Ibid., t. Il, p
La sans-culolterie étant le principal titre à l'avancement, la république en vinl à nommer des généraux qui arrêtaient les diligences. « Je lus bien étonné, écrit Tadjudant général Plaideux, de voir que, dans un banquet, on tit Gougelat général de brigade. Le même jour, fier de son grade, il s'est soûlé, et, en se rendant à sa destination, il a arrêté une messagerie 1. »
Et cependant les armées de la république ont fini par être victorieuses; oui, sans doute, mais elles l'ont été, surtout grâce au courage, à l'intelligence, à l'éncTgie de cette forte génération formée sous la monarchie, qui, après avoir fourni tant de vaillants généraux et d'héroïques soldats, donnera au Consulat et à Bonaparte tant de grands jurisconsultes et d'hommes éminenls dans tous les genres.
Si, laissant de côté cette question, très complexe et très délicate, du départ à faire entre ce qui appartient à la république dans les gloires militaires de cette époque et ce qui ne lui appartient pas, je m'attache exclusivement aux trois biographies publiées par M. Albert Duruy, ici encore, je suis obligé de lui dire : Prenez garde ! Ces héros que l'on vous a appris dès l'enfance à considérer comme des types de désintéressement, de vertu et d'honneur, n'avaient peut-être ni désintéressement ni vertu, et peut-être ont-ils plus d'une fois manqué gravement à l'honneur. Ce sont des modèles que vous voulez présenter à la jeunesse; encore une fois, prenez garde ; car votre regret serait grand, j'en suis sûr, s'il vous arrivait d'offrir à son admiration,
1. Correspondance inédite du Comité de salut public, t. IL p. 377. — Voir aussi V Histoire des causes de la Révolution française, par M. A. Garnier de Cassagnac, t. IV, p. 630 et suivantes.
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de lui donner en exemple des hommes dépourvus de loule moralité.
Cest le cas très certainement pour le brigadier Muscar, dont nous allons régler le compte aujourd'hui, si M. Albert Duruy veut bien nous le permettre.
Arnould Muscar, né à Bayonne le 1" août 1757, était caporal au régiment de Vivarais quand éclata la Révolution. Après avoir servi successivement sous Kellermann et sous Custine, il fut envoyé en Vendée, au mois de juin 1793, avec le grade de commandant élu du 8^ bataillon du Bas-Rhin. De 1793 à 1796, il guerroya en Vendée el en Bretagne. Le commandement de la place d'Oslende étant venu à vaquer, on l'y appela dans son grade. Sur ce nouveau théâtre, il se signala par un exploit qui lui valut d'èlre comparé à Léonidas par Marie-Joseph Chénier. A la tète de 300 fusiliers, il s'élait jeté sur les retranchements improvisés par les Anglais dans les dunes, les avait enlevés après un court combat et avait fait 1,424 prisonniers, dont un général et plusieurs officiers supérieurs, avec huit pièces de canon et deux obusiers. On était au mois de mai 1798. De longues années s'écoulèrent. Aux guerres de la Révolution succédèrent celles du Consulat et de l'Empire. L'Italie, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, voyaient tour à tour nos soldats. Us allaient de Marengo à Hohenlinden, d'Austerlitz à Friedland, de Saragosse à Wagram. Ils entraient à Milan, à Rome, à Vienne, à Berlin, à Madrid. Muscar restait enfermé à Ostende. 11 y mourut simple brigadier, autrement dit colonel.
Alfred de Vigny a lait un chef-d'œuvre en nous ra-
contant la vie du capitaine Renaud, dans Servitude et grandeur militaires. Que M. Albert Duruy se soit laissé tenter à son tour par l'idée de raconter, non plus le roman, mais l'histoire de l'un de ces héros qui n'ont pas rempli toute leur destinée et dont la vie, vouée tout entière au sacrifice et au devoir, s'est écoulée dans l'ombre, je le comprends. Mais pourquoi, lorsqu'il y a eu, dans les armées de la Révolution et de l'Empire, tant de braves gens dignes à tous les titres d'avoir un historien tel que M. Albert Duruy, pourquoi faut-il que son choix se soit égaré sur Muscar, — sur un homme qui s'est couvert en Vendée des crimes les plus odieux et les plus lâches ?
