‹ Légendes révolutionnairesChapitre 6 sur 165 · T. XVI, p · texte numérisé non relu

T. XVI, p

par accaparements. Le peuple crut ministres et parlements les uns contre les autres. Le mal trop réel de la spéculation grandit jusqu'à des proportions fantastiques dans l'imagination de la multitude. Les classes souffrantes s'habituèrent à considérer les classes supérieures, gens de cour, magistrats, financiers, comme une légion de vampires ligués pour sucer le sang des misérables, et d'implacables haines, ravivées de temps en temps par des incidents nouveaux, couvèrent dans les cœurs jusqu'aux jours du cataclysme social, où elles débordèrent comme un torrent furieux. Au fond de tous les excès populaires de la Révolution, si Ton regardait de près, l'on apercevrait le spectre hâve et décharné du Pacte de famine 1 .

L'indignation de l'historien est si vive qu'elle l'a presque rendu poète : Facit indignatio versum.... Mais voici un bien autre poète que M. Martin, voici Michelet.

11 écrit au tome P"" de son Histoire de la Révolution :

Louis XV reste l'ennemi du peuple, dur, égoïste, sans entrailles ; de roi, il se fait trafiquant de blé, spéculateur en famine....

L'aliment devient, par sa rareté même, l'objet d'un trafic extrêmement productif. Les profits en sont si clairs, que le roi veut aussi en être. Le monde voit avec étonnement un roi qui trafique de la vie de ses sujets, un roi qui spécule sur la disette et la mort, un roi assassin du peuple. La famine n'est plus seulement le résultat des saisons, un phénomène naturel ; ce n'est ni la pluie ni la grêle ; c'est un fait d'ordre civil : on a faim De par le Roi.

Le roi, ici, c'est le système. On eut faim sous Louis XV, on a faim sous Louis XVI.

La famine est alors une science, un art compliqué d'administration, de commerce. Elle a son père et sa mère, le fisc, l'accaparement. Elle engendre une race à part, race bâtarde de fournisseurs, banquiers, financiers, fermiers généraux, intendants, conseillers, ministres. Un mot profond sur Vol-

ir T. XVI (4'* édition), p. 293, 298, 30Q.

liance des spéculateurs et des politiques sortit des entrailles du peuple : Pacte de famine i. »

Dans un livre sur Camille Desmoulins, dédié par l'auteur A la mémoire de J. Michelet, son maître vénéré , M. Jules Claretie flélril à son tour « cette infâme spéculation de Louis le Bien- Aimé -. »

Du reste, les historiens monarchiaues ne sont pas moins affirmatifs que les historiens révolutionnaires sur l'existence du Pacte de famine. J'ai déjà cité M. Droz. Voici maintenant M. Amédée Gabourd et M. Auguste Trognon.

Au tome XVII de son Histoire de France, publié en 1861, M. Gabourd s'exprime en ces termes :

Gomme, depuis l'année 1764, un arrêt du conseil avait permis la libre exportation des grains, l'abbé Terray et le premier commis des finances s'étaient mis à la tête d'une société d'accapareurs, la compagnie Malisset, qui achetait les blés en France, les faisait passer dans les îles de Jersey et de Guernesey, et les introduisait de nouveau dans le royaume pour les revendre avec des bénéfices considérables, après avoir créé une disette artificielle par le grand nombre et l'étendue de ses achats. Une circonstance honteuse pour le roi, c'est que, instruit des avantages que rapportaient ces opérations, dont souffrait le peuple et dont le pauvre portait tout le poids, Louis XV avait eu la coupable bassesse de s'y associer et de gagner des sommes considérables aux accaparements illicites que nulle justice n'osait atteindre. L'histoire a flétri du nom de Pacte de famine ces spéculations concertées entre les agioteurs et le roi, et le souvenir en est resté comme un opprobre pour la monarchie du xviiie siècle. On s'indignait à juste titre de voir le roi, qui avait mission de protéger également le consommateur et

1. Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847. T. I, p. 47, 239.

2. Camille Desmoulins, Élude sur les Dantonisles, par Jules Claretie. 1875, p. 43.

l'acheteur, participer à un trafic immoral, se former un autre trésor que celui de l'État, chercher un lucre dans le commerce des denrées, faire monter ou décroître le prix des grains selon ses intérêts personnels l....

M. Auguste Trognon écrit, de son côté, au tome V de son Histoire de France, à laquelle l'Académie française a décerné le grand prix Gobert :

Terray suspendit l'exportation par un arrêt du conseil du 14 juillet 1770; mais il ne fit rien pour empêcher les odieux accaparements qui aggravaient la disette. Il favorisa, au contraire, jusqu'au scandale, les opérations d'une société dans laquelle, on rougit de le dire, Louis XV était engagé, et qui spéculait effrontément sur la cherté des blés et la souffrance nationale. L'esprit plaisant, qui ne manque guère de se mêler, en France, aux choses les plus graves, imagina alors, contre le roi et le contrôleur général, le terrible jeu de mots de Pacte de famine, destiné à être pris si fort au sérieux par les classes populaires et à figurer, quelques années plus tard, dans leur acte d'accusation contre la royauté 2,

Avec de tels patrons, le Pacte de famine ne pouvait manquer de faire son chemin ; des grandes histoires, il a eu vite fait de passer dans les petites. De toutes les Histoires de France en un ou deux volumes, destinées non plus au grand public, mais aux élèves de nos collèges; de tous ces abrégés ad usum Delphini, il n'en est pas un seul qui se permette d'élever un doute sur l'existence de cette « société secrète », créée par le roi, les princes du sang et les grands seigneurs, pour affamer le peuple. La plupart se font un devoir de dénoncer à leurs jeunes lecteurs, avec une vertueuse indi-

1. Histoire de France, depuis les origines gauloises jusqu'à nos jours, par Amédée Gabourd, t. XVII, p. 291,

Page 1