‹ Légendes révolutionnairesChapitre 80 sur 165 · Voir ci-dessus, pages 163 et · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, pages 163 et

2. Jugement du 14 floréal an II (3 mai 1794). Signé: Simon, commandant, président du conseil ; Brutus Hugo, faisant fonctions de greffier.

consulté, avant de composer la biographie du Brigadier Muscar, le petit volume de mon modeste et savant ami Alfred Lallié :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Depuis la première publication de ce chapitre (février 1887), les lettres ont perdu dans Albert Duruy, mort en 1888, à l'âge de quarante-quatre ans, un des écrivains qui leur faisaient le plus d'honneur ; la France a perdu un bon serviteur. Albert Duruy était un esprit d'élite, un cœur droit, une âme chevaleresque. Encore qu'il ne nous ait été donné de le connaître que dans les derniers temps de sa vie, nous garderons fidèlement son souvenir.

On ne parle guère, dans les journaux de Paris, des livres écrits en province, et j'estime qu'on a tort. Hier encore, je recevais de Bordeaux une œuvre excellente, un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis quelques années : ÏŒuvre scolaire de la Révolution (1789-1802), par M. l'abbé Allain. Ce matin m'arrive de Vannes une simple plaquette, soixante pages au plus, mais bourrée défaits, de dates, de pièces authentiques, et qui va me permettre de réduire à sa juste valeur une légende chère à Michelet et à tous les écrivains de l'école révolutionnaire.

Lq?, grands ancêtres, les Danton, les Robespierre, les Camille Desmoulins, les Couthon, les Saint-Just — sans parler des Marat, des Hébert, des Carrier, des Lebon et des autres, — ne sont pas précisément des héros sans tache. Ils ont du sang aux mains, — du sang et de la

1. Leperdit, maire de rennes. — La légende et l'histoire^ par Albert Macé. — Rennes, librairie Plihon et Hervé. — 1891.

boue. Ils sont grands, immenses, sublimes, mais ils ne sont pas propres. On veut que nous les admirions, on nous impose leurs statues ; on ne va pas cependant jusqu'à réclamer pour eux notre estime. Est-ce donc qu'à côté de ces héros un peu troubles, la première République n'a pas produit quelques hommes vraiment purs, d'une âme haute, d'une vertu héroïque? A force de chercher, on avait fini par en trouver un; il est vrai qu'on avait été obligé de l'aller prendre au fond de la Bretagne. C'était Jean Leperdit, maire de Rennes du 21 février 1794 au 5 novembre 1795. Son nom vous est peut-être nouveau, mais vous ne tarderez pas à entendre beaucoup parler de lui, car on est en train de lui élever une statue, et, sans être dans les secrets des immortels, je crois pouvoir vous annoncer que M. Jules Simon prononcera, au pied du monument, une longue, pieuse et touchante harangue.

C'est justement ce projet de monument qui a donné à unérudit breton, M. Albert Macé, l'idée de rechercher dans les registres de la municipalité de Rennes ce qu'avait été le maire Leperdit. A l'aide de son travail, et aussi d'un certain nombre de faits et de documents puisés à d'autres sources, nous allons pouvoir faire la lumière sur la Légende de Leperdit.

Il convient tout d'abord de remonter à l'origine même de la légende. Son premier auteur fut Emile Souvestre, très honnête homme, mais romancier de profession. Né à Morlaix en 1806, après s'être essayé au théâtre et dans la poésie, après avoir été chef d'institution à Nantes, professeur à Brest et à Mulhouse, Souvestre

trouva enfin sa voie. Il fil des contes et des romans, non sans quelque succès. Cependant, de tous ses romans — il en a bien écrit une cinquantaine, et on en trouverait encore quelques-uns dans les vieux cabinets de lecture, — rien n'est resté. Je me trompe. Plus heureux que d'autres écrivains plus célèbres, il a donné la vie à un personnage qui sera tout à l'heure coulé en bronze : il a créé le bonhomme Leperdit.

Le l*"" juillet 1838, il publia dans la Revue des Deux Mondes un article intitulé : la Terreur en Bretagne; Rennes en i798. L'article était bien fait, très mouvementé, très vivant ; ce sont, à coup sûr, les meilleures pages de Souveslre. Si le cadre est vieillot, le fond de la toile un peu terne, la figure de Leperdit s'en détache pourtant avec vigueur.