Le 2 août 1793, sur le rapport de Barère, la Convention avait édicté un ensemble de mesures « tendant à détruire la Vendée et à exterminer celte race rebelle des Vendéens. » Deux mois après, le l*"" octobre, elle décrétait que « le l*"" novembre suivant, elle décernerail des honneurs et des récompenses aux armées et aux généraux qui auraient exterminé les brigands de l'intérieur. » — a II faut, portait la proclamation à l'armée révolutionnaire de l'Ouest, que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin d'ociobre •. »
On sait comment ces ordres impitoyables trouvèrent pour les remplir des bourreaux plus impitoyables encore. M. Albert Duruy a des accents indignés pour flétrir « l'abominable plan de destruction imaginé par la Convention, ce monument d'ivresse sanguinaire et de barbarie; » il stigmatise avec force les misérables qui s'en firent les exécuteurs. Huche, Grignon, Turreau, Commaire, les deux Cordelier, Carpentier, Duquesnoy. Eh bien ! Muscar, « ce hrave homme, ce brave soldat,
1. Moniteur du 2 octobre 1793. Réimpression, t. XVIII, p. 16.
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qui ne fut pas seulement un vaillant à une époque de vaillance, mais qui eut toujours le mérite de bien faire, dans les diverses situations qu'il occupa, et dont la vie fut toute d'honneur et de devoir ^ » Muscar fut l'émule des Huche, des Grignon et des Duquesnoy.
Une étude de M. Alfred Lallié, composée, comme toutes celles de ce patient et consciencieux érudit, sur des documents authentiques, va nous édifier sur ce point de la façon la plus complète '-.
Lorsque parurent les décrets de la Convention nationale, ordonnant V extermination des Vendéens, Muscar tenait garnison, avec son bataillon et une centaine d'hommes de la garde nationale de Nantes, au château d'Aux 3, situé non loin de Bouguenais, sur le coteau de la rive gauche de la Loire qui domine Indret. — Il fit faire plusieurs battues dans les communes voisines. L'une de ces battues eut lieu le l®"" germinal an il (i21 mars 1794). En voici le récit, tracé par un contemporain :
Une colonne infernale passe dans la commune (de Bouguenais) ; les soldats, dignes de ceux qui les commandent, entraînent les femmes sur le seuil de leurs portes ; ils les violent et les massacrent au milieu des cris et des lamentations de leurs enfants. Deux jeunes gens, Pierre et Jacques Lemerle, habitants des Gouëts, sont trouvés dans leur lit, où les retenait la fièvre; ils y sont hachés à coups de sabre parle commandant Beilver et deux de ses volontaires. En un seul jour, 1er germinal, soixante et quelques personnes périrent ainsi dans cette commune....
1. Le Brigadier Muscar {Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1885), p. 380-381.
2. La Commune de Bouguenais et la garnison du château d'Aux, par Alfred Lallié, ancien député à l'Assemblée nationale, 1882.
3. Le château d'Aux oud'O, appelé aussi, dans plusieurs relations du temps, la Hibaudière.
Le patriote Beilver, qui dirigeait cette expédition, était le bras droit de Muscar et son intime ami. Il n'appartenait pas à l'armée; c'était un homme de sac et de corde, qui fut poursuivi plus tard, en l'an V, pour crime d'assassinat i.
A quelques jours de là, le 11 germinal (31 mars 1794), avait lieu une nouvelle battue ; 210 personnes — et parmi elles des femmes, des enfants, des vieillards — furent saisies et conduites au château d'Aux. M. Lallié a retrouvé, aux archives du greffe de Nantes, deux listes, dressées les 13 et 14 pluviôse an III, relatant les noms de ces malheureux et l'indication des circonstances dans lesquelles ils furent arrêtés. La première de ces listes, datée des Couëts et signée de vingt-quatre habitants, est intitulée : Noms des hommes et garçons qui ont été pris, liés en corde , le S i^ jour du mois dernier, ensuite conduits au château d'Aux, par une colonne de volontaires, leur promettant à tous des billets civiques, afin d'être tranquilles à leurs travaux; là rendus, on les a fusillés tous, à r exception d'un petit nombre qui n'y ont pas été. La seconde, datée de Bouguenais et signée de quinze autres habitants de la commune, commence ainsi : Liste d'une partie des habitants, laboureurs et cultivateurs de la commune de Bouguenais, qui ont été pris par la troupe du château d'Aux, sous prétexte de leur donner des billets de civisme, et qui, après y être arrivés, ont été fusillés et mis à mort.
J'ai ces listes sous les yeux, et j'y relève, presque en face de chaque nom, des indications du genre de celles-ci :
Angebault (Jacques), perreyeur; pris à tirer de la pierre pour la république; emmené et fusillé.