Auguste Trognon, t. V, p
gnation, les crimes et les hontes de l'odieux complot. Beaucoup sans doute, parmi ceux qui me lisent, ont eu, comme moi, pour vade-mecum, en rhétorique, le Cours complet d'histoire et de géographie de MxM. Félix Ansart et Ambroise Rendu. J'y retrouve ce passage :
Une société secrète, dans laquelle le roi lui-même était intéressé, se forma dans le but d'accaparer les blés, et réalisa par ce monopole d'immenses bénéfices. Cet odieux Pacte de famine causa, dans toutes les provinces et à Paris même, des souffrances inouïes, sans que le roi et ses complices consentissent à renoncer à leur lucre homicide l . »
Le Cours d'histoire d'Ansart et Rendu a eu des éditions sans nombre ; celle que j'ai sous les yeux, approuvée par Son Éminence le cardinal archevêque de Bordeaux, a été revue par M. l'abbé Paradis, licencié en droit, ancien élève de V École des chartes; elle sort d'une Librairie classique et ecclésiastique. Le Pacte de famine, on le voit, a exercé ses ravages même sur les membres du clergé, sur les professeurs de nos collèges libres. Il n'est pas jusques au bon Chantrel, le guide attitré des élèves de nos petits séminaires, qui n'ait payé, lui aussi, tribut à la contagion :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Dans l'Université, le Pacte de famine est depuis longtemps passé à l'élat de dogme. Combien quittent le collège sans savoir un mot d'histoire, qui sont ferrés sur les crimes de cette odieuse société secrète dont le chef était le roi de France ! Longue serait la liste, si je voulais la donner complète, des livres classiques où sont racontées tout au lon^r les abominations de la
1. Histoire de V Europe depuis i6iO jusqu'à d8i5, par Félix Ansart et Ambroise Rendu (classe de rhétorique), p. 185.
compagnie Malisset. Je me contenterai de citer V Histoire des temps modernes {cours de rhétorique), par C.-A. Dauban, de la bibliothèque nationale, et L. Grégoire, professeur d'histoire au lycée Bonaparte, et V Histoire de V Europe depuis i6i0 jusqu'à i789, par M. Victor Duruy i.
Si on ne relit guère, après le collège, ses livres de classe; si on lit peu les Histoires en vingt ou trente volumes, on a volontiers sous la main les dictionnaires historiques, si commodes à consulter. Les longs ouvrages nous font peur; gens du monde ou gens de lettres, nous nous contentons d'ouvrir, suivant l'occurrence, le Dictionnaire d'histoire et de géographie de Bouille t, ou le Dictionnaire général de biographie et d'histoire, de MM. Dezobry et Bachelet, ou encore, dans les cas graves et si nous sommes de loisir, le Grand Dictionnaire universel du XIX^ siècle, de Pierre Larousse. Le dictionnaire de Larousse est rédigé dans le sens le plus ardemment révolutionnaire ; les dictionnaires de Bouillet et de Dezobry se sont attachés, au contraire, à mériter les plus hautes approbations, depuis celle du Conseil royal de l'instruction publique jusqu'à celle de la Sacrée Congrégation de l'Index. Et cependant, à l'endroit du Pacte de famine, le langage de Bouillet ou de Dezobry ne diffère pas de celui de Larousse.
L'article du Dictionnaire de Larousse est de 1872 2; l'auteur s'est sans doute inspiré, pour l'écrire, d'un autre article publié par la Revue des Deux Mondes, et signé par M. Maxime du Camp. En raison de la haute
1. « Louis XV, dit M. Duruy, était un des actionnaires de cette monstrueuse compagnie. Pour regagner ce que lui coûtaient ses plaisirs, il agiotait sur les blés, il spéculait sur la disette » (p. 331).
