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LE PRÉVÔT

Oh! mes amis, mes frères !.... Le rêve de toute ma vie se réalise.... Le peuple aura du pain ! Dieu soit béni, qui associe ma délivrance à celle d'une grande nation !.... Dieu soit béni, qui a fait descendre jusque dans mon cachot les premières racines de cet arbre de liberté qui va se lever sur le monde.

(Gris de : Vive Beaumont ! vive la liberté l !)

La première représentation du Pacte de famine avait eu lieu le 17 juin 1839, un mois à peine après l'émeute du 12 mai, organisée par Blanqui, Barbes et Martin Bernard. Le gouvernement, qui venait de réprimer l'insurrection dans la rue, ne voyait pas d'inconvénients à la laisser prendre sa revanche au théâtre. Il estimait sans danger ces excitations à la haine et au mépris de la royauté. Avec un aveuglement incroyable, il mettait lui-même au bas des ineptes mensonges de MM. Paul Foucher et Élie Berthet l'apostille officielle. Le Moniteur faisait sienne la thèse de ces deux écrivains. On pouvait lire dans son numéro du 21 juin 1839 :

Une avarice inepte avait porté Louis XV à s'occuper de

1. Le Pacte de famine, loc. cit. — M. Élie Berthet, l'un des auteurs de ce « drame historique, » trouvant le sujet de son goût, a tiré deux moutures de ce sac de farine. Il a écrit, sur Le Prévôt de Beaumont et la Société Malisset, Louis XV et C'% un romanfeuilleton publié dans le journal le Siècle, à une époque oîi le Siècle avait 40.000 abonnés.

spéculations qui alors eussent déshonoré tout homme revêtu d'un emploi peu important. Sans y mettre ni scrupule ni mystère, et dans la seule intention de grossir son trésor privé, il s'amusait à faire élever ou baisser le prix des grains ; et c'était presque toujours en sens inverse de ce qu'eût dû désirer ou opérer le maître du royaume. Des courtisans façonnés H tout approuver baissaient les yeux avec quelque embarras, lorsque le roi leur montrait une carte sur laquelle il notait les variations des marchés et faisait parade de son instruction dans un commerce décrié.... Déjà, depuis longtemps (1730) existait un pacte occulte, criminel, nommé pacte de famine. Des agents secrets achetaient, enlevaient les blés des provinces, les affamaient, puis revendaient ces blés pour le compte du souverain. Ministres, grands seigneurs partageaient une telle friponnerie. En 1765, ce pacte fut renouvelé, et l'entreprise accordée aux sieurs Le Ray de Ghaumont, chevalier ; Rousseau, conseiller ; Perruchot, régisseur général des hôpitaux militaires, et Malisset, qui se qualifiait chargé de la manutention des blés du roi. Un homme d'une probité énergique, Le Prévôt de Beaumont, avocat, secrétaire du clergé, conçut le projet hardi de faire saisir à la même heure, dans tous les bureaux de l'infùme association, les pièces constatant cet ignoble trafic, et de le dénoncer aux tribunaux, à la France. Tout était disposé pour l'exécution, quand l'auteur fut arrêté, mis à la Bastille. Il y passa vingt-deux ans, les fers aux pieds et aux mains. Son cachot s'ouvrit le 14 juillet 1789.

En cette même année 1839, un membre de l'Académie française, M. Joseph Droz, au tome V^ de son Histoire du règne de Louis XVI, représente Louis XV « achetant et revendant des blés, pour grossir son trésor privé K » La page de M. Droz n'était que la reproduction, la copie presque littérale d'une page de Charles Lacretelle, dans son Histoire de France pendant le XVI/r siècle 2, publiée en 1810. Ni Lacretelle, d'ailleurs, ni

i. Histoire du règne de Louis XVI, pendant les années où Von pouvait prévenir ou diriger la Révolution française, t. I, p. 66. ?. Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, par Charles

