Mémoires de Petion, p
qu'ici au livre dans lequel nous avons traité, avec lesdéveloppements qu'ils comportent, les points que nous n'avons pu qu'effleurer en ces pages rapides et sommaires. Les Montagnards sont jugés depuis longtemps. les Girondins ne le sont pas. La place qu'avec la complicité des historiens ils ont conquise dans l'estime publique est la plus imméritée qui fut jamais. 11 est temps que l'opinion abusée cesse de rendre à leur mémoire ces hommages dont le tribut n'est dû qu'à l'honnêteté, à l'innocence et au courage. Pour nous, c'est avec une conviction profonde, résultat d'une longue et consciencieuse étude des faits et des documents, que nous nous associons à ce jugement, prononcé sur eux par un de leurs contemporains :
« Il faut le redire, pour l'effroi des méchants qui prétendent à notre reconnaissance, parce que l'intérêt d'un moment les aura jetés durant un quart d'heure de leur coupable vie dans le sentier de la justice, la modération des Girondins, comme leur barbarie, fut un froid calcul d'intérêt.... Leurs vertus furent factices,.... mais leurs crimes furent trop réels ^. »
1. L'Invariable, journal de politique et de littérature, n» 43, 9 thermidor an V (27 juillet 1797).
LE BEIGADIER MUSCAR*
M. Albert Duruy est un esprit distingué, un écrivain de talent, un historien sincère. Son ouvrage sur Vlnslrudion publique pendant la Révolution et son volume sur ïlnstruction publique et la démocratie sont deux bons livies. L'Académie française a donc été bien inspirée lorsqu'elle lui a décerné, en 1882, Tune de ses principales récompenses. J'imagine pourtant que celte médaille, dont les éloges de M. Camille Doucet relevaient encore le prix 2, n'a pas dû faire autant de plaisir à M. Duruy que la médaille militaire reçue par lui sur le champ de bataille des mains de son colonel. Engagé volontaire, dès le début de la guerre de 1870, dans le 3° régiment de tirailleurs algériens, il a pris part aux combats de Reichshoffen et de Gravelotte, a été blessé à Sedan, emmené en Allemagne et interné
1. Hoche et Marceau, par M. Albert Duruy ; Hachette et C% éditeurs. Bibliothèque des écoles et des familles. — Le brigadier MuS' car. histoire de la Révolution, par le môme. {Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1885.)
2. Concours littéraires, rapports annuels (1876-1885), par M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, p. 235.
mf
à Mayence. Ses succès littéraires d'aujourd'hui ne lui font point oublier qu'il a été soldat, et de temps en temps il publie des biographies militaires, destinées surtout à la jeunesse. C'est ainsi qu'il nous a déjà donné Hoche, Marceau et le Brigadier Muscar, D'un style net, clair, alerte, ces biographies sont d'un homme qui s'est assis au bivouac et qui a porté le chassepot. < Mon pauvre Horace, disait un jour le vieux David à M. Horace Vernet, tu fais des épaule ttes parce que tu ne sais pas faire des épaules. » Je crois bien qu'en eflTet Horace Vernet n'aurait pas été capable de dessiner leRoinulus et le Tatius du tableau des Sabines; mais il a peint au naturel, sans poses théâtrales, avec leur véritable physionomie et leurs vrais uniformes, les grognards de 1810 et nos Africains de 1840. De même, M. Albert Duruy, dans ses petites toiles, a fait revivre, avec un sentiment très vif de la réalité, sans solennité, sans phrases, les soldats de la Révolution. Son dessein, je crois, est d'ajouter d'autres figures à ces premiers portraits. Avant qu'il poursuive, je voudrais le prémunir contre un écueil dont il ne se défie peut-être pas assez.