2. Dictionnaire universel, de Pierre Larousse, t. VIII, p. 82-83.
estime, de la grande sympathie qui entourent si justement le nom de M. Maxime du Camp, je ne crois pas pouvoir me dispenser de donner ici un extrait de son travail :
Des baux de cette nature, — c'est-à-dire attribuant à ceux qui en étaient titulaires le privilège exorbitant du commerce exclusif du blé, — furent passés en 1729 et en 1740. Le dernier, celui que l'histoire a flétri du nom de Pacte de famine, fut signé à Paris le 12 juillet 1765 en faveur de Malisset, homme intelligent, hardi, fort peu scrupuleux, et inventeur d'une prétendue mouture économique. Louis XV était intéressé dans la spéculation pour une somme de dix millions, qu'il avait versée et qui lui rapportait d'énormes intérêts. Malisset devait avoir des arrangements particuliers avec Louis XV; l'article 10 parle nettement d'un traité particulier avec le roi. Les malheureux, du reste, n'étaient point oubliés; cet acte, qui allait donner une fortune scandaleuse à Malisset et à MM. de Ghaumont, Rousseau et Perruchot, qui lui servaient de caution, contient, à l'article 19, une clause dérisoire : « Il sera délivré annuellement une somme de 1,200 livres aux pauvres, laquelle sera payée par quart à chaque intéressé pour en faire la distribution ainsi qu'il le jugera convenable. » Louis XV ne semble guère dissimuler sa participation à ce genre de spéculation, car VAlmanach de 1774 indique la charge de trésorier des grains pour le compte de Sa Majesté.
Le procédé était d'une simplité extrême. Grâce aux capitaux dont il disposait, Malisset accaparait les grains sur les marchés de France, puis il les expédiait dans les îles de Jersey et de Guernesey, où l'association avait ses principaux magasins. Lorsque, par suite de ces manœuvres, la disette se faisait sentir en France, on rapportait les blés sur les marchés, où on les revendait à des prix léonins. Le setier<le blé, payé 10 fr. en 1767 par la compagnie Malisset, n'était livré par elle l'année suivante qu'au prix de 30 et 35 fr. On voit quels immenses, quels honteux bénéfices produisaient ces opérations. Un homme de bien, M. Le Prévôt de Beaumont, ancien secrétaire des assemblées du clergé, s'étant procuré les actes constitutifs de la société Malisset et se dis-
posant à en saisir le parlement de Normandie, fut enlevé et disparut. On ne le retrouva que vingt-deux ans après, le 14 juillet 1789, à la Bastille.
Les premiers personnages de la cour, des princes du sang, des ducs et pairs, étaient secrètement les associés de Malisset.... Après la chute de Turgot, le traité Malisset ayant été renouvelé, Foullon et Bertier avaient été substitués aux anciens signataires de l'acte de 1765; seulement, à cette heure, on trouvait sans doute Jersey et Guernesey trop proches de la France, car nos blés étaient transportés à Terre-Neuve. Le caissier général de l'association était un certain Pinet, qui avait succédé à ce Mirlavaud que l'abbé Terray avait nommé, en 1773, trésorier des grains pour le compte du roi. Il offrait aux capitaux qu'on lui apportait un intérêt qui variait, selon les années, de 30 à 75 pour 100 ; on peut croire que l'argent ne lui manquait pas. L'instinct des masses ne s'était pas trompé. Sans rien savoir de ce qui se passait, elles devinaient en eux des accapareurs, et l'on sait comment périrent Foullon et Bertier 1....
Ces pages de la Revue des Deux Mondes sont de 1868. Vingt ans plus lard, le Rappel publiait, sous la signature de M. Auguste Vacquerie, les lignes suivantes :
Le grand coup de main, le vol sérieux, V escroquerie vraiment monarchique, ce fut le Pacte de famine. Pendant soixante-dix ans, de 1719 à 1789, une aimable spéculation régna : une société achetait tout le blé du pays, l'exportait à Jersey et à Guernesey et attendait patiemment qu'on eût assez souffert en France pour payer une poignée de blé le prix d'un sac. Ceux qui n'avaient pas beaucoup d'argent mouraient de faim. En tête des affameurs, il y avait les plus grands seigneurs, les princes du sang et le roi en personne.
