égard des individus pour lesquels on
1. Archives nationales, F"^ 4674. — Je suis redevable de la connaissance de cette pièce intéressante à une gracieuse communication de M. Alfred Bégis.