Mémoires de Malouet, t. II, p
LA
S'il est une opinion universellement acceptée, c'est, à coup sûr, celle qui voit dans les Girondins des hommes modérés, ayant pu se tromper, sans doute, ayant pu manquer, en quelques occasions, soit d'énergie, soit de logique, mais n'ayant jamais failli au devoir de condamner et de combattre tous les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. L'histoire de la Révolution, telle que M. Thiers nous l'a faite et telle que la bourgeoisie française l'a reçue de lui, nous les montre combattant tour à tour le despotisme et l'anarchie, défendant contre Louis XVI la liberté, et l'ordre contre Robespierre ; elle les représente montant à l'échafaud, victimes héroïques et pures, qui ont payé de leur vie leur attachement inébranlable à la cause du droit, de la justice et de la liberté.
Sur ce thème, historiens, romanciers, peintres et poètes ont brodé les variations les plus brillantes. Charles Nodier a consacré tout un volume à décrire le Dernier banquet des Girondins, et il a mis sur leurs
llO LÉGENDES RÉVOLUTIONNAIRES.
lèvres, à cette heure suprême, des paroles qui ne dépareraient pas les dialogues de Platon. Alexandre Dumas et Ponsard ont fait applaudir sur la scène leur héroïsme et leur grandeur d'âme. Paul Delaroche, dans une de ses plus belles toiles, a fait resplendir sur leur front la double auréole du génie et du martyre.
A peine si, de loin en loin, une protestation s'élevait contre l'apothéose ainsi décernée aux hommes de la Gironde. En 4860, cependant, un historien qui ne péchait ni par une trop grande timidité, ni par un excès de condescendance à l'endroit des idées reçues, M. Granier de Cassagnac, porta la main sur l'idole, et il le fit, certes, sans ménagements. Mais, dans ses deux volumes intitulés : Histoire des Girondins et des massacres de septembre, il ne dit rien du rôle des Girondins à la Convention, laissant ainsi le champ libre à leurs défenseurs, qui passent, en effet, assez aisément condamnation sur leur rôle à la Législative, mais qui glorifient leurs discours et leurs actes à la Convention nationale, la modération et le courage qu'ils auraient déployés sur ce nouveau théâtre. C'est donc sur ce terrain qu'il convenait de porterie débat, et c'est ce que nous avons essayé de faire, dans une série d'articles publiés par le Correspondant, de mai à décembre 1880, et réunis plus tard en un volume dont nous résumerons ici, en quelques pages, les développements et les conclusions i.
Lorsque, le 1^^ octobre 1791, l'Assemblée législative
L La Légende des Girondins, par Edmond Biré, 1 vol. in-18 de 11-454 pages. Victor Palmé, éditeur.
LA VÉRITÉ SUft LES GIRONDINS. 111
succéda à l'Assemblée constituante, qui venait de se séparer aux cris de : Vive le roi! la nouvelle législature, par suite du décret du 16 mai 1791, qui avait interdit la réélection des Constituants, était entièrement composée d'hommes nouveaux. Sur les bancs du côté droit prirent place les partisans de la Constitution, ceux qui voulaient s'arrêter à la monarchie héréditaire et aux réformes de 89 ; ils avaient presque tous donné des gages à la Révolution, mais ils considéraient la promulgation de l'acte constitutionnel du 3 septembre 1791 comme une suffisante victoire, et ils tenaient qu'il serait téméraire de la pousser plus loin : ils reçurent le nom de Constitutionnels. Malheureusement ce parti, dans le sein duquel allaient se révéler des orateurs dont le courage égalait le talent, les Jaucourt, les Beugnot, les Vaublanc, les Ramond, les Hua, les Becquey, les Matthieu Dumas, les Daverhoult, les Girardin, ne comptait guère que 160 membres sur 745 qui formaient la législature ^ Les Jacobins, qui siégeaient sur les gradins du côté gauche, étaient au nombre de 330 environ -. Au centre se groupèrent les Indépendants ou Impartiaux, c'est-à-dire les députés qui avaient la prétention de n'appartenir à aucun parti, et dont plus d'un appartenait, peut-être sans en avoir conscience, à ce grand parti qui avait déjà joué et qui devait jouer encore un si grand rôle dans la Révolution, le parti de la peur. Les Indépendants étaient à peu près 250 3. Pour que le côté gauche eût la majorité, il lui suffisait de détacher 43 de ces députés du