On le voit, l'Histoire et le Roman, le Théâtre et le Journal ont travaillé de concert à populariser la légende
1. Revue des Deux Mondes, 15 mai 1868. — Paris, par M. Maxime du Camp, t. II, ch. vi.
du Pacte de famine. 11 n'en est pas de plus répandue, de mieux établie; il n'en est pas non plus, je crois pouvoir le démontrer, de plus mensongère et de plus fausse.
En matière aussi grave, lorsqu'il s'agit d'un crime monstrueux, d'un complot abominable, qui se serait perpétué pendant soixante-dix ans, qui aurait eu pour auteurs le roi de France, les princes du sang, les ducs et pairs, les parlements, les ministres, les intendants, coupables de créer la disette et d'affamer le peuple, est-il permis à un historien d'affirmer sans preuves, de répéter ces accusations infamantes sans même essayer de remonter à leur source, sans se demander un seul instant si elles s'appuient sur des témoignages sérieux, sur des documents authentiques, si elles sont vraisemblables, si elles sont vraies?
Ni M. Droz, ni M. Théophile Lavallée, ni M. de Sismondi, ni M. Henri Martin, ni M. Michelet, ni les écrivains venus après eux n'apportent une seule preuve, ne produisent une seule pièce à l'appui de leur acte d'accusation. 11 semble vraiment que la chose aille de soi et qu'on les doive croire sur parole. Aussi bien, de quoi s'agit-il, après tout? De l'honneur de la vieille France, des rois et de leurs ministres, des princes du sang et des grands seigneurs, des parlementaires et des financiers de l'ancien régime, toutes gens qu'il est loisible de condamner sans les entendre! Un jour, à l'Assemblée législative, — c'était le 14 novembre 1791, — on discutait le projet présenté, au nom du comité de législation, sur les troubles qui avaient eu lieu dans quelques départements et dont on accusait les prêtres d'être les auteurs. Un des principaux orateurs de la Gironde, Isnard, s'écria, aux applaudissements de la majorité et des tribunes : « S'il existe des plaintes coulégendes RÉVOLUTIONNAIRES. 2
18 LÉGENDES BÉVOLUTIONNAIRES.
tre le prêtre qui n'a pas prêté le serment, il doit être forcé de sortir du royaume. IL NE FAUT PAS DE PREU\ES 1/ » Nos historiens sont de l'école d'Isnard : s'il existe des accusations contre l'ancien régime et ses représentants, si odieuses soient-elles, elles doivent être tenues pour certaines. Il ne faut pas de preuves!
Chez deux de nos historiens seulement — et il faut leur en savoir gré — on trouve une petite note disant où ils ont pris les éléments de leur récit. M. Théophile Lavallée indique, au bas de sa page, « Y Histoire parlementaire de la Révolution française^ par Bûchez et Roux, tome II, page 457. » M. Henri Martin glisse, au bas de son texte, ces deux lignes : « V., dans \q Moniteur de 89, le factum où se trouve le traité constitutif delà société Malisset. C'est le manifeste des haines populaires ; tous les faits sont vrais, mais interprétés par la passion enflammée de l'époque. »
J'ouvre donc le tome II de MM. Bûchez et Roux, — dont l'ouvrage, on le sait, est consacré à la glorification de Robespierre et de la politique jacobine, — et voici ce que j'y lis :
« Nous allons maintenant laisser parler le Moniteur. Les faits dont il rend compte constituent une si terrible accusation contre la cour, que nous n'avons rien voulu changer au texte, de crainte qu'on ne nous accusât d'avoir arrangé cette effrayante justification des colères révolutionnaires. »
Suit la reproduction d'un article du Moniteur de 89 ,
— M. Henri Martin l'appelle très justement un factum,
— où parait, pour la première fois, l'histoire et le nom même du Pacte de famine, et qui est la source — la source unique — à laquelle ont puisé tous les écrivains