M. Droz ne parlent de la société Malisset, non plus que du pacte de famine. C'est à M. Théophile Lavallée que revient l'honneur d'avoir le premier, en 1841, introduit le Pacte de famine dans l'histoire. On a vu plus haut combien ses accusations sont nettes, précises, de nature à impressionner son lecteur. M. Théophile Lavallée était professeur d'histoire à l'école royale militaire de Saint-Gyr. Son livre, habilement composé, d'un style élégant et clair, a obtenu un très grand succès; j'ai sous les yeux la quatorzième édition, et je crois bien que ce n'est pas la dernière. 11 avait ouvert la voie, d'autres allaient suivre. En 1842, paraissait le XIX° volume de YHistoire des Français, de Sismondi. On y lisait, page 405 :

1769. — L'abbé Terray s'était hâté de profiter de l'arrêt du Conseil de 1764, qui permettait l'exportation des grains à l'étranger. Cet arrêt, motivé sur les doctrines des économistes, n'avait servi qu'à ouvrir la porte au plus odieux monopole. Une compagnie, à la tête de laquelle se trouvaient l'abbé Terray et le premier commis des finances, accaparait les grains, les faisait passer dans les îles de Jersey et de Guernesey, puis les faisait revenir pour les vendre avec profit, lorsque, par des opérations faites sur une grande échelle, elle avait causé une famine artificielle dans le royaume. Bientôt le roi s'associa pour son pécule particulier à ces scandaleuses opérations, et il montra pour ce commerce une activité cupide dont on ne le croyait plus capable.

Sismondi était Genevois et protestant : peu s'en fallut qu'on ne fît de lui Y historien national de la France. Il eût peut-être emporté la palme, s'il n'avait eu à lutter bientôt contre un redoutable concurrent, M. Henri Martin, auteur d'une Histoire de France en dix-neuf volu-

Lacretelle, professeur d'histoire à l'Université impériale, 1810, t. IV, p. 298.

mes, publiée de 1837 à 1854, et qui figure dans toutes les bibliothèques — au moins comme meuble meublant. On pense bien que ce brave homme n'était point pour passer à côté de cette légende sans la ramasser et la mettre en bonne place dans son livre. Sur- l'existence du pacte de famine, sur la complicité du roi, il est le plus affirmatif du monde. Il appelle Louis XV le « grand accapareur i ; » il inscrit dans le sommaire de son chapitre Cil : « Le Pacte de famine. Le roi accapareur. » , Il écrit sans une ombre d'hésitation :

Louis XV s'intéressa, pour le compte de sa cassette particulière, dans les affaires de la société Malisset.... La société Malisset, dont le roi était le principal intéressé, eut ses coudées franches après la destruction des parlements et fit exactement ce qu'avait prédit Galiani. Terray, par exemple, défendait l'exportation en Languedoc, quand la récolte y était devenue meilleure, afm de faire enlever les grains à vil prix par ses agents ; pendant ce temps il ouvrait les ports de Bretagne et en tirait des masses de grains qu'il envoyait entreposer à Jersey pour les faire revenir quand la hausse aurait été poussée artificiellement à son comble. Le quartier général du monopole était aux moulins et aux magasins royaux de Gorbeil, mais l'impulsion partait de Versailles, et les courtisans admis dans les petits cabinets du roi ne pouvaient s'empêcher de baisser les yeux lorsqu'ils voyaient sur son secrétaire des carnets où étaient inscrits jour par jour les prix des blés dans les divers marchés du royaume. C'était ainsi que Louis XV interprétait les leçons de Quesnay ! On en vint à un tel cynisme que l'éditeur de VAlmanach royal de 1774 plaça au rang des officiers de finances un sieur Mirlavaud, trésorier des grains au compte de Sa Majesté. On se ravisa trop tard : l'édition était lancée quand on voulut l'arrêter. Les ministres, cependant, tâchaient de détourner les rancunes populaires, en faisant accuser calomnieusement les Parlements d'avoir causé la disette par leur patronage à l'exportation et même

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