Jean Leperdit est un pauvre tailleur, laborieux et obscur, gagnant chaque jour le repas du lendemain. Lorsque éclate la Révolution, il la salue avec une joie calme et austère, sans d'ailleurs lui demander rien. Quand viennent les mauvais jours, quand la guerre civile est aux portes de la cité, l'émeute au dedans, la disette partout ; à l'heure sombre où nul ne veut être maire, parce qu'il n'y a qu'un pas delà mairie à l'échafaud et que demain Carrier arrive, il accepte le poste que tous refusent. « Je n'ai pas le droit de refuser, ditil, parce qu'il y a du danger. Je me crois incapable, mais j'essaierai. Si je recule au moment du péril, punissez-moi. »

A peine Leperdit est-il installé à la mairie, que Carrier fait son entrée à Rennes. Son premier soin est de demander les noms des fédéralistes qui sont dans le département. Le conseil municipal en dresse la liste à la hâte et la présente à Leperdit.

— Vous avez oublié un nom, dit-il.

— Lequel?

— Le mien.

Il déchire la liste de proscription et prenant congé de ses collègues : Adieu, frères, leur dit-il, je vous recommande mes enfants.

L'instant d'après, il était chez le proconsul.

— M'apportes-tu la liste? lui demande Carrier.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que je ne veux pas qu'on la fasse. Carrier se lève, livide de colère.

— Qui donc, de toi ou de moi, commande ici? s'écriet-il.

— Ni l'un ni l'autre : c'est la justice qui commande, et elle défend de frapper des frères coupables seulement de s'être trompés. Fais toi-même cette liste si tu veux ; nous ne sommes pas des dénonciateurs.

— Ah ! tu prends le parti des anarchistes, des modérés, des calotins.... Et si je t'envoyais pourrir en prison ?

— J'irais.

— Si je te faisais guillotiner?

— Tu es libre.

Carrier, furieux, écumant, reste quelques instants sans pouvoir prononcer une parole.

— Retourne à ta mairie, dit-il enfin, je t'y consigne.

— C'est inutile, répond le tailleur, je n'ai pas d'autre domicile depuis un mois.

Quelques jours après. Carrier apprend que des prêtres insoumis viennent d'être relâchés, sur l'ordre du maire. « Mais ils étaient hors la loi ! » rugit le proconsul. — « Ils n'étaient pas hors l'humanité! » réplique Leperdit.

Carrier comprit qu'avec un tel hommt; il n'y avait rien à faire à Hennés. Il quitta la ville, non sans dire à Leperdit sur un Ion de menace :

— Je reviendrai.

— Tu me retrouveras, répondit froidement le maire. Grâce à lui, Rennes ne connut pas la Terreur.

Quelques misérables essayèrent bien de l'y introniser, mais toujours sans succès. 11 arrivait seulement que l'héroïque tailleur, en butte à des soupçons de modérantisme, était oblige quelquefois de voiler sa générosité sous des apparences de brusquerie. Un jour, les religieuses de l'Hôtel-Dieu, accusées de conspirer contre la République, sont jetées à la Tour-le-Bat. Leperdit court à la prison et les apostrophe avec rudesse : « Que faites-vous ici? Qui vous a autorisées à quitter votre poste? » Les sœurs veulent s'expliquer. — « Pas d'excuses, s'écrie-t-il; votre place est à l'hôpital; retournez-y, et ne vous avisez pas d'en sortir, sous peine de la vie. » Les religieuses s'empressent de rentrer à rilùtel-Dieu. Les juges, comprenant la leçon, ne réclamèrent point leurs captives.

Cependant les vivres manquaient, la disette était affreuse. Le maire se multipliait pour ses concitoyens; mais il ne pouvait faire indéfiniment des miracles. Le moment vint où le pain manqua complètement. La populace s'entasse sur la place de la commune, la menace et l'injure à la bouche. Leperdit parait au balcon de l'hôtel de ville.

— Du pain ! du pain! crie la foule exaspérée. -- Je n'en ai pas.

— Ta vie, alors.

— Je vais vous l'apporter.

II s'éloigne de la fenêtre et se prépare à descendre. Ses amis essaient de le retenir. — Non, dit le tailleur,

leur fureur va croissant; il faut que je l'apaise par mes paroles ou par mon sang.