Que M. Albert Duruy ait choisi pour héros de ses trois premières biographies trois soldats de la république, rien de mieux; c'est là, de sa part, un acte de bon goût, puisque lui-même n'est rien moins que républicain. Seulement il eût été bon qu'il prévint les jeunes gens auxquels s'adressent ses petits livres que l'héroïsme de nos armées, de 1792 à 1800, doit être porté non à l'actif de la république, mais à l'actif de la
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France. Si la république a pu vaincre, elle l'a dû d'abord à cette armée de 271,000 hommes que la monarchie, en tombant, lui avait laissée i, et qui était si peu républicaine qu'elle protesta, presque tout entière, au lendemain du 10 août, contre le renversement de la royauté; elle Ta dû, en second lieu, à ces nouvelles recrues, volontaires ou jeunes hommes de la levée en masse, dont plusieurs étaient de misérables bandits (et ceux-là, sans exception, étaient tous républicains), mais dont les autres, et en grand nombre, étaient d'honnêtes gens, de bons citoyens, devenus bien vite de bons soldats (et de ceux-là beaucoup étaient royalistes : ils cherchaient sous les drapeaux, ainsi que nous l'apprend Lacrelelle dans ses Souvenirs, un refuge contre les sicaires et les assassins de la Terreur). Ce qu'il eût fallu dire encore, c'est que le gouvernement révolutionnaire, bien loin qu'il puisse réclamer pour lui l'honneur de nos victoires, avait tout fait pour démoraliser l'armée et pour l'avilir. Ici, les faits, les textes, les preuves irréfragables abondent ; on en remplirait des volumes.
Les ordres, les nominations, les exemples, tout partait des bureaux de la guerre. Voici le tableau que nous en a laissé un témoin oculaire ; il se rapporte à la fin de 1792 et aux premiers mois de 1793 : c L'hôtel de la guerre était devenu une caverne indécente, où quatre cents commis, parmi lesquels plusieurs femmes, affectant la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent, n'expédiaient rien, et volaient sur toutes les parties.... On n'y travaillait qu'en bonnet rouge, on y tutoyait tout le monde, même le ministre, qui, affectant l'extérieur le plus négligé, faisait sa cour à la canaille
1. Rapport du ministre de la guerre à l'Assemblée législative, le 10 juillet 1792. — Moniteur du 12.
de Paris en s'assimilant à elle. On voyait le même tableau dégoûtant dans les bureaux de la marine, d'où Ton avait chassé tous les honnêtes gens et les commis instruits pour les remplacer par des jacobins ignorants et furieux qui, au travers de cette grossièreté iroquoise, ont fait de grandes fortunes.... Pache (le ministre de la guerre), homme d'esprit, très malhonnête homme, très ignorant, et aveuglément livré au parti desjacobins.... s'était associé un jacobin ridicule par sa rusticité autant que par sa coquinerie, nommé Hassenfratz, sobriquet qu'il s'était donné pour déguiser le nom de Lelièvre, sous lequel il avait été ignominieusement connu, et un nommé Audouin, vicaire de Saint-Eustache, qui a épousé la fille du ministre. On chassa tout ce qui restait des anciens bureaux de la guerre, qu'on remplit de ceux qui s'étaient distingués dans les massacres des six premiers jours de septembre i. »
Les feuilles les plus immondes étaient distribuées aux soldats, parles soins du ministère de la guerre et par les ordres du Comité de salut public. Le Père Duchêne d'Hébert, le Journal de la Montagne, le Journal des hommes libres, le Journal universel, recevaient à cet effet de larges subventions ; en cinq mois, le citoyen Hébert, l'éditeur du Père Duchéne,ne toucha pas moins de 205,000 livres sur les fonds de la trésorerie pour envois de son journal aux armées. Il prêchait l'insubordination, le mépris et la haine des chefs, et c'était justement pour cela qu'on tenait à le faire lire aux soldats.* Le but de ces envois, écrit à Robespierre le ministre de la guerre Bouchotte, était d'empêcher les soldats de s'engouer de leurs généraux 2. »