1. Souvenirs du lieutenant général comte Matthieu Dumas, de i770 à 1836, t. II, p. 5.
2. Histoire de la Révolution de 1789, par deux Amis de la liberté, t. VIII, p. 177.
3. Mémoires et Correspondance de Mallet du Pan, t. II, p. 429.
centre, tandis que les Constitutionnels avaient besoin, pour l'emporter, d'en rallier à eux plus de 200. Dans ces conditions, et les tribunes aidant, le triomphe du côté gauche ne pouvait être douteux, et moins de onze mois allaient suffire pour détruire cette constitution que ses auteurs avaient mis plus de deux ans à édifier.
Quel a été pendant ces onze mois, du 1^'' octobre 4791 au 10 août 1792, le rôle des Girondins?
Et tout d'abord, qu'était-ce que les Girondins ?
Nous venons de dire que les Jacobins de l'Assemblée législative étaient au nombre de 330. Ce chiffre se décomposait ainsi : 30 députés assis sur les hauts bancs du côté gauche de la salle, à la Montagne, et groupés autour de l'ex-capucin Chabot, de Basire et de Merlin (de Thionville); — et 300 députés qui avaient pour chefs Brissot, député de Paris et rédacteur du Patriote français, et les trois principaux membres de la députation de la Gironde, Vergniaud, Gensonné et Guadet. Ce sont ces trois cents députés que les historiens ont désignés depuis sous l'appellation de Girondins, en attachant à cette dénomination une idée de modération relative, si bien que, dans leurs livres et par suite dans l'opinion de leurs lecteurs. Girondin est devenu le contraire de Jacobin. Or, Brissot, Vergniaud et leurs amis étaient si peu les adversaires des Jacobins, que le nom de Jaco ■ bins n'a jamais cessé de leur être appliqué dans les journaux et dans tous les écrits contemporains. André Chénier, ce grand poète qui fut aussi un grand journaliste, ne se sert jamais d'un autre mot, lorsqu'il veut les désigner. Jacobins, Patriotes Jacobins, Jacobins Brissotins, Brissotins, le parti Guadet, côté du peuple, côté gauche, républicains, factieux, sans-culottes : tels sont les noms dont Brissot et ses partisans sont tour à
tour appelés dans les écrits du temps ; on y chercherait vainement la dénomination de Girondins^ qui n'a eu cours que plus tard et seulement sous la Convention. Brissot, Condorcet, Vergniaud et ses collègues de la députalion de Bordeaux formaient la tête du parti dont Chabot et son petit groupe formaient la queue ; mais c'était le même parti, et il serait impossible de trouver, du l*""" octobre 1791 au 10 août 1792, un seul vote dans lequel les Jacobins Brissotins se soient séparés des énergumènes qui siégeaient à la crête de la Montagne.
La distinction entre les Jacobins et les Girondins est donc purement imaginaire ; elle est en contradiction avec tous les documents, avec tous les faits. La Sociélé des Jacobins comptait parmi ses membres les principaux députés de la Gironde. Roland — qui ne siégeait pas à l'Assemblée législative, mais dont la femme réunissait dans son salon les chefs du parti — était membre du comité de correspondance de la Société, et la plupart des lettres et circulaires adressées aux départements sont son œuvre ou plutôt celle de sa femme •. Le Journal du Club était à cette époque rédigé dans le sens des Girondins 2. C'étaient eux que la Société appelait le plus souvent à l'honneur de la présider. Le bureau étant renouvelé tous les quinze jours, il y a eu vingt présidents élus du commencement d'octobre 1791 à la fin de juillet 1792. Sur ces vingt présidents, onze sont Girondins. Brissot, Vergniaud, Condorcet, Isnard, Fauchet, Grangeneuve, Guadet, occupèrent tour à tour le fauteuil. Lorsqu'il arrivait que le président n'était pas pris parmi les Brissotins, ce parti fournissait alors