L'officier qui commande dans l'intérieur de l'hôtel de ville jure alors qu'il ne laissera pas le maire s'exposer seul, qu'il lui appartient de le défendre, et il ordonne à ses soldats de charger leurs armes. — « Que fais-tu là, citoyen? lui dit Leperdit. J'ai juré de mourir pour le peuple, et non de le faire mourir pour moi. Reste ici : je sortirai seul. On ne tue pas si facilement que tu le crois un honnête homme. D'ailleurs ne vois-tu pas que je suis armé? J'ai mon écharpe. »

11 descend et se présente à la foule. Les cris redoublent; on lui lance des pierres. Leperdit, atteint au front, chancelle. A la vue de son sang qui coule, le peuple s'arrête ; aux cris, au tumulte, succède un grand silence. — « Mes amis, dit Leperdit en souriant avec douceur, je ne sais point faire des miracles comme Jésus-Christ et je ne puis changer ces pierres en pains. Quant à mon sang, que vous voyez couler, plût au Ciel que je pusse vous en nourrir! je vous le donnerais avec joie jusqu'à la dernière goutte. » Ce mot sublime désarme ces furieux; ils fondent en larmes et le portent en triomphe jusqu'à sa maison.

Quand vint la réaction, quand elle éprouva le besoin d'avoir à la tête de la municipalité un homme capable, non plus de donner sa vie, mais de donner des bals, Leperdit retourna à son établi, « comme Cincinnatus à sa charrue. »

Ce héros de Plutarque, ce républicain antique, n'eut pas un seul jour de faiblesse. Il avait tenu tête à Carrier, il osera regarder en face Napoléon.

En 1808, l'empereur vint à Nantes. Leperdit, resté membre du conseil municipal, fit partie de la députation rennaise envoyée vers le souverain. Sa figure

La légende de leperdit. 179

frappa Napoléon, qui, après lui avoir demandé son nom, lui dil : « Que pense le peuple sur mon compte?

— Sire, il vous admire. — Après? — 11 vous admire.

— Vous voulez dire qu'il me blâme. — Oui, Sire, il admire voire génie et blâme votre despotisme. » Napoléon alors l'attire dans l'embrasure d'une fenêtre et l'entretient pendant une heure entière. L'empereur est animé, pressant, et fait luire à ses yeux les offres les plus brillantes. Le tailleur se retranche derrière ses opinions républicaines et demeure inflexible. Lorsqu'il se retira. Napoléon le suivit des yeux, en murmurant entre ses dents : « Homme de fer ! »

Sa mort fut digne de sa vie. Il était déjà atteint du mal qui devait l'emporter, lorsqu'un de ses fils cesse tout à coup de venir. Il demande la cause de son absence ; on lui répond avec embarras qu'il est malade. Mais le jour même Leperdit apprend que la conspiration de Berton a été découverte. Il ne doute pas que son fils ne soit arrêté ; cependant, il garde le silence et refoule sa douleur au fond de son àme. Pendant dix-huit mois, il s'informe chaque matin de la maladie do ce fils absent, et feint de croire aux nouvelles qu'on lui donne. Puis, quand l'heure suprême est venue, sûr de confondre la douleur qu'il va réveiller dans la douleur plus poignante que causera sa perte, il demande une dernière fois son fils. Tous baissent les yeux sans répondre.

— Ainsi il est mort, murmura le vieillard.... Je le savais.... Que Dieu pardonne à ceux qui l'ont frappé • !

Une heure après, le tailleur Leperdit allait rejoindre

1. Revue clés Deux Mondes du 1" juillet 1838. L'article de Souvestre fut reproduit en 1840 dans ses Mémoires d'un sans-culotte bas-breton, t. m.

son fils, mort sur l'échafaudpourla cause de la liberté. 11 était âgé de soixante et onze ans.

Certes, c'était là une grande et noble vie. Les pages d'Emile Souvestre tombèrent sous les yeux de David d'Angers. David écrivit à la municipalité de Rennes pour lui proposer de faire la statue de Jean Leperdit en marbre ou en bronze, au choix de la ville, et gratuitement. L'offre fut acceptée. Elle n'avait encore reçu aucune réalisation, lorsque survint la révolution de 1848. Un buste en marbre, exécuté par le sculpteur Barré, fut alors placé dans la salle des séances du conseil municipal 1. Vers ce même temps, un jeune historien, M. Guillaume Le Jean, lui consacra, dans la Biographie bretonne, une notice qui n'est que la reproduction de l'article de Souvestre -. Mais bientôt un autre historien, Michelet, s'empara de la légende et, dans une des pages les plus éloquentes de son Histoire de la Révolution, il fit ce que David avait voulu faire, il dressa sur un socle de granit le bronze du maire de 93. Voici la page de Michelet :

« Le maire républicain de Rennes, Leperdit s, un tailleur, qui sauva cette ville de la Terreur et de la Vendée, est assailli un jour d'une populace furieuse, qui, sous prétexte de famine, veut lapider ses magistrats. Il descend, intrépide, de l'hôtel de ville, au milieu

1. Erection d'un monument à Leperdit, ancien maire de Rennes. Notice biographique vendue au profit de l'œuvre, par M. Adolphe Orain. Rennes, 1890.

2. Biographie bretonne, par P. Levot, G. Le Jean, etc., t. II, p. 305.

3. « Je donnerai ailleurs la vie de ce grand citoyen, et je la donnerai dans les propres paroles de celui qui me l'a transmise, le jeune M. Le Jean, le futur historien de la Bretagne ; nul n'a droit plus que lui de conter la vie des héros, il a leur âme en lui." (Note de Michelet.)

d'une grêle de pierres ; blessé au front, il essuie son front en souriant et dit : « Je ne puis pas changer les pierres en pain.... Mais si mon sang peut vous nourrir, il est à vous jusqu'à la dernière goutte. » Ils tombèrent à genoux.... Ils voyaient quelque chose par delà l'Évangile.

« On a reproché à la Révolution de n'être pas chrétienne; elle fut davantage. Le mot de Leperdit, elle l'a réalisé. De quoi le monde a-t-il vécu, sinon du sang de la France? Si elle est blême et pâle, ne vous étonnez pas. — Qui peut douter aussi qu'elle n'ait changé les pierres en pain ^ ? »

En regard de la légende mettons maintenant l'histoire.

Et d'abord est-il vrai que Leperdit, maire de Rennes en 93, ait tenu tête à Carrier et qu'il l'ait obligé, par l'héroïsme de son attitude, par la vigueur de sa résistance, à abandonner ses desseins et à quitter la ville?

Le représentant Carrier fut envoyé par la Convention, au mois d'août 1793, dans les départements de la ci-devant Bretagne. L'objet de sa mission était la recherche et l'arrestation des députés proscrits à la suite du 31 mai, et en particulier celle de Lanjuinais. Après quelques jours passés à Saint-Malo et à Saint-Servan, il arriva à Rennes le 1^' septembre 2. Il y resta jusqu'au 6 octobre suivant. Le 4 octobre, il écrit au Comité de salut public : « Quoique ma présence soit très néces-

1. Histoire de la Révolution française^ par Jules Michelet, 1. VIII, ch. I.

2. Histoire de Rennes, par MM. Ducrest de Villeneuve et Maillot, p. 459.

saire à Rennes, qu'elle le fût à Vitré et dans le Morbihan, j'irai à Nantes demain ou après-demain i. » Le 8 octobre, en effet, il était à Nanles, et Rennes ne le revit plus. C'est donc nécessairement entre ces deux dates — 1^'" septembre, 6 octobre 1793 — que prennent place, si vraiment elles ont eu lieu, et cette lutte du maire de Rennes contre le représentant du Comité de salut public, et ces scènes admirables dont Leperdit aurait été le héros, et do .t j'ai emprunté le récit à Souvestre et à M. G. Le Jean. Mais pour que ces scènes eussent pu se produire, il eût fallu qu'à cette époque Leperdit fût maire de Rennes — et il ne l'était pas. C'est seulement le 21 février 1794 (3 ventôse an II) qu'il fut nommé maire, en remplacement du citoyen Elias, par arrêté des représentants du peuple Esnue-Lavallée et François. L'article P"" de cet arrêté est ainsi conçu : « Le citoyen Leperdit, ci-devant officier municipal, remplira la place de maire de Rennes au lieu du citoyen Elias, qui a offert sa démission, qui a été acceptée 2. »

Si Leperdit n'était pas maire lors du séjour de Carrier à Rennes, il n'a donc pas joué le rôle qu'on lui attribue. Dira-t-on qu'il était officier municipal, et que c'est à ce titre qu'il n'a pas craint de se placer en face du représentant de la Convention nationale et du Comité de salut public, de braver ses ordres et de contrarier, d'empêcher sa mission? La chose est si invraisemblable qu'il serait nécessaire de l'appuyer de preuves formelles, indéniables. Où sont ces preuves?

1. Correspondance de Carrier, représentant du peuple, pendant sa mission en Bretagne, déposée aux Archives nationales et publiée aux tomes IV etV de la Revue rétrospective, seconde série, 1835-1836. M. Albert Macé ne paraît pas avoir eu connaissance de ces lettres de Carrier, qui ont cependant ici une importance capitale.

Page 1